Étonnante diplomatie que la diplomatie turque. Le dernier conseil des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique Nord) s’est tenu à Antalya en Cilicie. Au-delà de la vidéo grotesque de diplomates chantant à tue-tête « We are the world, we are the children » de Michael Jackson, la réunion fut l’occasion d’un numéro d’équilibriste assez périlleux pour Mevlüt Cavusoglu, le nouveau chef de la diplomatie turque : « La Turquie est le seul Etat membre de l’Alliance à avoir des frontières avec Daech (…) Daech à nos frontières n’est pas une situation tenable. Cela représente une menace significative pour nous (…) Nous devons prendre d’autres mesures (…) Pour éradiquer le terrorisme, nous devons nous attaquer aux bases du terrorisme« . Du bon sens en apparence. En réalité, une langue de bois à peine croyable.

Si on s’en tient aux faits, qu’a fait la Turquie contre Daech en Syrie? Qu’a-t-elle fait lorsque les kurdes syriens étaient encerclés dans Kobané? Rien. Depuis qu’Ankara a lâché Bachar Al-Assad courant 2011, elle n’a plus qu’un objectif sur son flanc sud-est; s’en débarrasser par tous les moyens. Erdogan refuse toujours l’accès des avions de la coalition à sa base otanienne d’Incirlik, dans le sud de la Turquie. Ce qui oblige les chasseurs américains et français à décoller du Golfe persique pour bombarder les positions de l’Etat Islamique, pourtant frontalières de la Turquie. Paradoxal pour un membre de l’OTAN qui réclame plus de moyens militaires à sa frontière face à la menace djihadiste.

Les partisans du califat s’infiltrent désormais sur le sol turc. Ce qui peut expliquer le double jeu d’Ankara. Selon un rapport des services de renseignement turcs, près de 3 000 personnes entretiendraient des liens avec le groupe Etat islamique (EI) en Turquie. Ce sont autant de cellules dormantes qui font peser le risque d’un attentat dans le pays.

Pour autant, ce violent effet boomerang n’a pas fait évoluer la position turque sur le dossier syrien autrement que dans les discours. L’OTAN, qui a déjà projeté des batteries de missiles Patriot contre l’aviation syrienne à la demande turque, est sommée de lutter contre l’EI : la Turquie exige d’elle la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. Mais Erdogan refuse que l’alliance atlantique opère contre Daesh depuis ses bases aériennes. Cherchez l’erreur! En réalité, la Turquie souhaite une opération otanienne en Syrie, non pas pour éradiquer l’EI mais Bachar Al-Assad et ses soutiens chiites. Ankara appelle à la mobilisation contre l’EI tout en soutenant les groupuscules djihadistes comme le Front Al-Nosra (filiale d’Al-Qaïda) dont la sauvagerie serait moins extrême que Daech. De là à en faire de loyaux combattants des droits de l’Homme…

On peut admirer la souplesse de la diplomatie turque. Que d’acrobaties dans les instances multilatérales sans aucune crainte de se contredire! L’essentiel pour la Turquie est de porter haut sa voix et ses intérêts, quitte à bloquer toute action des coalitions dont elle fait partie. Sa dernière proposition a d’ailleurs été de plaider l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, la Géorgie mais aussi la Bosnie. Plus on est nombreux, moins on est efficace.

Cette instrumentalisation grossière de l’OTAN est de moins en moins tenable. Le double jeu clairement assumé de la Turquie paraît désormais trop évident. Mais le problème d’une organisation multilatérale comme l’OTAN, c’est qu’une fois le ver introduit dans le fruit, il est impossible de l’en retirer. La Turquie l’a bien compris: elle a plusieurs fois menacé de quitter l’organisation sans jamais franchir le pas, trop heureuse de monnayer son pouvoir de nuisance. Une bonne leçon pour les partisans de sa candidature à l’Union européenne.

*Photo : Uli Deck/AP/SIPA. AP21733160_000002.

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