Un Canard un peu faisandé
Une enquête un peu courte sur l’hebdo satirique
Publié le 20 décembre 2008 à 4:25 dans Médias
L’enquête “non autorisée” de Karl Laske et Laurent Valdiguié sur Le Canard enchaîné n’a pas suscité l’émotion et le flot de commentaires qui avaient suivi la parution, en 2003 de La Face cachée du Monde de Philippe Cohen et Pierre Péan. La relative indifférence qui a accueilli cet ouvrage – hormis un édito sanglant de Michel Gaillard, le directeur du Canard – peut s’expliquer par deux séries de raisons.
À la différence de ceux du Monde, les lecteurs du Canard, qui sont d’ailleurs souvent les mêmes, n’exigent pas de l’hebdomadaire satirique la même rigueur éthique et déontologique que celle qu’ils attendent du quotidien du soir. Au Canard, on pardonne approximations, inexactitudes et même une certaine mauvaise foi, à condition que la plus-value distrayante apportée aux informations publiée demeure élevée. La dénonciation, par les auteurs, des petites compromissions qui amènent les bons ragots ne provoque pas l’indignation des “usagers” du Canard, qui voient en lui une sorte de magazine people sans photos. Ce dévoilement aurait même tendance à les énerver, en brisant le charme qu’il y a à se sentir initié aux petits secrets des allées du pouvoir par la seule vertu de fouineurs astucieux.
C’est pourquoi la réaction de vertu outragée du directeur du journal, assortie de la petite mesquinerie de la révélation des demandes d’embauche effectuées quelques années auparavant par Laske et Valdiguié, manque singulièrement de panache et d’élégance. Elle évoquait irrésistiblement la riposte de la troïka Colombani-Minc-Plenel au livre de Péan-Cohen sur le mode : “Circulez y a rien à voir et les foudres de la justice vont s’abattre sur les blasphémateurs !” La suite est connue : quelques mois plus tard, le trio se déchirait à belles dents et les avocats négociaient dans la discrétion de leurs cabinets un compromis évitant le procès public.
Les pontes du Canard manquent sérieusement d’humour quand deux blancs-becs viennent leur chercher des poux dans le plumage. Pétris des bons sentiments de la bien-pensance ordinaire, Laske et Valdiguié stigmatisent longuement l’atmosphère machiste et beauf qui règne dans une rédaction où les femmes ne sont entrées que très récemment et à dose homéopathique – et pas toujours pour le meilleur. Comme le machisme, la beauferie et même l’ivrognerie sont des comportements relevant de la liberté la plus élémentaire quand ils ne se traduisent pas des actes sanctionnés par le Code pénal, cela aurait dû, comme dirait Chirac, leur “en toucher une sans faire bouger l’autre”. Ils auraient pu faire valoir auprès de leurs censeurs leur droit imprescriptible à vanner les gonzesses, se saouler la gueule et préférer les gros 4X4 au vélib’. Michel Gaillard est furieux du rappel du passé quelque peu collaborationniste de certaines grandes figures d’antan du Canard, Morvan Lebesque, Moisan, ou Georges Gaillard, le père de l’actuel directeur. En quoi ce rappel peut-il être une atteinte à l’honneur d’une rédaction dont la plupart des membres actuels n’étaient même pas nés lorsque ces glorieux ancêtres pigeaient dans les feuilles vichystes ?
Mais si les “révélations” de Laske et Valdiguié n’ont pas produit le scandale attendu, c’est aussi à cause de la superficialité de certains pans de leur investigation. S’ils repèrent quelques fils susceptibles d’expliquer le silence du Canard sur quelques belles affaires crapoteuses de notre République (le rôle de Roland Dumas, ancien avocat de l’hebdo, et la proximité de certains des hiérarques du journal avec le clan mitterrandien), ils ne creusent pas suffisamment le filon. Ils peuvent être bons sur quelques affaires récentes qu’ils ont eu à traiter pour leurs employeurs respectifs (Libération pour Laske, Le Parisien, puis Paris-Match pour Valdiguié). Ainsi les faiblesses, pour être indulgent, du traitement par le Canard du compte japonais de Jacques Chirac ou son pseudo-rapport de l’état-major sur l’embuscade meurtrière pour les soldats français en Afghanistan.
