Turquie: derrière le coup d’Etat avorté, une société fracturée | Causeur

Turquie: derrière le coup d’Etat avorté, une société fracturée

Kémalistes laïques vs islamistes, alévis vs sunnites, Turcs vs Kurdes…

Auteur

Romain Edessa

Publié le 16 juillet 2016 / Monde

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(Photo : SIPA.AP21922953_000201)

La Turquie est habituée aux coups d’Etat militaires. Depuis la fondation de la république en 1924 par Mustapha Kemal, l’armée, garante d’une laïcité stricte, n’hésite pas à s’immiscer dans les affaires civiles. Elle a ainsi renversé les gouvernements en 1960, 1971 et en 1980 avant de rendre le pouvoir aux civils et ce, après avoir rédigé une nouvelle constitution et purgé le pouvoir des éléments supposés hostiles au régime.

Tous ces efforts n’empêchent pas la victoire d’un parti islamiste en 1996 et la constitution d’un gouvernement islamiste sous la houlette de Necmettin Erbakan, ami et mentor de l’actuel président Erdogan. Fidèle à sa tradition, l’armée intervient à nouveau en 1997 et, par une simple déclaration publiée par la presse, parvient à évincer le gouvernement de Necemettin Erbakan. Forcé de démissionner, ce dernier est jugé et condamné à un an de prison pour « incitation à la haine et à l’hostilité religieuses ». Erdogan, alors maire d’Istanbul et proche du Premier ministre déchu, est également condamné à dix mois de prison en 1999. Sans sortir des casernes, l’armée rappelle qu’elle est toujours présente dans la vie politique turque.

Premier échec de l’armée

La tentative de coup d’Etat de ce 15 juillet 2016 brille donc par son échec. C’est la première fois, en un peu plus d’un demi siècle, que l’armée échoue à renverser un gouvernement. Il faut dire que l’actuel président, Recep Tayyip Erdogan, a tiré les leçons du passé. Arrivé au pouvoir en 2002 avec un nouveau parti (le Parti de la justice et du développement ou AKP), il joue à fond la carte de la démocratisation. Tout en s’appuyant sur la candidature à l’Union européenne, Erdogan mène une véritable purge au sein de l’armée, de la justice et de l’administration. Dans le même temps, il s’abstient de références trop nombreuses à la religion et évite les réformes susceptibles de braquer la frange la plus laïque de la société turque. Devenu champion de la démocratie et soutenu par l’Union européenne, Erdogan parvient à marginaliser les forces kémalistes au sein de l’armée. De nombreux  généraux, dont un ancien chef d’Etat major, sont arrêtés et mis en prison dans les années 20001. Dans ces conditions, la dernière tentative de coup d’Etat ressemble à un acte désespéré d’une frange kémaliste consciente de perdre la partie.

Erdogan et la stratégie du chaos

Pour vaincre les putschistes, Erdogan a appelé ses partisans à s’opposer aux « traitres ». Alors que la majorité de l’armée semble être restée loyale au gouvernement, des milliers de partisans d’Erdogan sont descendus dans la rue pour s’opposer aux putschistes et déjouer leur projet. L’échec du coup d’Etat ne doit cependant pas masquer les tensions au sein de la société qu’Erdogan a lui-même contribué à exacerber. La Turquie est plus que jamais fragmentée entre plusieurs composantes dont les projets politiques semblent de moins en moins conciliables : kémalistes laïques contre islamistes, alévis contre sunnites, Turcs contre Kurdes. A ces tensions internes s’ajoutent un contexte régional explosif et le dangereux soutien qu’a longtemps apporté Erdogan à l’Etat islamique.

Il est difficile de se risquer à des prévisions dans une région où les événements surprennent les commentateurs les plus avisés. Il est cependant certain qu’Erdogan exploitera la situation afin d’accroître son pouvoir. Depuis plusieurs années, ce dernier plaide pour une modification de la constitution afin d’entériner légalement le pouvoir personnel qu’il s’est lui-même octroyé. Le champion de la démocratie, autrefois loué par les Européens, s’est en effet transformé en un dangereux tyran n’hésitant pas à jouer la stratégie du chaos pour assoir son pouvoir. On peut s’attendre, dans les prochaines semaines, à une vaste campagne d’arrestation visant l’opposition. Tout opposant à Erdogan pourra être accusé d’entretenir des liens avec les « traitres ». Il est probable que les putschistes aient donné à Erdogan l’occasion d’accélérer sa réforme et de faire reconnaître constitutionnellement la dérive autocratique de son pouvoir.

  1. Notamment dans le cadre de l’enquête sur le réseau Ergenekon. Actif dans les années 2000, le réseau planifiait des attentats en Turquie. Les attentats devaient être attribués au PKK afin d’amplifier la guerre, de replacer l’armée au centre du jeu politique et d’évincer l’AKP au pouvoir. Le réseau sera finalement démantelé par le gouvernement islamo-conservateur de Recep Tayip Erdogan conduisant à l’arrestation de nombreux hauts gradés de l’armée dont un ancien chef d’Etat-major.

