Ces langues mortes qu’on assassine | Causeur

Ces langues mortes qu’on assassine

“Ave Najat, morituri te salutant”

Auteur

Régis Soubrouillard
Journaliste.

Publié le 26 décembre 2016 / Politique

Mots-clés : , ,

Najat Vallaud-Belkacem l'avait juré, la réforme du collège n'affecterait pas l'enseignement du latin et du grec. Quatre mois après la rentrée, le constat des profs est formel : la chasse au latin est ouverte.

"Spartacus", Stanley Kubrick, 1960

« Quand la parole s’appauvrit, que la complexité s’estompe, alors une voie royale s’ouvre pour le populisme. » On peut dire que Najat Vallaud-Belkacem excelle dans l’art de la double pensée tant ce type d’affirmation, dont elle est coutumière, relève autant du déni que de la prophétie auto-réalisatrice.

Les promesses n’engagent …

La ministre de l’Éducation a réussi à créer toutes les conditions de la disparition de la « langue mère » du français, qui se trouve justement être à l’origine de toute sa complexité. Ainsi la réforme du collège, dont elle jurait qu’elle ne pénaliserait nullement l’enseignement du latin et du grec, a-t-elle suscité une véritable « chasse au latin », qui se manifeste par la diminution des heures de cours, la réduction du nombre de collèges proposant cet apprentissage et, à terme, par la mise à l’écart des profs de lettres classiques qui en assuraient la charge.

Le latin a d’ores et déjà perdu son statut de « discipline » – du latin disciplina, dérivé de discere : « apprendre ». Tout est dit… L’enseignement du latin et du grec prend dorénavant place dans le cadre du nouveau « bidule » tout en sigle que sont les « enseignements pratiques interdisciplinaires », prononcez « EPI ». Najat Vallaud-Belkacem avait bien sûr promis que ce changement ne changerait rien : « La langue sera évidemment préservée. Donc les élèves n’y perdent rien. » On voit aujourd’hui ce qu’il en est.

L’application bricolée de la réforme révèle une tout autre réalité car, comme l’explique Robert Delord, professeur de latin-grec et responsable du site Arrête ton char, « dans les faits, l’EPI Langues et cultures de l’Antiquité est impossible à mettre en œuvre ». À en croire l’enquête menée par Arrête ton char auprès de 556 collèges, le bilan est encore plus désastreux que prévu.

Pour l’association, les promesses de la ministre sont loin d’avoir été tenues. « Contrairement à ce qui a été annoncé, l’EPI LCA [qui dans la novlangue de l’Éducation nationale désigne le latin et le grec…] ne bénéficiera pas à tous les collégiens », écrit-elle en commentaire : 11,3 % des collèges sondés n’ont pas organisé cet EPI. De plus, 20 %, parmi ceux qui proposent l’EPI, « ne l’offrent pas à tous les élèves d’un même niveau ».

En pratique, l’enseignement des langues et cultures anciennes est un peu le cours des miracles. Certains enseignants lancent leurs élèves sur « la chevalerie », « la tapisserie de Bayeux », ou encore « sur les traces de Guillaume le Conquérant », thèmes qui ont, on en conviendra, fort peu à voir avec le latin ou l’Antiquité. Peut-être est-ce préférable, d’ailleurs, dès lors que dans 55 % des EPI LCA, « l’enseignant de lettres classiques n’intervient pas du tout, ou seulement devant une partie des élèves ».

Vae victis !

Alors bien sûr, puisque le thème LCA est massivement choisi en 5e, l’enseignement du latin n’a pas à proprement disparu, mais c’est son démantèlement qui est mis en œuvre de l’intérieur, en quelque sorte. Pour Robert Delord, la logique est implacable : « En 5e, l’impact est bien pire que la seule réduction d’une heure d’enseignement. À partir du moment où on n’impose aucun programme, le niveau des élèves va baisser et il faudra s’adapter au lycée au faible niveau des élèves dans ces matières. »

[...]

