Le morne printemps qui attend l’Europe | Causeur

Le morne printemps qui attend l’Europe

Chronique d’une fin de règne

Auteur

Roland Hureaux

Roland Hureaux
est essayiste.

Publié le 14 février 2017 / Politique

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Europe Angela Merkel Donald Trump Vladimir Poutine Erdogan Brexit

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L’Europe occidentale se trouve aujourd’hui en état d’apesanteur. Tout ce qui a déterminé sa politique au cours des dernières années est en train de s’effondrer mais elle ne le sait pas encore.

Le 20 janvier dernier, Donald Trump a pris ses fonctions à la Maison blanche ; il a déjà nommé Rex Tillerson, proche de Poutine, au poste de secrétaire d’Etat (ministre des Affaires étrangères). Dans quelques semaines, Trump et Poutine se rencontreront en tête à tête. Ils régleront sans doute une série de problèmes, principalement celui du Proche-Orient, peut-être celui de l’Ukraine. Ils parleront aussi de la Chine. Parleront-ils de l’Europe occidentale ? Ce n’est même pas sûr. D’abord parce qu’il n’y a rien d’urgent à régler, ensuite parce que, dès lors qu’ils se seront mis d’accord, l’opinion des Européens leur importera bien peu. Et ensuite ? Il n’est pas absurde de prévoir que si les bonnes relations des deux puissances se confirment, ils instaurent une sorte de cotutelle sur l’Europe de l’Ouest.

La déréliction de l’Europe occidentale

La déréliction de pays d’Europe occidentale est grande. D’abord en raisons de leur situation économique et sociale : récession, chômage, insécurité, dénatalité, immense frustration des peuples. Ensuite en raison de leurs engagements des dix dernières années. Le refus de Jaques Chirac de participer en 2003 à la guerre d’Irak a été le dernier acte de résistance d’un gouvernement européen à Washington. Depuis lors, les positions des gouvernements, des partis dominants, des principaux décideurs et des médias ont été de se ranger sans nuances sur la politique américaine à l’égard de la Russie et concernant le Proche-Orient ; une politique qui a consisté en Europe à envenimer le conflit ukrainien et à prendre des sanctions vis-à-vis de Moscou, sévèrement blâmée par un homme aussi modéré qu’Helmut Schmidt, et au Proche-Orient à soutenir des mouvements djihadistes pour déstabiliser ou renverser les régimes établis de longue date mais désignés à la vindicte publique par Washington.

Ce ne sont nullement les intérêts de l’Europe qui expliquent cette politique, c’est l’assujettissement de ses dirigeants. Ce n’est pas à vrai dire sur la politique américaine en tant que telle qu’ils se sont alignés mais sur l’idéologie néoconservatrice qui l’inspire depuis 25 ans. Or cette idéologie a reçu en novembre 2016 un coup fatal : la défaite d’ Hillary Clinton qui l’incarnait, pour laquelle tous les Européens sans exception, au mépris du principe de non-ingérence, avaient pris parti, puis un autre : la défaite des djihadistes soutenus par les Occidentaux dans les rues d’Alep.

La réaction des principaux dirigeants européens face à la victoire de Trump a été significative : communiqués froids, leçons de morale aussi sournoises que ridicules (de la part de la chancelière allemande en particulier). La réaction aux événements du Proche-Orient n’a pas été moins désolante : dénonciation insensée de crimes de guerre imaginaires, tentatives de la France de changer in extremis la Charte des Nations-Unies pour autoriser l’ingérence humanitaire au moment où celle-ci venait de montrer un peu partout son caractère désastreux, encouragements des Britanniques à certains groupes djihadistes pour qu’ils rompent la trêve décidée autour de Poutine, et reconduction des sanctions imposées à la Russie alors qu’on sait que les Etats-Unis ne vont pas tarder à les lever : au lieu de prendre les devants, les Européens s’enfoncent dans le déni.

Face à l’effondrement de l’idéologie néoconservatrice (ultralibérale en économie et libertaire dans le sociétal) qui a le même caractère intégrateur et mondialiste que l’idéologie européenne façon Bruxelles, les Européens sont aujourd’hui comme un canard sans tête qui continue à marcher sans réaliser qu’il est déjà mort. Le traité transatlantique qui constituait en quelque sorte une extension de la mécanique européenne à l’Atlantique-Nord est enterré.

Entre deux géants

Mais le plus grave pour l’Europe est qu’elle a désormais affaire à deux géants : Poutine plus populaire que jamais dans son pays et prestigieux vainqueur au Proche-Orient, Trump qui a réussi l’exploit de se faire élire contre son parti et la totalité de l’oligarchie économique et des médias.

Aucun de ces deux hommes n’a de raison d’avoir la moindre sympathie pour les dirigeants actuels d’Europe occidentale qui ont tous pris parti contre eux, sur le terrain diplomatique et militaire pour Poutine, dans l’arène électorale pour Trump. Le troisième grand homme, plus inquiétant, est Erdogan dont les ambitions se heurtent à une situation intérieure très perturbée et que Poutine a du mal à tenir en bride. Nettement éloigné de l’Europe de Bruxelles, il reste un homme fort.

