Une voix de moins
Jean Ferrat est mort ce samedi
Publié le 14 mars 2010 à 7:00 dans Culture
Mots-clés : Jean Ferrat
Jean Ferrat, c’est d’abord le souvenir d’un léger éblouissement quand on vous juche sur les épaules d’un père ou d’un oncle pour voir sa silhouette sur la scène. Vous êtes dans la foule d’une fête de l’Huma au cœur des années 1970. Il fait beau évidemment, presque aussi beau que dans la chanson Deux enfants au soleil, un de ses premiers succès et qui reste pour vous comme le programme commun d’une rêverie jamais abandonnée autour de ce que pourrait être le communisme enfin réalisé : le temps libéré dans un monde sexy, poétique et balnéaire. C’est vrai que vous avez tellement flirté sur cet air-là, ensuite. Comme plus tard, dans L’Amour est cerise, vous mettrez en pratique ce sage conseil :
Vertu ou licence
Par Dieu, je m’en fous
J’égare ma semence
Dans ton sexe roux.
Jean Ferrat, c’est aussi votre quarantaine. La première fois que vous avez cru passer de l’autre côté. Vous tenez deux mois contre une pleurésie sur votre lit d’hosto, avec des drains un peu partout. Vous vous sentez comme un vieillard, vous avez tout le temps mal malgré la morphine qui ne fait que mettre la douleur à côté. Et puis ça remonte, ça revient, et un jour, vous sortez à petit pas. Et dans la voiture, vous allumez l’auto-radio et Que c’est beau la vie qui passe sur Radio Nostalgie. Alors, les larmes vous montent aux yeux parce qu’il y a des petits matins où les apparentes banalités deviennent les plus belles vérités philosophiques que vous n’entendrez jamais. La force, sans doute de ce que l’on appelle un peu vite la variété. Le jeune Proust, dans Les Plaisirs et les Jours savait déjà tout ce que peut apporter cette musique prise de haut par quelques pointilleux prétentieux : “Combien de mélodies, de nul prix aux yeux d’un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses.”
Les jeunes gens romanesques et les amoureuses, c’est fou ce que nous avons pu en rencontrer au Parti communiste. Le communisme, quoiqu’on en dise, ce fut quand même la grande affaire dans la vie de Jean Ferrat. Ce sont des communistes qui l’ont caché pendant l’occupation quand il s’appelait encore Jean Tenenbaum et que ce n’était pas le genre de nom idéal pour survivre à l’époque. Il s’en souviendra dans la chanson Nuit et Brouillard, la première sur la question, un vrai tube censuré, ou plutôt “déconseillé de passage radio” par cette France des sixties qui voulait oublier le passé qui ne passait pas dans la vague yéyé. Mais cela n’empêcha pas Europe 1 de la programmer, achevant d’en faire, pour les années à venir et jusqu’à aujourd’hui, la chanson de référence sur le sujet de la déportation. En revanche, Potemkine, là, fut franchement interdit d’antenne.
Oui, je sais, Jean Ferrat n’a jamais eu sa carte du Parti. Il était ce qu’on appelle un compagnon de route. Compagnon de route, c’est vivre à la colle avec le Parti alors que l’encarté est marié. Il ne peut pas toujours dire à sa femme ce qu’il pense d’elle, surtout quand il arrive à cette dernière de faire n’importe quoi. Jean Ferrat, lui, pouvait. C’était l’amant. C’est pour ça, paradoxalement, qu’il est resté fidèle jusqu’au bout puisqu’il était encore sur le comité de soutien à la liste Front de gauche en Ardèche. Parce qu’il a pu dire dans Camarade ce qu’il pensait du Printemps de Prague et dans Le Bilan dauber sur la fameuse expression de Marchais, “bilan globalement positif”, quand on l’interrogeait sur les pays de l’Est. Seulement, qu’on ne se réjouisse pas trop vite du côté des anticommunistes pathologiques. Tout le monde n’est pas Stéphane Courtois pour cracher hystériquement dans la soupe dont il s’est pourtant repu jusqu’à plus soif. Le refrain du Bilan, c’est le nôtre, encore aujourd’hui, et ce n’est pas près de changer, malgré tout ce qu’il nous a fallu avaler comme couleuvres :
Au nom de l’idéal qui nous faisait combattre
Et qui nous pousse encore à nous battre aujourd’hui.
