Depuis les manifestations de Taksim et le scandale des écoutes, beaucoup d’observateurs annonçaient le début de la fin pour l’AKP.

Comme l’a montré Tancrède Josseran, les élections municipales, dramatisées et personnalisées à outrance autour de la figure du Premier ministre, ont viré au référendum pour ou contre Erdogan. Le verdict des urnes inflige un camouflet sévère à l’opposition en même temps que s’ouvre un boulevard vers la présidentielle d’août pour « le nouveau sultan ». Un règne de douze ans sur la Turquie qui devrait donc se prolonger encore quelques années.

Il aura fallu ces émeutes, ces scandales et cette volonté farouche de s’accrocher au pouvoir pour ouvrir les yeux de beaucoup sur le régime corrompu de l’AKP. Lors du débat sur la constitution européenne et l’entrée de la Turquie en Europe en 2005, les intellectuels comme Alexandre Adler ne tarissaient pas d’éloge sur Erdogan, « modèle d’un islamisme modéré ». Les comparaisons les plus fantaisistes se répandaient sans scrupules. Pour Olivier Roy, l’AKP était l’équivalent du MRP et la démocratie chrétienne française. Pas plus tard qu’en février dernier, Jean-François Bayart au cours d’une conférence à l’IHEDN voyait l’AKP comme l’équivalent conservateur du Parti populaire espagnol… Mais c’est au cours des « printemps arabes » que l’AKP a été érigé en modèle à suivre pour le Moyen-Orient. Pourtant un an auparavant, la réforme constitutionnelle de 2010 avait permit à Erdogan de durcir son emprise légal sur l’État turc et de tourner la page de la laïcité kémaliste. On serait tenté de dire que dans l’ensemble, les régimes arabes, Égypte en tête, ont bien compris la leçon turque : dévoyer la démocratie pour régner sans partage.

Il faut croire qu’en haut lieu à Paris et à Bruxelles, on préfère encore détourner le regard sur une telle dérive. Élu peu après l’euphorie des printemps arabes, François Hollande, décidait de relancer les négociations d’adhésion européenne interrompues par son prédécesseur. Ce fut l’objet, en pleine crise politique turque, d’une visite historique à Ankara le 26 janvier dernier. La première visite de ce niveau depuis 22 ans. Avec un dilemme, comment sermonner Poutine et Ianoukovitch à Kiev et laisser Erdogan bafouer l’indépendance de la Justice et de la presse à Istamboul? À Bruxelles, les timides réprobations européennes face à la dérive turque n’ont pas empêché Hermann Van Rompuy de recevoir Erdogan le 21 janvier. Lequel fut accueilli en héros par 3000 supporteurs de la communauté turque bruxelloise. Après les coupures de Twiter ou YouTube, l’Europe avait l’opportunité de signifier que les négociations d’adhésion étaient caduques. D’un mal un bien, la dérive autoritaire d’Erdogan aurait pu résoudre la question de l’identité et de l’élargissement de l’espace européen. Après tout, les perspectives d’adhésion européenne ont été largement instrumentalisées par l’AKP pour éliminer toute résistance politique vis-à-vis des militaires mais aussi d’une classe moyenne turque avide de liberté et de prospérité. Il n’aurait pas été incongru de lui rendre la monnaie de sa pièce au moment où l’Europe unanime prenait des sanctions contre Poutine.

Une Europe sans Turquie? Voilà qui serait un sérieux revers pour la diplomatie anglo-saxonne. La position stratégique de la Turquie face à la Russie et l’Iran est précieuse pour l’OTAN et l’Amérique. On peut comprendre aussi que la Turquie dans l’UE diluerait un peu plus l’hypothèse d’une Europe-puissance. Un deuxième pôle occidental qui ferait des États-Unis un partenaire et non plus un grand-frère en Europe. Un cauchemar pour l’Amérique qui renoncerait dès lors à son leadership. Toutes ces raisons expliquent pourquoi l’Amérique murmure son désaccord devant la dérive turque à Taksim quand elle hurle à Maïdan. Elles n’expliquent pas pourquoi Bruxelles et Paris font de même.

*Photo : DEPO PHOTO/SIPA/1403131636. 00679024_000024.

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est expert en géopolitique.
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