Turquie-Arabie : la lutte des places
Qui dirigera l’islamisme sunnite ?
Publié le 11 janvier 2012 à 17:22 dans Monde
Mots-clés : Arabie Saoudite, Hamas, Ismaël Haniyeh, Tunisie, Turquie

Le roi Abdallah d'Arabie Saoudite et le Premier ministre turc Erdogan (2010).
Jeudi dernier est peut-être un jour à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire du monde arabe. Pour la première fois, une figure éminente du Hamas, Ismaël Haniyeh, détenteur de l’autorité politique à Gaza, était accueilli en chef d’Etat à Tunis. Le gouvernement intérimaire Jebali, à majorité islamiste, recevait en grande pompe son « ami » Haniyeh en appelant à la reconquête des Lieux saints, non sans discrètement proposer au Hamas de déménager son siège dans la capitale tunisienne en cas d’embrasement à Damas1.
Clin d’œil de l’histoire, il y a trente ans, l’agnostique Bourguiba ouvrait le port de Bizerte aux combattants de l’OLP expulsés de Beyrouth avec leur chef Yasser Arafat. A l’époque, les chants nationalistes tunisiens et les slogans panarabes entonnés en l’honneur du Combattant suprême, solidaire de la cause palestinienne, ne disaient rien de l’avenir islamiste d’une certaine Tunisie contemporaine qui fustige le juif, le sioniste et le croisé. Par un étrange parallélisme des formes, à trente ans de distance les mêmes postures s’emplissent de contenus opposés. Ainsi que l’a déclaré Ismaël Haniyeh aux nombreux médias qui l’attendaient à l’aéroport de Tunis, le « printemps arabe » parti l’an dernier de Sidi Bouzid devrait être rebaptisé « printemps islamique » à l’aune de ses conséquences politiques automnales. Au Caire, les Frères Musulmans et les salafistes rassemblent 60% des suffrages populaires; à Rabat, le parti monarcho-islamiste PJD a remporté les élections et dirige le gouvernement ; à Tunis, Ennahda récolte les fruits de sa stratégie mi-identitaire mi-protestataire. Quant aux Frères Musulmans syriens, ils attendent leur heure en espérant prendre leur revanche sur un demi-siècle d’hégémonie baathiste.
Comme l’a résumé Haniyeh, « les portes [du monde arabe] se sont ouvertes » au nouvel islam politique dont le centre névralgique se situe en Turquie, sur les lieux mêmes de l’ancien califat, devenu le fantasme théologico-politique de millions de croyants. En plus de sa force de projection symbolique, la Turquie exerce aujourd’hui une influence idéologique, métapolitique et même géopolitique de plus en plus visible sur les rives sud et est de la Méditerranée. Le virage à 180 degrés de la diplomatie turque, aujourd’hui dirigée contre Israël, n’est certainement pas pour rien dans le regain de popularité d’Erdogan dans le monde arabe, en dépit d’erreurs d’appréciation manifestes (un soutien très appuyé à Kadhafi, opportunément oublié par ses nouveaux alliés libyens).
A tel point que les Saoudiens – traditionnels parrains de l’islamisme sunnite – s’inquiètent de l’émergence d’un rival néo-ottoman. Un exemple parmi d’autres du déclin de leur soft power : alors que la monarchie saoudienne multipliait les projets immobiliers et financiers dans la Tunisie de Ben Ali, les nouveaux hommes forts de Carthage se tournent plus volontiers vers leurs « amis » (et bailleurs de fonds ?) turcs et qataris. A dire vrai, la mouvance dont ils sont issus, celle des Frères Musulmans, née en Egypte dans les années 1930, ne s’est jamais caractérisée par sa proximité avec les Saoud – plus prompts à financer les salafistes2. Et ce n’est pas l’asile accordé au tyran déchu Ben Ali qui arrangera la donne, d’autant que Riyad fait la sourde oreille aux demandes d’extradition lancées par Tunis.