  • causeur.#41.bd.couv

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    publié dans le Magazine Causeur n° 41 - Décembre 2016

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    causeur.#41.bd.couv
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    • 28 Décembre 2016 à 14h21

      IMHO dit

      Il me semble en passant que l’expression “civilisation romaine” est peut-être imméritée et que “romanité” serait plus approprié .
      Il faut en effet être économe du mot civilisation ou on finirait par dire ” civilisation mongole” .
      Dans le cas de Rome, ce serait une étrange civilisation, sans un nom de peintre, de sculpteur en cinq siècles, sans un mathématicien, sans un logicien, sans un physicien, sans un inventeur, et ce malgré l’abondance de ressources et de loisirs et la paix .
      Et dès le deuxième siècle, plus un écrivain qui vaille !
      Il est vrai que le droit romain est une magistrale avancée de la civilisation .

      • 31 Décembre 2016 à 10h28

        Archebert Plochon dit

        Elle est gréco-romaine, petit père ;) excudent alii… 
        Plus un écrivain qui vaille ?Prudence, Ambroise, Augustin, Avit, Tertullien… Vous avez le droit d’être ignorant, mais pourquoi se piquer de culture en ce cas ? 

    • 28 Décembre 2016 à 5h17

      IMHO dit

      Tacite, Annales, Livre I

      Extrait :

      Decreta eo anno triumphalia insignia A. Caecinae, L- Apronio, C. Silio ob res cum Germanico gestas. nomen patris patriae Tiberius, apopulo saepius ingestum, repudiauit; neque in acta sua iurari quamquamcensente senatu permisit, cuncta mortalium incerta, quantoque plus adeptus foret, tanto se magis in lubrico dictitans.

      Traduction littérale faite par moi :

      Les ornements du triomphe furent décernés cette année à Cécina, à L- Apronius et à C- Silius, pour leur action aux côtés de Germanicus .
      Tibère refusa le nom de père de la patrie, que le peuple lui donnait souvent, et il ne permit pas qu’on jurat par ses actes, quoique le Sénat l’ait autorisé, répétant que tout est incertain aux mortels, et que plus élevé il serait, plus il serait en terrain glissant .

      Traduction: OEUVRES COMPLETES DE TACITE TRADUITES EN FRANCAIS
      AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES PAR J. L. BURNOUF
      PARIS, LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie, RUE PIERRE-SARRAZIN, n° 14, 1859
      Traduction reprise au site “Philippe REMACLE, Textes latins” (cf. infra)

      On décerna cette année les ornements du triomphe à Cécina, à L- Apronius et à C- Silius, pour la part qu’ils avaient eue aux succès de Germanicus.
      Tibère refusa le nom de père de la patrie, dont le peuple s’obstinait à le saluer; et, malgré l’avis du sénat, il ne permit pas qu’on jurât sur ses actes, affectant de répéter “que rien n’est stable dans la vie, et que, plus on l’aurait placé haut, plus le poste serait glissant.”

      Question : pourquoi la “langue mère” du français est-elle si difficile à traduire en français ? C’est illogique .

      • 28 Décembre 2016 à 8h17

        durru dit

        Je vous conseille d’essayer de “traduire” des textes en ancien français, ou même en moyen français. Chrétien de Troyes ou Montaigne, par exemple. Vous comprendrez. Ou pas.