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    • 16 Juillet 2016 à 21h32

      Daamghar dit

      A vif, je pencherais pour un coup d’état du gouvernement contre l’armée.
      Les soldats qui se rendent devant la télé…Une bombe larguée sur le président après son départ du lieu visé…Un président qui demande au peuple de faire paravent entre lui et les putschistes au lieu de leur demander de ne pas sortir de chez eux puisque une grande partie de l’armée lui était restée fidèle…Un limogeage dans l’armée et dans…la justice…
      Que voilà beaucoup de point de suspension, c’est vrai, mais l’islamisme est capable de tout pour la gloire d’Allah.

      • 17 Juillet 2016 à 14h44

        i-diogene dit

        -” A vif, je pencherais pour un coup d’état du gouvernement contre l’armée.”..

        Oui, c’ est très probable, mais Erdogan incité par qui..?

        - Vu ne nombre de coups d’ Etats, d’invasions militaires et de manoeuvres de déstabilisations au cours de ces dernières années en Afrique, au Maghreb et au MO, j’ ai nettement l’ impression qu’ il se joue un tournois d’ échecs au niveau planétaire…!^^

    • 16 Juillet 2016 à 17h50

      mogul dit

      Si Erdogan avait été renversé, avec qui nos bons kommissaires bruxellois auraient ils négocié la prochaine entrée de la Turquie dans l’UE ? Ils n’auraient plus manqué que les militaires s’en mêlent…
      Brrr… On l’a échappé belle !
      Ainsi Mama Mutti va pouvoir continuer à badiner en loucedé avec Mamamouchi pour la plus grande gloire de l’Europe libérale et libérée, de l’Atlantique à la planète Mars…
      C’est pas beau la vie ? ;-) 

    • 16 Juillet 2016 à 15h24

      Pepe de la Luna dit

      Les partisans du sultan décapitent des soldats en criant “Allahu Akbar” : https://www.les-crises.fr/tentative-de-coup-detat-en-cours-en-turquie/
      Ce délicieux “peuple démocrate”…

    • 16 Juillet 2016 à 15h20

      thd o dit

      Heureusement, la démocratie est rétablie :

      http://www.telegraph.co.uk/news/2016/07/16/turkey-coup-president-erdogan-says-military-elements-guilty-of-t/
      “Thousands of judges purged

      The Turkish government has embarked on a purge of the judiciary following the botched coup, state TV reports, in the first sign of how last night could increase Erdogan’s authoritarian rule.

      NTV said 2,745 judges had been removed from duty, following a decision of the High Council of Judges.

      Five members of the High Judiciary Court Board were also removed.”

    • 16 Juillet 2016 à 13h44

      Saul dit

      Hélas, 3 fois hélas, c’était pourtant bien parti. Ce que je ne pige pas, c’est pourquoi ils ne se sont pas emparés d’Erdogan lui même. C’est ce qui les a perdu.

      • 16 Juillet 2016 à 13h55

        Fioretto dit

        Ils ont peut être tout simplement réussi à le prendre en otage. Ceci dit c’est la France qui est fracturé aussi avec bcp de musulmans qui louent Erdogan (les mêmes qui sont propalestiniens mais crachent sur les kurdes) tout en disant que le peuple turc c’est un peuple courageux tandis que les français sont un peuple de lâches et comparer l’attitude de nervis d’Erdogan face à un blindé a l’arrêt et la foule française face à un camion qui fonce sur la foule. Comme si c’était la même chose d’arrêter un camion qui vous fonce à toute allure.

        • 16 Juillet 2016 à 14h09

          Saul dit

          Non sinon ils l’auraient annoncé genre “le Président Erdogan a été arrêté” etc. Sur la fracture française c’est assez vrai, c’est assez surprenant d’ailleurs de vois nos gouvernants en faire des tonnes sur la cohésion nationale etc, on sent qu’ils prennent trop au sérieux l’avis du chef de la DGSI (à mon avis exagéré, il n’y aura pas de représailles).
          Concernant la popularité d’Erdogan, c’est peut être aussi du qu’il a été “bon” sur le coté modernisation du pays. Je ne sais pas si tu te rappelles, je t’avais parlé d’un pote kurde (de Turquie), pourtant pas du tout pro turc et encore moins pro Erdogan, qui lorsqu’il était retourné chez lui avait été surpris de la modernité des infrastructures, il m’avait dit qu’ils avaient fait en 10 ans ce que les autres avaient fait en 50.