C’est dans ce contexte de fitna (discorde) intra-islamique qu’un prince saoudien de haut rang s’est rendu à Istanbul pour participer à un colloque et accessoirement expliquer tout ce qu’il pensait du gouvernement AKP, triomphalement plébiscité depuis 2002. « Il y a encore dix ans, la Turquie n’existait pas dans la région. Elle est apparue au milieu de nulle part ! » s’exclame le prince Abdoulaziz Ben Talal Ben Abdoulaziz dans un entretien accordé au quotidien turc Today’s Zaman. Une flèche venimeuse hardiment décochée par ce fin stratège qui sait caresser son « allié » pour mieux l’étouffer. Goguenard, il s’exprime par antiphrases, dit considérer la Turquie comme un quasi voisin « à respecter » mais dissipe les craintes d’une résurgence de la Sublime Porte (« certains craignent la coopération [avec Ankara] parce qu’ils vivent dans le passé ») avec une certaine condescendance. Après avoir qualifié le gouvernement turc de « cadeau de Dieu », le prince loue par ailleurs son sens de la clarté et de la solidarité islamique comme autant de qualités qui le distingueraient du vieil ennemi iranien.
Outre ses ambitions nucléaires et sa politique de puissance chiite, l’Iran exaspère en effet l’Arabie Saoudite par ses provocations et ses menaces à répétition, comme son jeu de dupes autour du détroit d’Ormuz, dont la fermeture immobiliserait 40% du transport pétrolier mondial. Comme Téhéran figure au rang d’ennemi public numéro 1 de Riyad, les émissaires saoudiens n’en craignent pas d’en rajouter, arguant que des milliers de missiles perses seraient actuellement pointés vers les monarchies du Golfe et n’attendraient que le brusque coup de folie de mollahs « lunatiques » pour déferler sur « Bahreïn, le Koweït, Oman, Qatar, les Emirats arabes Unis et l’Arabie Saoudite » !
C’est dans ce contexte de guerre froide saoudo-iranienne, bien plus que sunnito-chiite, qu’il faut comprendre la rivalité larvée entre le gouvernement AKP turc et la dynastie des Saoud. Une méfiance réciproque transparaît dans l’amitié toute nuancée qui unit les fils de la plèbe anatolienne aux pétromonarques du Golfe : en cas d’affrontement ouvert entre l’Iran et ces derniers, « la Turquie devrait rester du bon côté » pronostique même Abdoulaziz Ben Talal Ben Abdoulaziz avec force hésitation. Si ce n’est pas un avertissement à ses « amis turcs », cela y ressemble…
Assurément, si les printemps arabes n’ont pas fini de rendre leur verdict, le paysage géopolitique qu’ils éclairent semble tout en dénivelés, alternant les faux-semblants et les franches oppositions. Dans le match à fleurets mouchetés qui l’oppose à Riyad par islamistes arabes interposés, Ankara mène donc 1-0. Le match retour se jouera dans les prochaines semaines, probablement sur un terrain escarpé : la Syrie…
- Par ce geste, les dirigeants tunisiens ont sans doute aussi voulu marquer une nette rupture avec les années Ben Ali, régulièrement accusé de collusion avec Israël. Ben Ali avait notamment refusé de condamner l’exécution du cheikh Yassine (fondateur du Hamas) en 2003 puis convié Silvan Shalom, alors ministre des Affaires Etrangères, au Sommet Mondial de la Société de l’Information organisé à Tunis deux ans plus tard. Mahmoud Abbas appréciant peu ce virage stratégique en faveur du Hamas, il boycottera la commémoration de la révolution tunisienne ↩
- Si l’on excepte quelques alliances de circonstance contre leurs ennemis communs (communistes, nassériens, baathistes, israéliens…) ↩
-
L'auteur
Daoud Boughezala est rédacteur en chef adjoint de Causeur.
-
Plus









La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
18Nos offres
1 an : 59 € ............................................ >
1 an : 34,90 € ....................................... >
Bibi dit
@Daoud Boughezala,
Pourtant, la solution est simple:
http://www.memritv.org/clip/en/3255.htm
Tous ensemble:
http://philosemitismeblog.blogspot.com/2012/01/en-egypte-et-en-tunisie-on-crie-mort.html
Bibi dit
Selon Spengler, la Turquie n’a pas les moyens de ses ambitions.
http://www.atimes.com/atimes/Middle_East/NA10Ak01.html
Fiorino dit
Bibi, j’ai l’impression d’avoir entendu la même musique pour l’Espagne dans la période de boom économique et c’est tout à fait ce qui s’est passé!
Bibi dit
Pour les intéressé(e)s
http://pjmedia.com/blog/hamas-seeks-a-new-patron/?singlepage=true
JMS dit
Je serai très étonné, qu’aussi bien les Turcs que les Saoudiens voient d’un très bon oeil un Iran qui se doterait de l’arme nucléaire et jouerait les gros bras dans la région.
Ce sera probablement leur base d’accord sur le moyen terme.
isa dit
Ici le “s” est nécessaire.
