Une splendeur nommée Genius | Causeur

Une splendeur nommée Genius

Un premier film sans une image en trop

Auteur

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli
anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

Publié le 06 août 2016 / Culture

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genius tom wolfe

J’ai, paraît-il, des faiblesses : ainsi, j’aime beaucoup Hemingway.
Le premier roman de « Papa » (ah-ah, ricanent en cet instant tous les apprentis-psys de Bonnet d’Âne) que j’ai lu fut Le Vieil homme et la mer. À huit ou dix ans, je n’avais pas fait attention à la dédicace — d’ailleurs, était-elle reproduite dans mes livres enfantins ? Mais en le relisant, plus tard, in english in the text, je me suis demandé qui étaient ce Charlie Scribner et ce Max Perkins auxquels l’œuvre était dédiée.
Depuis cet après-midi, je sais enfin. Je suis allé voir Genius — courez-y avant que les chefs d’œuvre de l’été, Tarzan, Independence Day II et Suicide Squad, ne l’effacent des programmes.

Le (premier) film de Michael Grandage est une splendeur. Mais le résumé pourrait en rebuter plus d’un.
En deux mots, Maxwell Perkins — un grand, un vrai éditeur, un comme tout auteur de talent devrait avoir le droit d’en rencontrer un dans sa vie — rencontre Thomas Wolfe (aucun rapport avec Tom Wolfe) et lui fait écrire et surtout réécrire quelques-uns des romans les plus forts des années 1930. Et Thomas Wolfe, porté sur les fonts baptismaux de la littérature par une maîtresse, Aline Bernstein, de 18 ans plus âgée que lui (ciel ! Maman !), finit par se révolter contre ce second père-Pygmalion, avant de disparaître à 38 ans.
Perkins ne s’est pas contenté de Wolfe. C’est lui qui a amené chez Scribner’s Sons — contre l’avis de tous — Scott Fitzgerald ou Hemingway, Erskine Caldwell ou James Jones (vous vous rappelez, Tant qu’il y aura des hommes ?).
Maintenant, mettons des visages sur les noms. Perkins, c’est Colin Firth, sidérant. Wolfe, Jude Law — quasi copie conforme de son personnage. Aline Bernstein, c’est Nicole Kidman. Beau casting.
Et de quoi parle au fond ce petit chef d’œuvre ? C’est d’abord un cours de style — et c’est diablement fort d’avoir filmé l’écriture, une pratique bien aride quand on y pense. Couper, et couper encore, ne pas en rester à la fascination de la phrase polie et repolie — la sucrer pour sa complaisance, la réduire à l’os. Ce qui caractérise les apprentis-auteurs, c’est leur incapacité à revenir sur ce qu’ils ont écrit — ils auraient même tendance à en rajouter, l’exemple de Balzac et de Proust est là pour les absoudre, pensent-ils. Oui — mais Laclos ? Ou Flaubert ? Ou Valéry ? Toutes ces littératures exactes, sèches, coups de trique et géométries rigoureuses ? Perkins se collette aux milliers de pages pondues rageusement par Wolfe, et oblige ce dernier à en supprimer les trois-quarts — jusqu’à l’os.
Et le succès est au rendez-vous.
Le plus beau, c’est que ce film qui montre comment on écrit explique au fond comment on filme. Pas une image en trop. Grandage a résisté à la tentation, si fréquente ces temps-ci, de faire trop long. En 104 minutes, c’est mis en boîte pour l’éternité. Bande-annonce ici.

Mentions spéciale à la musique d’Alan Cork — ce jazz des années noires, qui virevolte au gré du stylo rageur de Wolfe et des coups de crayon rouge de Perkins.

Evidemment, la créature se révolte contre son Pygmalion — c’est la règle, c’est le destin ordinaire des créatures, persuadées, surtout quand le succès est là, que tout ce qu’elles écrivent est génial. Mais il a entre-temps appris son métier. Qu’une saleté lui ravage la tête et l’emporte à 38 ans est anecdotique. Restent les œuvres, et c’est bien tout ce qui compte.
Le titre est plein d’une heureuse ambiguïté. Genius, comme génie en français, désigne aussi bien le génie intrinsèque de l’artiste ou du savant que la créature qui manipule par derrière — bon ou mauvais génie. En un seul mot, les deux protagonistes. Le créateur et le créateur, tant il est vrai que sans un relecteur précis et impitoyable, personne n’écrit jamais de chef d’œuvre.
Ni même d’œuvre.