Oui, Jean Ferrat, c’est aussi nos doutes, à nous les communistes. Mais on a ceci de particulier, c’est que l’on accepte les remises en question, mais en famille. Pour rester dans le domaine de la variété, quand Sardou s’est mis à chanter Lénine, réveille toi ils sont devenus fous, cela nous a fait hurler de rire à l’époque. Ce réac atlantiste en déçu du communisme au milieu des années 1990, tout de même, il ne manquait pas d’aplomb. Vous imaginez, c’est comme si Jean Ferrat s’était permis une chanson sur Friedmann et Pinochet en pleurant sur la trahison du modèle libéral.
Et puis après tout, Ferrat, il n’est pas seulement à nous. Comme Aragon, qu’il a si bien chanté. Ils appartiennent au patrimoine national. Ils ont su, ces internationalistes, chanter comme personne nos paysages, nos rivières, nos saisons, nos poètes. Parce qu’ils ont compris, comme tous les communistes français conséquents, qu’il ne sert à rien de vouloir aimer les autres si on ne s’aime pas soi-même. Notre chanson préférée de Ferrat, pour tout vous dire, celle que nous nous repassons en boucle depuis que nous avons appris la nouvelle et que nous sommes surpris par la puissance de feu de notre chagrin, c’est Ma France :
Cet air de liberté au-delà des frontières
Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige
Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige
Elle répond toujours du nom de Robespierre
Ma France.
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L'auteur
Jérôme Leroy est écrivain et journaliste. Dernière parution, Le Bloc (Gallimard)
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Béret dit
Je ne sais rien de l’homme Jean Ferrat mais il m’a toujours donné l’impression d’être quelqu’un de bien. Et de sincère.
L’interprète plait plus ou moins. Il y a cette voix comme une confiture trop sucrée…mais souvent d’excellents choix de textes. Merci Aragon.
L’auteur par contre ne laisse rien d’impérissable. Ferrat n’est pas Ferré.
Quant au compagnonnage avec le Parti de la Grande Illusion du 20ème siècle, les couillonnés se comptèrent par centaines de millions. Il ne fut que l’un d’entre eux.
Louis dit
Il serait temps que la France retrouve des artistes immigrés de la première ou de la deuxième génération qui comme Ferrat, Lemarque, Montand et Reggiani, chantent l’amour de la France plutôt que de lui crier leur haine et leur mépris.
Quant à Ferrat, je garderai de lui le souvenir d’un homme généreux, trop naïf peut-être mais sincère dans ses convictions.
Je pense que lui croyait profondément à cette belle devise “L’homme le Capital le plus Précieux” qui dans la bouche d’un Staline ou même d’un Thorez n’était qu’hypocrisie et dérision.
Aujourd’hui il nous reste la possibilité d’écouter ses plus belles chansons en rendant hommage à l’honnête homme qu’il a toujours été.
DomP dit
@JL : Fut une époque, un communiste ne se serait pas réjoui d’un tel score du PC. Vous en êtes réduit à vous contenter du score minable du FdG pour vous rendre le sourire… Vous finirez aigri ou guéri :D Je vous souhaite la seconde option…
Trotte-ski dit
(suite)
Ferrat n’était pas mon idole (moi c’est ni dieu ni césar ni tribun) ni même mon chanteur préféré. Juste quelqu’un de bien, ce qui visiblement n’est pas à la portée de tout le monde.
PS A lire cet article et celui d’Haski, on se dit que ça a dû être la course (vers la porte) pour savoir qui allait se fader le traitement du cas Ferrat.
Trotte-ski dit
(Copie de mon post sur Rue89)
Avajon a raison de brocarder les éloges funèbres déversé sur le cadavre de Ferrat, mais il ne fait pas mieux :
// sa moustache détenant la vérité, et son regard qui pense // : ça c’est de l’analyse.
//Avec son sens de l’engagement « de gauche » // : appréciez les guillemets dubitatifs.
