Dans son édito de Causeur version papier, Elisabeth Lévy, commentant l’affaire Siné, appelait de ses vœux une « journée sans Juifs ». Cette excellente idée d’Elisabeth (qui je l’espère, me pardonnera la tautologie), étant pour l’instant restée lettre morte, j’ai décidé de donner l’exemple. Il ne sera donc pas question ici de Juifs, seulement d’antisémitisme, d’antisionisme et de trotskystes, britanniques de surcroît.

Le lièvre qui nous intéresse a été levé par l’Alliance for Workers Liberty, l’un des très nombreux groupes se réclamant de cette mouvance. À l’instar des autres groupes trotskystes du Royaume Uni et du reste du monde, l’AWL est très investie dans la lutte anti-impérialiste, le soutien aux sans-papiers et le combat antifasciste. C’est à ce dernier titre que ses militants ont participé, avec toute l’extrême gauche, le 16 août dernier à Codnor dans le Derbyshire, à un rassemblement de protestation contre la tenue de la fête annuelle du British National Party, principale formation extrême droitiste du pays – un happening qui rappelle nos grandes festivités antifascistes de Strasbourg, lesquelles, malheureusement n’ont eu lieu qu’une fois.

Or, voilà que dans la manif, les militants de l’AWL tombent sur un tract qui les fait sursauter. Il émane de Unite Against Fascism, l’équivalent anglais de Ras l’Front, une organisation animée et contrôlée par les militants du SWP, la principale organisation trotskyste britannique (Que ce soit dit une fois pour toutes, le SWP n’a aucun rapport avec la LCR française, ni avec LO qui ne sont donc pas spécialement visées ici). En plus du fonds de sauce trotskyste, le SWP est très en pointe dans la lutte contre « l’islamophobie », cause si essentielle qu’elle le conduit à passer des alliances électorales avec des groupes musulmans fondamentalistes ; et on ne le diffamera pas en affirmant que son antisionisme est souvent sans nuances.

En Angleterre, tout cela (qui n’a donc rien à voir avec des faits existant ou ayant existé) est connu depuis longtemps. Cela n’a pas empêché les militants de l’AWL de tomber sur le postérieur en lisant le tract de leurs concurrents du SWP. Et de fait, il y avait de quoi : « Le BNP, y explique-t-on, nie l’existence de l’Holocauste, l’Holocauste qui a exterminé des milliers de LGBT, de syndicalistes et d’handicapés. » Point final, pas d’autres victimes recensées. Pourquoi les coiffeurs, au fait ?

La réplique de l’AWL, dans un éditorial assez remonté publié sur son site, vaut le détour. L’auteur, Gerry Bates, qui y tient une rubrique intitulée « Antisémitisme de gauche » (ce qui est déjà culotté), s’interroge en titre : « Has the SWP Discovered a « Jew-Free » Holocaust ? » (La SWP a-t-elle découvert un Holocauste sans Juifs ?)

Une fois passé un léger moment de colère, il hasarde quelques hypothèses : « On n’ose imaginer que le SWP veuille faire appel aux gens qui considèrent qu’Hitler a eu raison de tuer six millions de Juifs, mais regrettent qu’il ait aussi liquidé des gays et des handicapés. Ou que le SWP lui-même considère que l’extermination des Juifs n’était pas une dimension décisive, voire répréhensible, de l’Holocauste. On en déduit donc qu’il s’agit d’une bavure, d’un dérapage. Mais s’il est passé inaperçu aux yeux de l’auteur, du claviste, de l’imprimeur, des organisateurs et des distributeurs, sans oublier tous les lecteurs, alors ce dérapage doit avoir du sens. »

Une autre militante, Jane Ashworth a son idée sur la question : « Cela signifie quelque chose : pour les militants du SWP, l’Holocauste est sans rapport avec le Moyen-Orient d’aujourd’hui – si ce n’est pour fournir l’amalgame entre sionistes et nazis qu’ils utilisent volontiers. » Un autre militant, ferme le ban par une muleta érudite, rapprochant la réécriture de l’Holocauste version SWP de celle qui prévalait dans l’URSS stalinienne, où le monument érigé en hommage aux 33.771 Juifs massacrés le 29 septembre 1941 par les nazis à Babi Yar ne parlait que de « citoyens soviétiques ». Pour l’auteur, le diagnostic est clair : « Le SWP a un problème avec l’antisémitisme. »

Heureusement, de telles polémiques ne risquent pas d’arriver chez nous. Pour la simple raison que personne à gauche ou à l’extrême gauche, ne procède à un travail de veille endogène sur l’antisémitisme[1. Ce travail est en revanche fort judicieusement fait – non pas du côté de l’extrême gauche politique mais, ce qui n’a rien d’un détail, de celui de l’ultra-gauche théorique –, par Yves Coleman sur son site. Qu’il en soit, malgré des désaccords à la tonne, formellement remercié ici ainsi que pour avoir traduit et publié les textes sans concessions du groupe hollandais « De Fabel van de illegaal » sur les ravages de l’antisémitisme au sein du mouvement altermondialiste, qui gagneraient, qui sait, à être mieux connus ici…]. D’ailleurs, on ne voit pas pourquoi quelqu’un s’y collerait, puisque chez nous, il n’y a d’antisémitisme qu’à l’extrême droite. Et quand dans Politis, Bernard Langlois traite Claude Askolovitch « d’agent d’influence israélien », il ne peut s’agir que d’une bavure typographique, sans quoi le MRAP, le PS ou Acrimed auraient immédiatement réagi.

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Marc Cohen
De l’Autonomie ouvrière à Jalons, en passant par l’Idiot International, la Lettre Ecarlate et la Fondation du 2-Mars, Marc Cohen a traîné dans quelques-unes des conjurations les plus aimables de ces dernières années. On le voit souvent au Flore.
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