Valentin le ressuscité: l’expo de l’année | Causeur

Valentin le ressuscité: l’expo de l’année

Une rétrospective exceptionnelle de Valentin de Boulogne au Louvre

Auteur

Pierre Lamalattie
Écrivain et journaliste.

Publié le 11 mars 2017 / Culture

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Le Louvre présente une rétrospective exceptionnelle de Valentin de Boulogne (1591-1632). Adulé jusqu'au XIXe siècle, ce peintre de génie fut totalement occulté au XXe. Cet évènement permet de découvrir une oeuvre fascinante par sa force et sa mélancolie.

Judith et Holopherne, Le Caravage, 1599. Ce thème deviendra un des sujets favoris des artistes caravagesques et tout particulièrement du Valentin.

Si vous ne devez voir qu’une exposition cette année, il faut vous rendre sans hésiter à la rétrospective Valentin de Boulogne au Louvre. Cet artiste caravagesque, actif à Rome au début du xviie siècle, est le premier grand peintre français par la chronologie. Il est aussi le premier, ou l’un des tout premiers, toutes époques confondues, par le génie. L’exposition a d’abord été présentée à New York où le public américain a, semble-t-il, été époustouflé par ce peintre que peu connaissaient. Les lecteurs de Causeur ont, quant à eux, déjà eu l’occasion de s’arrêter sur Le Valentin dans un numéro précédent1. Il s’agit donc de comprendre pourquoi cet immense artiste a été si largement occulté et pourquoi il refait surface à présent.

La première raison est certainement que Michelangelo Merisi, dit le Caravage (1571-1610), est l’arbre cachant la forêt du caravagisme. Il accapare les recherches, les publications et l’attention du public. Il faut cependant remettre cet artiste à sa juste place. D’abord, il convient de faire la part du romanesque résultant d’une vie où se conjuguent rixes, homosexualité et crime. Ensuite, rappelons que, durant l’essentiel de sa carrière, Caravage produit des scènes de genre et des œuvres de format moyen qui n’auraient jamais eu en elles-mêmes un grand retentissement. Longtemps il n’est qu’un peintre du xvie siècle tardif parmi d’autres. Tout change à partir de 1600, quand il accède à des commandes ecclésiastiques. Il réalise alors de grandes compositions où des éclairages crus désarticulent la compréhension rationnelle du monde et lui substituent une vision de l’humanité particulièrement tragique, violente et érotisée. C’est le cas, en particulier, de l’inoubliable Martyre de saint Matthieu qui inaugure le grand Caravage. Cette période féconde et décisive s’étale sur moins de dix ans. Ensuite, tout à la fin de sa vie, Caravage fuit dans le Sud et on est très surpris d’observer que le niveau de sa peinture baisse. Ses dernières compositions, conservées à Syracuse, comme sa Résurrection de Lazare, paraissent plus faibles et presque académiques.


Valentin de Boulogne par Sébastien Allard par louvre

Il ne faut pas voir en Caravage un maître suivi de pâles épigones, mais plutôt un précurseur. Le début du xviie italien connaît, en effet, un foisonnement artistique extraordinaire. On pourrait parler de « Renaissance » si le terme n’était pas déjà pris pour qualifier la période précédente. Dans le paysage, on trouve d’abord la famille des caravagesques au sens strict. Ces artistes relativement nombreux ont notamment

[...]

  1. Causeur no 16, septembre 2014, p. 88.

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    publié dans le Magazine Causeur n° 103 - Mars 2017

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  • La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 12 Mars 2017 à 10h56

      Pierre Jolibert dit

      Cet après-midi sur France Culture M. Allard en dira peut-être plus, dans l’émission des Regardeurs, devant un autre sujet très à la mode alors et qui plus est girardien en diable. Le nom même de Girard sera-t-il prononcé ? Les paris sont ouverts, ah là là quel suspens.
      Sur la mélancolie de Valentin, et à partir du motif romanesque de la mort dans la fontaine du Babuino, Yves Bonnefoy, qui terminait là-dessus son Rome 1630, fait quasiment de lui un expatrié qui a finalement refusé les nouvelles règles de son art, voire, allons-y carrément, de s’intégrer :
      Valentin est un homme de la province française, et nous savons qu’il ne fut jamais oublieux de sa Brie natale. Cela signifie que sa relation profonde avec le réel avait été déterminée par tout un réseau d’actes simples et substantiels, boire, manger, dormir, veiller soigneusement sur les quelques biens que la terre évidente donne. Mais, s’il en est ainsi, que peuvent bien valoir à ses yeux le “marbre dur” et le “front audacieux” de ces palais romains que Joachim du Bellay, autre provincial, avait déjà si éloquemment refusés _ et que peut signifier pour lui la beauté fondée sur le nombre, le formalisme, les liturgies magnifiques ? Vouet, le parisien et l’aventurier, a su s’adapter (…) Poussin, le paysan, mais doué d’un pouvoir d’intellection _ d’abstraction _ extraordinaire, a pu longtemps se livrer à ses alchimies avant que le souvenir du “côté de Villers” ne lui rende le sens de l’immédiat. Valentin, lui, ne s’est pas laissé convertir, il n’eut pas même le goût d’aller, comme un Breenberg ou un Claude, respirer entre deux dalles brisées … …/…