      • 28 Décembre 2016 à 9h10

        IMHO dit

        Vous répondez dans le vide, à côté de la question, comme d’hab’, ce n’est pas grave.
        Par contre je reviens à ce que j’ai écrit : on prétend que l’apprentissage de la langue latine aide à mieux écrire le français parce que la construction des phrases en latin serait claire, logique, fonctionnelle .
        Alors, pourquoi ces phrases claires et logiques sont-elles si difficiles à traduire dans une langue dérivée du latin ?
        Réponse : parce que si les mots français sont grande partie des mots latins, ceux qui les emploient ne sont plus du tout des Romains et que par conséquent ils ne raisonnent pas du tout comme les Romains le faisaient .
        Si le latin est une langue morte, c’est parce que les Romains sont tous morts et que leur forme d’esprit et d’intelligence a péri avec eux . D’où le fait que les traductions du latin sont si souvent de belles infidèles, qui vient de ce que le traducteur ne pouvait penser comme l’écrivain traduit .

        • 28 Décembre 2016 à 11h24

          durru dit

          Apprendre la structure de la phrase latine aide à structurer sa logique, domaine qui vous est complètement étranger, j’ai eu mille occasions pour me convaincre.
          Pour l’étymologie, nul besoin de structures de phrases, le vocabulaire suffit.
          Les successeurs du latin ont simplifié, aussi bien structures que contenus, pour le plus grand bonheur des flemmards que nous sommes. Et donc se voir confrontés à des vrais défis va clairement à l’encontre de notre flemmardise.
          “le traducteur ne pouvait penser comme l’écrivain traduit”. Vous faites un total contresens: vous partez d’un cas particulier (vous) pour généraliser à tout le monde. Soyez rassuré, tout le monde n’est pas comme vous.

        • 28 Décembre 2016 à 11h26

          durru dit

          Quant à ma première réponse, un léger effort intellectuel vous aurait permis de voir que l’évolution d’une langue en 400 ans est moins importante que sur une période de 700 ans et encore moins que son évolution sur 2000 ans. Sans même parler d’influences extérieures. Mais, comme je l’ai déjà écrit, la logique n’existe pas pour vous.

        • 28 Décembre 2016 à 13h07

          IMHO dit

          La logique moldo-valaque m’échappe en effet complètement .

        • 28 Décembre 2016 à 13h33

          IMHO dit

          Et autre chose : je n’écris pas dans Causeur à votre inattention, mais à l’attention des lecteurs occasionnels qui ne sont ni fous ni idiots, et seulement pour déblayer les plus gros tas d’insanités .

    • 27 Décembre 2016 à 18h52

      caffer dit

      Et moi qui peine, pour avoir étudié le latin mais pas le grec !
      C’est une vraie joie de discerner, essentiellement dans les langues latines vivantes d’aujourd’hui, les racines qui ouvrent la compréhension du langage, intelligence de l’esprit.
      Je me rappelle mon vieil oncle, auquel, enfant, je demandais le sens de télescope. Il m’apprenait que l’étymologie était :en grec τηλε (tele) signifiant « loin » et σκοπεῖν (skopein) signifiant « regarder, voir ».
      I am totally “Has been” ! 

    • 27 Décembre 2016 à 14h18

      ophyrs dit

      Tuer les langues dites mortes c’est tuer notre héritage culturel et nos racines. Et c’est bien là l’unique but de Belkacem qui a déclaré qu’elle était musulmane avant d’être française.
      Elle a d’autre part voulu faire disparaître les classes bilangues dans le seul but d’essayer d’imposer l’arabe comme seconde langue.

      Le prochain gouvernement aura du pain sur la planche…

    • 27 Décembre 2016 à 11h15

      QUIDAM II dit

      En 40 ans, la France a connu une trentaine de réformes de l’enseignement et de l’éducation nationale. Il s’agit-là évidemment de la manifestation d’une pathologie politique très lourde et très profonde.

      L’importance exorbitante accordée à la formation initiale, est le signe d’une volonté de fixité sociale aussi rigide qu’inavouée. 

    • 27 Décembre 2016 à 4h13

      bu2bu dit

      Ê tou agatou idea, megiston matema, cela ne vous dit rien?
      Platon, la République. L’idée du bien est la plus haute des connaissances.
      Pas si difficile que ça à placer dans une conversation, héhé….