// son ancrage baba-écolo dans l’Ardèche post-soixante-huitarde // : hé oui, ne jamais oublier qu’il n’est bon bec que de Paris, voire du XIX°, Rue des Haies.
// son élégance un peu désuète de gentleman farmer // : « un peu désuète », il faut cesser de lire Haski, et faire l’effort d’imaginer que l’élégance peut être intemporelle – mais sans doute auriez-vous préféré qu’il adore La Mode et porte baggy et slip apparent comme s’il sortait en cata des vécés.
// son horripilant engagement communiste – que l’on se plaira à voir davantage comme une posture de pensée et de poésie le rapprochant d’Aragon…// : avec « posture on retrouve les guillemets « de gauche »
/ Ferrat n’est donc qu’un homme de posture et de plus inspirée par cette géniale ordure d’Aragon. Qu’est-ce qu’on a été c.ns hein, d’apprécier les chansons et la personne de Ferrat !
// Il était donc parfois pénible, Ferrat, mais son œuvre demeure. Sa poésie personnelle parfois, sa musique très souvent // : voilà, ce n’est plus que ça, Ferrat, un gentil zicos.
(à suivre)
Jérôme Leroy dit
Je vieillis bien, merci. Très bien même. Encore une soirée électorale comme celle d’hier pour le FDG, et je vais même carrément rajeunir
DomP dit
Juste un mot à propos de Stéphane Courtois : Il n’a pas “craché dans la soupe”.
Il s’est réveillé, a compris, et, chose surprenante, je vous l’accorde, pour un communiste, a eu l’honnêteté de le dire.
Sa participation à la rédaction du “Livre Noir du Communisme” participe de ce réveil, comme “Le Passé d’une Illusion” à celui de François Furet, ou, plus anciennement, “Retour d’URSS” à celui d’André Gide. Traites à la Cause, ils ont lavé leur honneur ce faisant.
Tout communiste n’est pas obligé de vieillir aigri, ne comprenant pas plus le monde qu’à ses 20 ans, Mr Leroy… ;)
Bérénice dit
Un homme vibrant et lumineux : comme sa voix.
Entendre Ma France me tire des larmes …. ( l’autre chanson à effet identique est Nantes de Barbara ).
Artiste “mineur” et pourtant il fait partie de mon enfance bien plus que ceux qui ont été célébrés ensuite comme icônes.
J. Leroy, quel provocateur vous faites : terminer par le Robespierre de cette chanson … RIRE
Suis comme allegrette :
Quelque chose dans l’air a cette transparence
Et ce goût de bonheur qui rend ma lèvre sèche
Ma France.
Trop alanguie ce matin (…) pour esquisser la réflexion sur l’appropriation nationale par des f(r)actions opposées ….
Zantrop dit
Comme la majorité des Causeurs qui se sont déjà exprimés, ma jeunesse a été bercée par les chansons de Jean Ferrat. Je les ai aimées, beaucoup, et elles ont accompagnées mes révoltes, aussi. Et puis, avec le temps, je l’ai oublié (il faut dire qu’il y a mis un peu du sien !). J’ai considéré qu’il n’était tout de même pas du niveau d’autres grands représentants de la chanson française, comme Ferré ou Brassens.
Et cependant, apprenant sa mort et le revoyant hier dans des émissions de Drucker, en réentendant quelques unes de ses chansons, j’ai eu les larmes aux yeux et je me suis aperçu avec un peu de surprise que je ressentais un grand chagrin.
Alors merci à Jérôme Leroy pour cet article plein de justesse et de sensibilité.
(Et puis, c’est vrai, Ferrat fut un compagnon de route du Parti Communiste, et n’a jamais renié ses convictions. Mais, critique envers le stalinisme, il a eu le grand mérite et l’honnêteté de ne pas suivre l’exemple d’Yves Montant : nous reprocher sans relâche avec hargne ses engagements aux côtés du PC.)
Procope dit
Précisions.
