Un souvenir français | Causeur

Un souvenir français

Quand on parlait littérature à table

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
est écrivain.

Publié le 05 mars 2012 / Société

Mots-clés : , , ,

C’est un souvenir français, c’est un souvenir d’enfance. Je dois avoir 10 ou 11 ans. C’est un vendredi ou un samedi soir des années 1970. Disons peu de temps après l’élection de Giscard. On dit souvent que Giscard a marqué une rupture dans la fonction présidentielle par une manière de modernité. Il serait celui qui a su en finir avec les chichis des chefs de l’État à l’ancienne, leur culture classique, leurs références, leurs façons du monde d’avant. C’était le premier énarque à devenir Président. Désormais on allait avoir maintenant un technicien compétent qui dessinerait des courbes pour nous expliquer les effets de la crise. Ça nous changerait de Pompidou qui citait Éluard au moment de l’affaire Gabrielle Russier ou de de Gaulle qui était le meilleur écrivain latin de langue française.

Évidemment, ce n’était pas vrai. Giscard, c’était un genre qu’il se donnait. Il était lui aussi, évidemment, pétri de culture. On l’a bien vu dans le film de Depardon, Une Partie de campagne, qui raconte son élection de 1974 et qui a été autorisé à la diffusion seulement en 2002. Cette scène où, le soir du deuxième tour, il attend seul les résultats : il a tiré un fauteuil Voltaire sur une terrasse du Louvre où se trouve encore le ministère des Finances ; il lit Guerre et paix dans la fin d’après-midi lumineuse de mai ; il écoute une symphonie de Mahler sur une chaîne hi-fi.
De toute façon, tout le monde était plus cultivé dans les années 1970. Et je reviens à mon souvenir d’enfance. Mon père était médecin généraliste. Son meilleur ami était professeur agrégé d’histoire-géographie. Les couples se voyaient souvent pour dîner, les samedis soir. À cette époque-là, les parents envoyaient les enfants se coucher pour laisser les adultes passer une soirée sans être obligés de bêtifier en faisant semblant de s’intéresser aux premiers pas du petit dernier ou de s’extasier sur le récit inintéressant de la semaine d’un môme de 11 ans. On ne faisait pas d’histoire, d’ailleurs, on allait se coucher.

Et ce n’était pas plus mal puisque, dans nos chambres sans téléviseur, sans ordinateur, on lisait à s’en user les yeux.

[...]

  • causeur 44

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    publié dans le Magazine Causeur n° 44 - Février 2012

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    causeur 44
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    • 8 Mars 2012 à 12h47

      Etoile Vesper dit

      Au risque de passer pour une réac, je dois admettre que l’article dit vrai. A notre table, c’étaient des ouvriers qui parlaient littérature et politique à bâtons rompus. Ils étaient allés à cette Ecole de la République autrefois tellement égalitaire, sur les bancs de laquelle gosses de bourgeois et de prolétaires convoitaient le même prix d’excellence. A 10 ans, j’avais lu les Misérables. Et si j’ai englouti l’oeuvre de la Comtesse de Ségur, ce fut clandestinement, car mon père m’interdisait ses livres “dégoulinants de bondieuseries”. Alors désolée, mais sur le plan culturel, c’était vachement mieux avant et c’était tellement plus difficile de prendre les électeurs pour des cons, quel que fût leur statut social.   

      • 8 Mars 2012 à 19h48

        Jérôme Leroy dit

        Dans mes bras, étoile du soir!

        • 10 Mars 2012 à 14h23

          Etoile Vesper dit

          Je vais y réfléchir puisque vous me faites l’honneur d’aimer ma modeste prose !
           

        • 10 Mars 2012 à 18h26

          Jérôme Leroy dit

          Oui, j’aime bien ce sentiment d’une perception voisine du temps qui a passé et qui a changé le monde, et pas en mieux.

      • 8 Mars 2012 à 20h05

        Villaterne dit

        Mais vous êtes réac Etoile Vespérale, tout comme moi et Jérôme Leroy, sauf que lui se croit encore communiste !!

    • 7 Mars 2012 à 10h29

      isa dit

      Pirate,

      Voilà pourquoi aussi je suis craintive devant le résultat des élections: au secours, ils reviennent avec toute leur bien-pensance, leur prétention à détenir LA vérité et tutti quanti!

      Je préfère, tant pis, des femmes et des hommes qui ne s’expriment pas toujours bien mais qui ne cherchent pas à donner des le_çons de savoir-vivre, de générosité, de droitsdelhommisme à la France entière.

      • 7 Mars 2012 à 12h01

        pirate dit

        euh en fait ils sont déjà là, n’ont jamais quitté le crachoir, les français vote à droite, et pour se faire pardonner ce mauvais penchant, pensent à gauche…

    • 6 Mars 2012 à 20h42

      Mangouste1 dit

      Isa,

      Vous livrer à votre séance de Leroy-bashing à trois heure du matin, c’est de la gourmandise. :o)

      Sur le fond, je ne sais pas si c’était mieux avant – je n’était pas là, mais, hormis avec quelques amis choisis, je dois dire que j’entends rarement parler littérature lors des soupers et que les discussions portent en effet plus sur la télé, les bagnoles, les prêts hypothécaires et la semaine du petit dernier que sur les derniers essais d’Attali ou de Michéa.