Investigateurs eux-mêmes et spécialistes du monde et demi-monde politique français, les auteurs se révèlent, par exemple, incapables de décoder les pratiques de Claude Angeli, rédacteur en chef chargé de l’investigation et de la politique étrangère. Âgé aujourd’hui de 77 ans, celui-ci a peut-être arrêté de lire Tintin, mais il ne semble pas prêt à lâcher une barre éditoriale tenue d’une main ferme. Il est depuis des lustres le petit télégraphiste de la fraction la plus anti-américaine et anti-israélienne du Quai d’Orsay, celle qui se pavanait sous Villepin et fulmine sous Sarkozy. Les représentants de cette “rue arabe du Quai”, comme la moquent ses contempteurs dans la maison, par ailleurs fervents lecteurs de l’album de la Comtesse, n’hésitent pas à faxer à Angeli les télégrammes diplomatiques confidentiels si cela peut leur permettre de renforcer leur position. Les enquêtes internes diligentées pour connaître l’origine de ces fuites ont fait chou blanc, pour la bonne et simple raison qu’elles sont couvertes par quelques hauts responsables de notre diplomatie. En général, on retrouve ces “scoops” au rez-de-chaussée de la page 3, avec souvent le fac-similé du télégramme pour faire plus authentique.
Comme l’information diplomatique moyenne de l’honnête homme ne lui permet pas de décrypter ces opérations d’intox dont Angeli se fait l’agent actif, on peut se permettre tout et n’importe quoi. Ainsi, lorsqu’un diplomate français est convoqué au département d’Etat à Washington pour fournir des éclaircissements sur des violations de l’embargo contre l’Iran par des entreprises hexagonales, cela devient une entreprise bushiste de vassalisation de la France. Angeli s’est également fait naguère le complice d’une cabale montée derrière les moucharabiehs de la rue arabe du Quai pour déstabiliser Gérard Araud, ancien ambassadeur de France à Tel Aviv, jugé par certains trop proche des positions israéliennes. Les analyses d’Araud, destinées à demeurer confidentielles, se retrouvaient comme par hasard sur le bureau d’Angeli, qui n’avait plus qu’à les recopier, mal d’ailleurs, puisqu’il affublait régulièrement Araud d’un prénom qui n’était pas le sien… Cette cabale a d’ailleurs fait long feu : Gérard Araud a été promu au poste de directeur des affaires politiques du Quai, ce qui en fait aujourd’hui un personnage important dans la hiérarchie du ministère. Comment s’étonner alors que le scandale Boidevaix-Mérimée, deux anciens hauts diplomates français mouillés jusqu’au cou dans l’affaire dite des “bons de pétrole” distribués par feu Saddam Hussein à ceux qui administraient le programme onusien “pétrole contre nourriture” n’ait eu droit qu’à un traitement a minima dans le Canard ? Ce volatile, c’est bien connu, est fidèle en amitié et ne s’acharne pas sur des copains dans la mouise, même si leurs activités relèvent de la corruption à grande échelle.
Enfin, Laske et Valdiguié clouent Angeli au pilori pour son passé de communiste orthodoxe au service de la presse du Parti. Ils sont vraisemblablement trop jeunes pour pouvoir analyser le sens de cet d’engagement dans les années 1950-1960. Angeli n’est pas le seul, loin de là, parmi les grandes plumes de la presse française à avoir fréquenté la boutique à Joseph, avant de devenir un honnête travailleur de la presse bourgeoise. S’il fallait lui faire un procès, celui-là n’était pas le bon.
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L'auteur
Luc Rosenzweig est journaliste.