Grandage est metteur en scène de théâtre — une allusion de Wolfe à Caliban est là pour le rappeler en clin d’œil. Il a une absolue maîtrise de la direction d’acteur. Colin Firth, on savait — Orgueil et préjugés ou le Discours d’un roi, parmi tant d’autres. Mais Jude Law, on se rappelait juste que dans le remake de Plein soleil, face à Matt Damon qui reprenait le rôle créé par Alain Delon, il ne faisait pas oublier Maurice Ronet, oh non ! Dans le remake du Limier, il ne faisait pas oublier la performance de Michael Caine dans la première version. Et là, il se sort les tripes — pardon pour une expression aussi conventionnelle, je m’entraîne à faire sobre…
Quant à Kidman, elle livre une performance à la hauteur de ce qu’elle a fait dans The Hours, la référence absolue des films pré-suicidaires dont un homme normal aime caresser sa mélancolie.

Je suis sorti de là en me sentant un peu minable — une sensation qu’il faut régulièrement expérimenter pour se rappeler que l’on est juste soi, et mortel. On essaie d’écrire — j’ai même tenté d’être éditeur de tel ou telle, avec des succès mesurés, parce que c’est un métier en soi, et qu’un auteur est mauvais conseiller d’un autre auteur. C’est comme lorsqu’on fait des châteaux de sable : on peut bien se raconter que l’on est Frank Lloyd Wright, vient un moment où la mer efface les architectures fragiles et vous rappelle que vous êtes juste un gamin qui joue au soleil pendant que les vrais créateurs s’échinent.

 

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 9 Août 2016 à 12h13

      Leboulonnais dit

      Je m’y suis endormi mais ma femme a aimé.

    • 8 Août 2016 à 17h08

      Garmin dit

      Splendeur est excessif mais c’est un très bon film, un peu bavard et sur-joué par Jude Law. Ceci étant c’est un des rares films à voir cet été.

    • 6 Août 2016 à 20h31

      Habemousse dit

      Cette « leçon », que vous décrivez fort bien, s’applique à tous les métiers du monde : chacun doit donner le meilleur de lui-même jusqu’à l’épuisement s’il le faut, afin de satisfaire aussi bien son lecteur que le commanditaire d’une armoire en chêne, d’une toiture en zinc ou l’acheteur d’un pain au goût sublime.

      Le génie, et plus simplement la perfection, doivent se retrouver dans le plaisir de l’autre : il sont universels car il se partagent.

       Et comme vous le dites, si le génie frôle parfois l’immortalité, celui qui le porte n’est qu’un mortel, comme les copains, et même un mortel parfois ennuyeux à mourir.  

      • 7 Août 2016 à 4h40

        Lucius de Geer dit

        Si votre parallèle de l’écrivain avec l’ouvrier est juste, en revanche, il me paraît faussé entre le lecteur et un quelconque “commanditaire”. L’écrivain, de génie encore plus, n’écrit pas pour satisfaire un probable lectorat, ce serait diminuer justement son talent, le mettre au service de la multitude.

        Thomas Wolfe ne se démenait, ne souffrait pas pour écrire un livre qui puisse plaire aux lecteurs, non, il se battait contre lui même, avec l’aide de son éditeur Perkins, pour terminer un livre qui puisse le satisfaire et être publiable, c’est à dire avoir un nombre décent de pages; et non satisfaire les goûts de la critique et divertir le public. Ainsi Borges le résume très bien ainsi : « Je n’écris pas pour une minorité choisie, qui ne m’importe guère, ni pour cette entité platonique tellement adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois à aucune de ces deux abstractions, chères au démagogue. J’écris pour moi, pour mes amis et pour atténuer le cours du temps. »