Si j’ai écrit, reprenant Potemkine, ” ce soir j’aime la marine”
Je n’ai pas écrit ” ce soir j’aime marine ”
Merci
Porc dit
Les ennemis du genre humain ont récupéré un enfant dont les sadiques de l’autre boutique, alliés, ennemis, en tout cas concurrents, avaient fait un orphelin.
A l’âge adulte, Jean Ferrat s’est servi de sa voix chaleureuse et insinuante pour propager un discours qui renvoyait l’ascenseur. En était -il dupe ? Il laissa, de temps en temps, échapper un bémol.
Le Parti a quand même bien profité de lui.
Mnésiclès dit
Un immense talent de la chanson engagée s’en est allé. Discrètement comme il a vécu. Armé de ses idéaux prolétariens qu’il n’a jamais reniés, quand tant d’autres s’empressaient de le faire en bons chiens couchés du néo-libéralisme, il a su prendre ses distances avec l’alibi internationaliste qui voulait occulter les injustifiables dérives du régime soviétique. Malgré les désillusions et le désenchantement de l’histoire perturbée du Socialisme réel, il n’a jamais rien cédé de ses principes moraux et est toujours resté fidèle aux engagements que commandaient autant sa raison que sa loyauté aux militants communistes qui l’avaient sauvé de la barbarie nazie. Il restera de ceux qui perpétuent une image positive du Socialisme. Avec sa mort, certains, dont je suis, feront un peu le deuil de leurs années de militantisme et des idéaux de leur jeunesse. Ils auront surtout l’occasion de se désoler une fois encore du chemin accompli par les héritiers autoproclamés de l’idée socialiste sur la voie de la décadence et du renoncement. Une de ses dernières confidences à Drücker concernait Besancenot : ” Dis surtout au facteur qu’il ne baisse pas les bras “. On ne peut mieux exprimer sa fidélité aux aspirations au changement. Salut! camarade!
Trotte-ski dit
Leroy, quand vous verrez Avajon, parlez-lui de cet article bâclé et superficiel
Dire de “Nuit et brouillard” que c’est une obsédante ritournelle, faut pas craindre la gelée.
http://www.rue89.com/2010/03/14/jean-ferrat-bilan-musical-globalement-positif-142764
parsifal dit
“Nuit et brouillard” , “Potemkine”, d’autres … Immortels , inoubliables.
Adieu ? Non , comme Brassens , qu’il a si vivement croqué ,comme Brel , Barbara,Ferré, tant d’autres, il s’est juste esquivé.
Comme pour nous faire une blague…
JG2433 dit
JG2433 dit : 14 mars 2010 à 14:32
Je complète ce post pour y apporter quelques précisions et lever tout doute sur d’éventuels malentendus sur le contenu de celui-ci.
Au moment du décès de quiconque, je suis convaincu que la moindre décence à observer est de s’abstenir de toute attaque ad hominem mal venue à l’encontre du défunt… qui n’est plus là pour se défendre.
Mon argumentation voulait seulement exprimer mon rejet le plus ferme de l’IDÉOLOGIE TOTALITAIRE que l’auteur faisait sienne à la fin de son article.
pascal190 dit
Je pense que Jean Ferrat n’aurait pas aimé toute cette idolatrie, lui qui ne croyait pas en Dieu et qui avait finalement aussi renié le stalinisme.
B.L. dit
Bien bel hommage, M. Leroy …
Procope dit
Ce qui me semble fort triste n’est pas d’apprendre que J.Ferrat c’est éteint à 79 ans, mais qui’il a souffert pendant 2 ans d’une maladie incurable.
Comme plus d’un et d’une, cette belle et grande voix ne le méritait pas.
Il ne nous reste plus qu’à nous repasser les” Nuits et Brouillards” et autres ” Potemkine ” car ” Ce soir, j’aime la marine”.
Claire dit
Une flamme s’est éteinte, une étoile est née.
On pourrait penser que l’on a eu de la chance de le garder si longtemps, mais que veut dire longtemps quand on a besoin de toujours … Mais toujours, ça n’existe pas.
Il nous reste ses chansons, sa voix, son coeur, mais comme il me manque déjà…
Une inconditionnelle admiratrice suissesse.
Gwendan dit
lire “sUpporter” et pas “spporter”