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FAREWELL dit
Sans conteste, voilà un autre article qui accrédite que Luc Rosenzweig à la plus large tessiture du plateau. Mais on ne peut que s’inquiéter qu’un hebdomadaire qui se pique d’être le journal d’information libre et satirique de référence soit tant « aux ordres » du Quai, un porte-voix nasillard des fossoyeurs de la France à l’étranger ! Mais quel est le journal d’information en France qui prend ses distances avec les fils spirituels de Paul Morand ? Quant à la beauferie et la mauvaise fois Monsieur Rosenzweig fait preuve de magnanimité. Bonne année à tous les causeurs, « Causeur » à été déjà la bonne nouvelle de 2008 !
motopolitain dit
“puisqu’il affublait régulièrement Araud d’un prénom qui n’était pas le sien…”
Ben justement, le prénom du père Gaillard n’est pas Georges, mais Robert…
J’ai fini ce livre, et en retire un grand mérite : soulever un coin-coin du voile sur ses méthodes de fabrication. A grimper à l’arbre, il faut les fesses propres. Le Canard ne les a donc pas plus que d’autres titres. Mais comme il s’érige en moralisateur, il le paie cash.
Raty de Robinson dit
Le Canard a des défauts. Car ses origines antimilitaristes ( il serait seulement contre la guerre qu’il ne serait pas déshonoré) et communistes (pendant un court laps de temps) à polarités finalement anarchistes, n’enlèvent pas son rôle hygiénique dans le monde médiatique ( ou médiatrique)
actuel. Qui joue le röle de “maton de Panurge”, pour reprendre le mot de Philiipe Murray
Je le lis depuis plus de soixante ans malgré mon passé d’officier d’active.
C’est que je me bats tous azimuths pour ne pas mourrir idiot.
Le Canard enchaîné ?
A consommer obligatoirement chaque semaine, même si on ne partage pas toutes ses orientations;
Ferrmez le ban !
PMB dit
Luc Rosencweig dit que « Michel Gaillard est furieux du rappel du passé quelque peu collaborationniste de certaines grandes figures d’antan du Canard, Morvan Lebesque, Moisan, ou Georges Gaillard, le père de l’actuel directeur ».
Pour Lebesque, passé évoqué ici :
http://membres.lycos.fr/leguenne/documents/lebesque/lebesque.htm
Pas question de nier ce passé. D’accepter qu’en Bretagne certains veuillent le cacher. Le hic est que ce passé, pour Lebesque, le fut au point que son évolution vers la gauche se fit aussi claire que définitive. Et d’une qualité qui manque un peu beaucoup à la gauche actuelle. Pour s’en convaincre, il suffit de lire son Camus par lui-même, « Comment peut-on être breton » et les recueils de ses chroniques du Canard (au Seuil et à l’Enseigne de l’Arbre Verdoyant).
A une époque où le chemin inverse, soit de gauche à droite, est nettement plus encombré, à une époque de Bruckner, de Glucksmann, de Finkielkraut, d’Adler, de July etc., qu’on m’autorise à préférer un Lebesque.
Albertus Van Wyk dit
Lecteur regulier du ‘canard enchainé’ depuis les anees 60 j’ai le sentiment que le canard à independament de la droite ou gache au pouvoir toujours eté independant, sans pub et prescripteur de “la verité” (autant que cela existe bien sur puisque chacun a la sienne à l’aune de sa culture)
Je continuerai donc à me renseigner sur les actualités à travers ce medium que je trouve un des rares à avoir sufisament d’informateurs proches du pouvoir pour avoir une petite ideé de çe qui se passe dans les salles de pas perdus des gouvernements en plaçe!
http://www.aenors.com/
artcore
R2 dit
@ Athéna :
Allez voir cette photo :
http://medias.lepost.fr/ill/2008/12/22/h-3-1364446-1229944385.jpg
Apparemment, les dégâts dans la mosquée de Saint-Priest sont plus importants que vous ne le croiyez
Athéna dit
HORS-SUJET MAIS TRES IMPORTANT.
ALERTE AUX JOURNALISTES ET AUTRES SHERLOCK HOLMES DE « CAUSEUR »
diffusez cette nouvelle (et enquêtez sur les lieux si vous habitez Lyon)!
En préalable: je condamne évidemment totalement les personnes qui ont tenté d’incendier la mosquée de Saint-Priest.