      • 12 Mars 2017 à 11h15

        Pierre Jolibert dit

        …/… entre deux dalles brisées dans la campagne si proche l’odeur de l’herbe éternelle, il a préféré rejoindre l’humanité la plus humble, la moins “métaphysique”, dans les bas-quartiers de la ville [cf l'article de M. Brighelli sur la récente exposition des Bamboches au Petit Palais], dans les faubourgs de l’Idée, quitte à constater tristement que le boire et le manger essentiels y sont devenus triste ripaille.
        On s’étonne (ou pas), dans ces conditions, que Renaud Camus, voisin de Valentin dans le magazine papier, n’ait pas entièrement retenu ce thème dans sa propre approche du peintre, alors qu’il a dit souvent tout ce qu’il doit à Bonnefoy en matière de goût pictural, et le range un peu différemment, selon un angle de vue plus géopolitique, qui recoupe pas mal celui de M. Lamalattie :
        Toute la première moitié du dix-septième siècle, est encore emplie d’un grand débat muet entre les représentants d’une tradition française muette mais obstinée _ qu’il n’est pas toujours facile, d’ailleurs, de distinguer d’une tradition flamande _ et les représentants français du “style international”, c’est-à-dire essentiellement transalpin, et même presque exclusivement romain. Un vieux chauvinisme gallican, doublé d’une hostilité bien ancrée à l’égard du baroque, toujours confusément perçu comme étranger à notre génie national, nous a longtemps fait préférer les premiers, Champaigne, par exemple, et plus récemment La Tour. Mon intérêt personnel actuel me porte plutôt, peut-être par esprit de contradiction, et parce qu’ils sont moins “sympathiques”, vers les seconds, et d’abord bien sûr, vers Valentin et Bourdon ; lesquels, d’ailleurs, soit dit en passant, sont bien loin de manquer de “francité” : rétrospective chez Valentin, réaliste, psychologique, “franco-flamande” (ses visages) ; prospective et formelle chez Bourdon, peut-être le plus architectural et géométrique de nos artistes jusqu’à Cézanne. (Journal du 11 mai 1989, Fendre l’air, chez P.O.L.)

      • 12 Mars 2017 à 11h24

        Pierre Jolibert dit

        Pardon, il faut en fait lire :
        “Toute la première moitié du dix-septième siècle, au moins, est encore emplie”,
        ce qui permettrait d’en remettre une couche sur les distinctions sensibles entre les Âges par-dessus le comput des siècles, mais bon, faut pas non plus abuser.

        • 12 Mars 2017 à 15h04

          agatha dit

          Merci pour ces riches commentaires, Pierre.

        • 12 Mars 2017 à 15h42

          Pierre Jolibert dit

          Mais je vous en prie, chère Agatha, je ne fais que relayer.
          Sortez-vous de l’émission des Regardeurs ? vous aurez constaté qu’il était presque hors de question, surtout de la part de l’artiste contemporain invité (qui connaissait Valentin grâce à l’exposition et n’aime ni l’expression, ni la psychologie, ni les messages), de parler continûment et à fond du sujet de l’oeuvre.
          Tout de même des pistes intéressantes sur la papauté, la théologie plus généralement, sur l’émulation entre les 40 exécutants du même sujet en quelques années (mais même là on en revient encore et toujours au meurtre du père (Caravage)), mais pas le moindre désir d’unifier les thèmes. Et alors quant à connaître et nommer une théorie qui en aurait eu de son côté l’ambition, allons voir s’il pleut.

    • 11 Mars 2017 à 13h10

      Maringo dit

      Quand on voit la production artistique des siècles passés et celle d’aujourd’hui, il nous vient immanquablement 1 évidence et 1 question :
      L’évidence, notre civilisation est vraiment entrée en décadence
      La question, d’où vient cette paresse ou perversion intellectuelle qui pousse nos contemporains à voir dans un plug anal grotesque une oeuvre d’art ?
      Finalement à ceux qui se posent la question de savoir comment meurt une civilisation (romaine, grecque, inca etc), on a la malchance de vivre ce phénomène en direct.

      • 11 Mars 2017 à 14h16

        Schlemihl dit

        L’ effondrement des arts plastiques est peut être une conséquence du service militaire et de deux guerres mondiales . On oublie qu’ un peintre autrefois commençait son apprentissage comme rapin dans un atelier , comme son collègue apprenti marin était mousse , et que sa formation durait des années .

        Le mauvais goût et le snobisme sont des faits de tous les temps .