JMS dit
Au futur ?
Saul dit
sans doute pas JMS, mais peut être les Turcs verraient ils d’un bon oeil une confrontation entre Iran et pétromonarchies + Israël : en tablant sur un affaiblissement des différentes parties, les Turcs peuvent tabler sur une augmentation de leur influence
Hersif dit
La politique internationale de la Turquie me paraît d’une insondable niaiserie. Comme si de nos jours, c’était le pouvoir politique qui était important, la domination, la chappe de plomb sur les peuples, le “Pouvoir”, le “c’est ici le chemin” des socialos de 1981, mots de la ringardise politique.
Je pense à un entretien avec Michel Serres qui disait que Ben Laden n’était pas important, celui qui l’était, c’était Steeve Jobs, et plus globalement, les scientifiques et les industriels, dont on peut dire qu’ils ont contribué à la révolution arabe, en plus de la révolution technologique (excuser du peu…).
La politique turque est vouée au destin de la baudruche.On n’arrête pas l’évolution générale des choses, même si des crétins politiques peuvent la ralentir. La victoire sera à l’intelligence, pas à l’obscurantisme religieux et à la pensée magique, il n’y a aucun doute là dessus. Ce n’est qu’une question de temps. Résistons jusqu’à la victoire du vrai génie humain !
Fiorino dit
Je suis d’accord avec vous, pour l’instant tout les coups diplomatiques de la turquie ont tourné au fiasco.
Mangouste1 dit
Hersif,
Vous enterrez un peu vite la politique, à mon avis. Les pays qui ont encore l’ambition de peser sur le destin du monde, ou tout simplement d’avoir une certaines indépendance, en font encore : voyez la Chine, les USA, la Russie, la Turquie et Israël pour ne citer qu’eux.
Fiorino dit
Mangouste, la Turquie elle pèse sur quoi? Quand à son indépendance elle veut rentrer dans l’UE. Ce n’est pas parce que vous faites circuler la marine turque au large de Chypre que les israéliens et les chypriotes vous donneront le pognon du gaz qui leur appartient.
L'Ours dit
Le printemps arabe ne permettra qu’un changement d’enfer!
Marie dit
Je vous livre ce qui m’a été dit par un proche oriental. Nous musulmans de vont former un bloc dans notre région , nos héros sont Erdogan et Ahmadinedjad…. si cela inquiète personne moi si!
Mangouste1 dit
Je crois qu’ici, nous sommes quelques-uns à nous inquiéter de ces évolutions : nous inquiéter pour là-bas mais aussi pour ici. Je vois les choses comme une course de vitesse : soit nous arrivons à imposer notre modèle à nos populations immigrées et aux pays qui viennent de faire des révolutions, soit l’islamisme, qui a gagné la première manche, s’installe durablement. Dans ce dernier cas, ça risque de changer pas mal dans notre coin aussi.
allegra dit
Petite correction:
Il y a trente ans les combattants de l’OLP accueillis par Bourguiba n’ont pas été chassés de Beyrouth mais de Tripoli au nord du Liban. Ce sont les Syriens et les Palestiniens de la Saika qui ont chassé Arafat et ses fidèles de cette ville où ils étaient arrivés peu de temps auparavant après que les Israéliens les aient expulsés de Beyrouth.
Dans les deux cas c’est la marine de guerre française qui a sauvé Arafat.
Fiorino dit
Et Israël se rapproche des Kurdes.
http://blog.lefigaro.fr/malbrunot/2012/01/contre-liran-le-mossad-a-renfo.html
Saul dit
interessante analyse…
les cartes sont décidément de plus en plus rebattues dans la région.
ajoutons dans cette competition au leadershipe du monde sunnite, que dans le cas d’une confrontation avec l’Iran (perso je n’y crois pas, pas tout de suite en tout cas), les Saoudiens se retrouveront dans le même camp qu’Israël et les USA, ce qui risque d’écorner son image au sein des autres états arabes.
et relancerait du coup cette vieille rivalité entre Arabie Saoudite et Iran pour le leadership du monde musulman de manière globale (le chiisme de l’Iran, et sa nature non arabe l’empechaient de prendre ce leadership…mais en cas de conflit, la rue arabe risque de le voir comme une guerre entre une puissance musulmane (l’Iran) et des pétromonarchies vues comme corrompues et soutenues par les “américanosionistes”…. et avec la Turquie dans le rôle d’observateur attendant de tirer les marrons du feu…).
en tout cas, il y a une recomposition géopolitique pleines de rebondissements à coup sur