L’INFO: Un libénaute particulièrement futé nous fait remarquer une chose vraiment très étrange: sur la photo de l’article de Libé du 21 dec 2008 intitulé: « Sarkozy dénonce une agression raciste » une main agite un coran brulé devant une foule de fidèles ulcérés. Or, sur la photo publiée en illustration de l’article de Libé Lyon on voit très nettement que le feu n’a jamais dépassé l’épaisseur de la grosse porte d’entrée. Le tapis qui jouxte cette porte à l’intérieur ne porte d’ailleurs pas de trace de brûlure.
QUESTION: comment ce gros livre du Coran brandit devant la foule a-t-il pu brûler?
Comment le coran a-t-il pu brûler alors que seule la porte de la mosquée a été endommagée par le feu et juste dans sa partie très basse ? Voyez la photo de la porte illustrant l’article de Libé Lyon que je cite : « selon la police, le feu s’est déclaré sur la porte d’entrée de la mosquée mais “ne s’est pas propagé”, les seuls dégâts à l’intérieur ayant été “causés par les fumées”. Les journalistes vont-ils enquêter sur la mise en scène du Coran brulé ? La seule explication possible serait que le livre sacré servait à….. caler la grosse porte d’entrée de l’intérieur!!! Étrange utilisation du livre saint il faut bien l’avouer. En attendant, le choc symbolique du « livre brulé » a bien galvanisé les foules. Sommes nous en présence du mystère de la chambre jaune? Vous le saurez si les « journalistes » font leur travail. On peut toujours rêver.
.
arnaud l dit
depuis quand une décision de justice est plus protectrice qu’une campagne de presse bien organisée par le Canard???
Odraza dit
On peut mettre en doute les infos du Canard, mais alors comment expliquer qu’il ne soit jamais attaqué en justice par les personnes mises en cause ?
arnaud l dit
Je viens de finir ce bouquin et je le trouve très bon. Un peu du même style que “la face cachée du Monde” puisque très inégal. Ainsi, les fautes journalistiques majeures du Canard cotoient des faits beaucoup moins importants (le coup du père de Michel Gaillard, des “collabos”, des origines politiques d’Angeli, se retrouvent avec les enquêtes sur les familles et la jeunesse de Plenel et Colombani dans “la face cachée”.
On y trouve cependant une chose qui m’a marqué la seule fois où j’ai été cité dans le Canard: l’inexactitude et l’approximation rendent l’information toujours sujette à interrogation.
A quoi est-elle due? Au risque de me faire lyncher, je dirais qu’elle est due au fait que les journalistes du Canard ne sont plus les plus forts, les cultivés, les plus au fait des réalités de la vie politique de notre pays.
A force de ne pas sortir, de se contenter de sources qui sont invariablement les mêmes, de ne pas s’ouvrir au reste du monde, le Canard finit selon moi certes par sortir des scoops, mais beaucoup trop imprécis pour être crédibles, principalement quand on est “dans le milieu”.
Pour être clair, le Canard est principalement un journal de dézingage, et c’est pour cela qu’il est si lu, mais les vraies informations y sont souvent tellement déformées qu’il vaut mieux ne pas les prendre au sérieux.
maxiton dit
La raison du silence de la plupart
des média ( Le Figaro excepté ) ?
Elle se trouve dans Ruy Blas.
Vous vous souvenez dans le genre : ” passe-moi la rhubarbe, je te donnerai le séné ”
Et ” Bon appétit messieurs ! Ô ministres intègres !! etc…
Anabase dit
la rigueur éthique et déontologique du Monde ? par exemple dans l’affaire Clearstream, et avec un chaud partisan du petit napoléon à la tête, il vaut mieux lire cela qu’être sourd, c’est sûr. Non, il y a de l’éthique, selon les moyens des annonceurs…
Dominique dit
Je crois que c’est Thomas Jefferson qui a écrit (je cite de mémoire) “que ce qui est vrai dans un journal c’est la publicité”.
Dans le Canard, il n’y a pas de pub, donc pas de raisons de raconter des craques !
De trop nombreux journaux sont peuplés de ménates : je parle sans penser, moi, monsieur !
expat dit
@Armagedon – à mon avis la Pravda de l’époque était meilleure, au moins on savait de quoi en tenir…où là le Canard trompe ses lecteurs en se présentant comme le seul journal ‘indépendant’