        Ce qu’ il y a de plus fragile dans notre civilisation , donc ce qui sautera probablement le premier , c’ est le rationalisme et l’ esprit scientifique . Quand la physique correcte aura remplacé la physique des faits , quand l’ histoire sera au service de la bonne cause , quand la médecine sera naturelle et écologique , quand l’ astrologie sera à l’ université ….. ce sera le début de la dégringolade . Et je pense que ce ne sera pas un toboggan mais une chute à pic .

        Parlons d’ autre chose : Judith a l’ air d’ une ménagère qui se sert de son couteau de cuisine et c’ est très bien comme ça .

        • 11 Mars 2017 à 15h47

          Sancho Pensum dit

          Oui et non.
          Non, il n’y a pas d’effondrement des arts plastiques. Il y a en revanche une importante diversification, non seulement des techniques, mais aussi des supports. Plus une forte démocratisation de l’art, qui n’est plus seulement une commande du pouvoir politique ou religieux (depuis bien longtemps), renforcée (depuis le 20 ème siècle) par nos moyens de diffusion du savoir, et l’enrichissement de la classe moyenne.
          Oui, la caractéristique principale de notre civilisation, qui commence en gros avec les Lumières, c’est le rationalisme et l’esprit scientifique. Si nous perdions cela, en effet, c’est notre civilisation qui disparaîtrait. Heureusement pour nous, à l’heure actuelle, en dehors de quelques poches malveillantes (les créationnistes aux Etats-Unis, ou Daech au moyen-orient), nous sommes encore préservées de la chute.

        • 11 Mars 2017 à 18h18

          Schlemihl dit

          Sancho Pensum je suis moins rassuré que vous . La pensée scientifique et rationnelle est une anomalie et la façon normale de penser , c’ est la magie .

          Quant aux arts plastiques …. qui en France saurait sculpter une tête aussi superbe que celle de la Victoire de Samothrace ou des bras aussi gracieux que ceux de la Venus de Milo ? Samothrace et Milo nous ont laissé de grandes oeuvres , mais nous ne sauront jamais combien d’ années ils ont passé dans l’ atelier d’ un maître . Je n’ aurais pas osé en parler ici , mais puisque on a évoqué le plug anal de Mac Carthy …. Qui saurait sculpter une verge comme le Belvédère , sculpteur d’ un célèbre Apollon ?

        • 11 Mars 2017 à 19h17

          Maringo dit

          Sancho Pensum, depuis la citation sur la colombe de Kant en passant par ce que vous venez d’écrire, je suis perplexe… Il y aurait il 2 Sancho Pensum genre Docteur Pensum et Mister Sancho ?

        • 11 Mars 2017 à 21h03

          Sancho Pensum dit

          Qui saurait, qui saurait ?… m’enfin, et l’homme tronc de Bruno Catalano, c’est du loukoum ?
          https://netite.files.wordpress.com/2015/09/wpid-cpqxxdowoae8v0p.jpg

        • 12 Mars 2017 à 0h08

          Schlemihl dit

          Sancho Pensum 

          Ingénieux et semblant témoigner d’ une réelle technique . Ce n’ est pas du Loukoum . 

        • 12 Mars 2017 à 15h06

          agatha dit

          Maringo, deux ou plus.

        • 12 Mars 2017 à 15h48

          Pierre Jolibert dit

          Judith a l’ air d’ une ménagère qui se sert de son couteau de cuisine et c’ est très bien comme ça.
          L’Ours avait déjà exprimé le même sentiment très exactement (il avait parlé de pâtisserie).
          Accord complet avec Schlemihl, directement contre Elie Faure qui englobe Valentin (traité avec ses collègues français d’homme de 2ème ou de 3ème plan mais non sans autorité ni discernement) dans une sorte de décadence de la Renaissance ayant au moins le mérite de préparer le Grand Âge classique français et ainsi résumée, c’est tout dire :
          “L’Ecole, degré par degré, tombe à la basse cuisine”
          Putain, vivent les chutes, alors !

      • 12 Mars 2017 à 10h36

        Pierre Jolibert dit

        C’est vrai ça, d’où vient ?
        Excellente piste indiquée par M. Lamalattie dans l’article pour Causeur de septembre 2014, le n° sur le Grand Siècle :
        “C’est une époque où l’on discute et théorise beaucoup. Félibien (1619-1695) rédige des livres sur l’art s’inspirant de nombreux débats auxquels il a assisté. Des conférences en petits groupes sont organisées. On pourrait presque être tenté de noter certaines analogies avec la passion de l’art contemporain pour les commentaires, toutes proportions gardées, bien sûr.”
        Mais une fois bien observées distances et proportions, on ne peut que suivre la piste indiquée par M. Lamalattie, qui tient à distinguer la sensibilité dont Valentin relève du mouvement qui par Poussin et son cher dess(e)in aboutit au canon académique, et passer d’une analogie à une généalogie sur le très long terme, comme suit : volonté de sortir de l’artisanat –> intellectualisation, appareillage lettré –> art contemporain.