      • 7 Mars 2012 à 0h11

        isa dit

        Je choisis mes amis, c’est sûr, pour diner, car je n’aime guère traîner à table le soir.

        D’autre part, je pense qu’il manque des femmes dans vos dîners.

    • 6 Mars 2012 à 3h24

      isa dit

      Je reviens d’un dîner où nous n’avons parlé que littérature et politique.
      Les nefants, adultes, de nos hôtes étaient présents, nous en avons conçu une grande joie: ils ne nous prenaient pas pour des vieux c;;; qui votent Sarkozy, comme tous les vieux (DD).

      Nous nous sommes écoutés et avons essayé d’admettre que nous n’avions pas tous les mêmes goûts sur LA littérature, que certains avaient de par leur travail, par ex, moins de chances de lire des livres jugés plus “difficiles, en effet, leur métier leur laissant peu de temps, un bon polar de temps en temps leur suffit et les vacances leur permettent de lire des ouvrages plus ardus.
      D’autres trouvaient, comme moi, qu’ils avaient lu trop jeune les classiques français (nécessité des études et goût de dévorer quand on est jeune) et qu’ils n’avaient pas sû en goûter la substantifique moelle à l’époque.
      Or, il paraît toujours difficile de reprendre un livre que l’on croit avoir lu.

      Bref, de fil en aiguille, nous avons énormément parlé bouquins, auteurs, etc…de manière tout à fait communiste, en ne classant pas par rang la bonne et la mauvaise littérature qui nous semble relever du jugement de chaque lecteur et stigmatiser ceux qui aiment la SF, par ex. (que je déteste personnellement mais sur laquelle j’aime poser des questions, puisque je ne comprends pas le plaissir que l’on peut prendre à lire cela).

      Bref, nous avons fait de l’anti petit marquis du Flore qui juge systématiquement que c’était mieux avant, que c’est mieux ailleurs et que tout est nivelé par le bas.

      Ce type de discours, constant sur Causuer, me les brise, pour le dire élégamment.

      • 6 Mars 2012 à 9h56

        laborie dit

        Les “diners” de poisson c’est le vendredi chez Madame Merlu. Doit y avoir erreur….

        • 6 Mars 2012 à 14h31

          isa dit

          Vous avez un humour décapant, Laborieux, mais il est vrai que mes amis n’ont guère l’amour de Brasillach, je vous le laisse à lire sous les cocotiers.

      • 6 Mars 2012 à 21h10

        pirate dit

        Isa tu aimes la littérature c’est un peu normal d’avoir des amis qui nous ressemble. Je dis un peu parce que bon les miens ne vont pas me parler littérature, à la rigueur de cinéma, mais bon ça se termine vite en eau de boudin parce qu’il vont trouvé super génial Mission Impossible 4, et j’ai vu 57 fois ce film au cours de ma cinéphagie. Donc mieux avant je sais pas. Mais mes parents ne causaient pas livres avec leurs amis, argent, bagnole, vacance, petit dernier, oui… Leroy nostalgise comme d’hab et laborieux fait l’aboyeur comme d’hab aussi.

        • 7 Mars 2012 à 10h25

          isa dit

          Pirate, tu sais, mes amis poissonniers ne sont pas de grands intellos, mais dans la mesure où je ne méprise à peu près aucune forme d’écrit et que je me dis que même lire une BD c’est mieux que rien…

          Parexemple, un jeune avait lu “quai d’Orsay” que j’ai moi-même beaucoup apprécié, eh bien, en en parlant je me suis aperçue du genre de truc qui l’inéresseet j’ai pû lui conseiller une ou deux lectures qui, je crois, lui ressemblent.

          Je crois que c’est cet élitisme pédant de soit-disant communistes ou souverainistes qui m’est totalement insupportable.

          Ce n’est vraiment pas la bonne façon de faire avancer le schmilblic, c’est exactement en lisant un tel article qu’un gosse de français moyen pourrait être dégoûté à jamais de la lecture!

    • 5 Mars 2012 à 15h26

      L'Ours dit

      Triste constat, mais d’une vérité cinglante.
      Je croyais que cela était circonscrit au milieu de la Bourse, mais je vois que le cercle s’est agrandi, et ce n’est pas celui des poètes! 

    • 5 Mars 2012 à 14h59

      Patrick dit

      Giscard (…) C’était le premier énarque à devenir Président.“.

      Et le tournant a été amorcé dans ces années-là, puis amplifié dans les années Mitterrand. La société se désintéresse de la culture et l’école suit le mouvement. Nous sommes donc sur la pente descendante depuis près de 40 ans et nous aurons bientôt touché le fond.

    • 5 Mars 2012 à 14h41

      skyhigh dit

      Monsieur Leroy,nous ne sommes pas du même côté politiquement mais voici quand même un point commun pour ce qui est des souvenirs d’enfance.
      Question : qu’ont fait vos “amis” de cette culture que nous avions , aussi bien à la maison qu’à l’école ? 

    • 5 Mars 2012 à 14h37

      brindamour dit

      Je confirme que dans mon entourage (éducation nationale, industrie, artisans, professions libérales) ça ne cause pas de littérature. Je n’ai encore jamais pu échanger trois mots à table au sujet d’un auteur de qualité. Le dernier livre qu’on m’a recommandé c’était
      Millenium. J’ai pas aimé.