        • 16 Juillet 2016 à 14h38

          Fioretto dit

          Je voulais dire “pas le prendre en otage”. Dans le kurdistan turc en ce moment c’est plutôt destruction à tout va. Ce qui m’étonne c’est pas tellement nos gouvernant mais les intellos de gauche qui ne voyent pas cette hypocrisie chez les mouvements propalestinien musulmans. Soutenir les palestiniens mais une haine épouvantable envers les kurdes alors que normalement le PKK est un parti marxiste tandis qu’en palestine les partis marxistes sont nuls.

      • 16 Juillet 2016 à 14h11

        Parseval dit

        C’est parce que les factieux sont des occidentaux ramollis qui n’ont pas osé tirer sur la foule de barbus.

        • 16 Juillet 2016 à 14h34

          Fioretto dit

          Oui mais cette fois ci le discours vient surtout des musulmans pas vraiment de l’extrême droite ou alors des dieudonnistes. Ceci dit je sais pas si les pro Erdogan avaient des armes et avaient tiré sur les militaires. On nous montre les hommes d’Erdogan sauter sur le camion et on le compare aux gens qui fuient en France.

        • 16 Juillet 2016 à 15h02

          Saul dit

          Exactement Parsi, une fois lancés fallait aller jusqu’au bout. D’un autre coté, ils ont commis pas mal d’erreurs, pas d’arrestations des instances dirigeantes, juste des unités de second ordre impliquées, mauvaise coordination dans la prise de contrôle (faite à la légère !) des médias…

        • 16 Juillet 2016 à 15h06

          Parseval dit

          Comme s’ils n’avaient pas vraiment envie de prendre le pouvoir…

        • 16 Juillet 2016 à 15h20

          Saul dit

          hum, la scénarisation par Erdogan, je n’y crois pas.
          Non, les gonzes se sont aperçus que ça ne marchait pas, que ça ne pouvait que dégénérer en massacre, et ils n’ont pas voulu aller jusque là. Bref ils ont tenté un coup de poker et ça a foiré.

      • 16 Juillet 2016 à 15h17

        saintex dit

        Pour qui était-ce bien parti et où cela va t-il arriver ?
        Erdogan doit faire face à l’opposition d’une part importante de l’arméee. En tant que dictateur avec des visées régionales, il a besoin de l’appui de l’armée.
        Erdogan a, par son passé, une dent contre l’armée.
        Erdogan perd de plus en plus tout soutien international. Un président élu victime d’un coup d’état s’ouvre de nouvelles relations.
        Erdogan appuis son pouvoir sur l’islam et l’islamiste et l’armée garanti la laïcité.
        Une bonne purge, un bon massacre des janissaires et tout ira mieux.

        • 16 Juillet 2016 à 15h27

          Saul dit

          hum importante, il semble pas : les hauts gradés sont restés loyaux envers Erdogan, ainsi que les troupes d’élite et la plupart des armes (les putschistes sont des officiers de l’armée de l’air et de la gendarmerie). Ce coup d’état montre au contraire que l’armée avait bien été domestiquée. ça va lui permettre aussi de purger les derniers éléments qui lui sont hostiles maintenant qu’ils sont sortis du bois.
          Autre leçon : la population ne respecte plus autant l’armée qu’avant (auparavant ils ne seraient pas descendus dans la rue pour s’y opposer)
          Et non, je ne crois pas à un piège tendu par Erdogan.

        • 16 Juillet 2016 à 16h21

          saintex dit

          Suffisamment importante, la preuve en est.
          Que tu ne crois pas au pièce est une chose. Il n’empêche que c’est tout bénef pour lui, ce qui est une variante de , “à qui profite le crime”.

        • 16 Juillet 2016 à 17h31

          Saul dit

          Tout bénef, pas forcément. Je n’y crois pas car mine de rien le roi a été nu, même si ce n’a été que durant quelques heures. Bref il a été montré en situation de faiblesse, on a vu que mine de rien son pouvoir n’était pas si assuré que ça et qu’il n’a du son salut qu’à l’armée restée loyaliste.
          Et à mon avis, beaucoup dans l’état major vont garder ça en mémoire, des fois qu’à l’avenir…

    • 16 Juillet 2016 à 13h28

      Pepe de la Luna dit

      C’était dans les tuyaux depuis quelques temps déjà, les sites spécialisés le prévoyaient : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2016/03/ciao-erdogan.html

      Par contre, l’amateurisme de la tentative de coup laisse rêveur… Difficile d’y voir la main de Moscou ou Washington derrière ; c’est vraisemblablement une affaire purement locale. Et même peut-être, selon certains, un “faux coup” d’Erdogan lui-même pour sortir renforcé et faire oublier ses désastres en politique étrangère.

      • 16 Juillet 2016 à 14h20

        himavat dit

        ça fait bien longtemps que je n’ organise plus de coups d’ état militaire, mais ça me semble relèver plus de la mutinerie (de quelques unités, possiblement manipulées, et à des fins évidentes)
        Cet homme est un fou dangereux et malheureusement le bon ami de la dame qui siège à Berlin