Face à ces grands, quel désastre ! L’Allemagne n’a pour ainsi dire plus de chancelière tant Angela Merkel s’est discréditée en ouvrant de manière irresponsable le pays à un million de migrants, la France a un président zombie, dévalué sur la scène internationale et qui n’a même pas pu se représenter. L’Italie a vu la démission de l’illusionniste Rienzi, si politiquement correct. Mme May semble en meilleure posture mais, encore mal connue à l’étranger, elle semble absorbée par les mille et une difficultés juridiques du Brexit, sans doute parce que, d’aucun côté de la Manche, personne n’ose comme Alexandre trancher le nœud gordien. Et ne parlons pas de Juncker dans ses heures de lucidité ! Tout cela sur fond de crise de l’euro, sauvé in extremis dans l’affaire grecque par la pression d’Obama. Que fera Trump la prochaine fois ?

Il se peut que l’Europe occidentale telle qu’elle fonctionne aujourd’hui s’avère incapable, de manière structurelle, de produire de vrais leaders. Ce printemps, en attendant de savoir ce qui sortira de l’élection présidentielle française, première du calendrier, le vide sidéral qui est aujourd’hui celui l’Europe occidentale, va paraître au grand jour. C’est tout un cycle historique qui se termine pour elle.

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    • 17 Février 2017 à 16h36

      AMA dit

      Les temps ont cangé. L’Europe a vécu des heures grasses tant qu’elle était un enjeu et l’objet de rivalité pour sa domination depuis 1945. Complètement ruinée, pillée par les russes et reconstruite par les américains, elle a cru s’affranchir de l’étau américano-soviétique en jouant de sa position dans la guerre froide. Si Trump et Poutine, s’entendent pour se consacrer à l’Extrême-Orient, l’Europe n’a plus qu’une valeur résiduelle de faible importance. Décadente, vaniteuse et flamboyante elle ne pèse pas lourd dans un monde géré par l’Amérique, la Russie et la Chine, surtout s’ils ces trois là s’entendent. La question est de savoir combien de temps va s’écouler avant l’effondrement du château de cartes européen

    • 16 Février 2017 à 18h55

      Roleo dit

      “L’Allemagne n’a pour ainsi dire plus de chancelière tant Angela Merkel s’est discréditée en ouvrant de manière irresponsable le pays à un million de migrants”… ah…ben… moi qui vis en Allemagne, je n’ai pas constaté la disparition de Merkel en tant que chancelière. Mais je ne suis pas journaliste, et ne sais donc pas tout !

    • 15 Février 2017 à 17h12

      marie210917 dit

      Je partage votre point de vue.

      Les dits démocrates (Etats Unis) sont tout sauf démocrates au sens premier du terme : on a les mêmes à la maison (France)….

      L’UE dictatoriale implosera sous peu à ma grande satisfaction du reste.

      Peut-on dire que nous ne sommes plus en démocratie : ma réponse est OUI

    • 15 Février 2017 à 14h37

      Pepe de la Luna dit

      Dès le début, la construction européenne était un projet américain de l’OSS, ancêtre de la CIA, pour faire contrepoids à ce qui était en train de s’établir à l’Est. Jean Monnet ou Robert Schumann, “héros” qui ont une rue à leur nom dans chaque ville de France, n’étaient en réalité que des agents d’influence de l’agence et rétribués par elle.
      http://www.atlantico.fr/decryptage/schuman-monnet-fondateurs-europe-cia-circus-politicus-christophe-deloire-christophe-dubois-283741.html

      • 16 Février 2017 à 9h57

        Aristote dit

        Oui et non. Car les US n’ont jamais voulu d’une Europe consistante, capable de prendre de l’indépendance par rapport aux US. Le grand marché oui, une Europe politique, non.

        Se donner les moyens de s’affranchir de notre dépendance aux US demanderait de construire une Europe forte.  

    • 15 Février 2017 à 14h33

      la ménagère dit

      J’ai arrêté de lire à cette phrase: “l’idéologie néoconservatrice (ultralibérale en économie et libertaire dans le sociétal)”. Qui peut croire que nous soyons une société libérale ? Sans parler du terme ultralibéral qui ne veut rien dire, un peu comme ultracommuniste, mais tout le monde a l’air de comprendre… Je pense que nous sommes actuellement dans une société qui est à peine libérale, pour ne pas dire socialiste, et plus particulièrement sur le plan économique.

      • 15 Février 2017 à 16h50

        guasilas dit

        Moi aussi.
        Il y a certains mots: Ultralibéralisme, islamophobie, voire racisme ou antiracisme qui signalent que l’auteur est en autopensee. Ce n’est plus la peine de lire plus loin, et ça économise beaucoup de temps.

      • 15 Février 2017 à 20h39

        clorouk dit

        Relisez la phrase: l’idéologie néoconservatrice (américaine) est mise en parallèle avec l’idéologie européenne (bruxelloise). Il n’y est pas question de la France où effectivement, le socialisme est puissamment installé, dans les institutions comme dans les esprits. Il sera difficile de l’en déloger. Aux EU, l’ultralibéralisme a un sens. Un exemple: à l’embauche, le salarié négocie son contrat avec l’employeur, sur la base d’un accord contractuel. Il n’y a pas de code du travail, le salarié n’est pas à armes égales avec l’employeur, il subit un diktat, un chantage à l’emploi.

        • 16 Février 2017 à 10h03

          Aristote dit

          Aux US, la philosophie a été de donner aux syndicats la capacité de négocier avec les entreprises, mais d laisser ensuite beaucoup de liberté aux deux parties. Chez GM, ce n’est pas le salarié qui négocie avec l’entreprise, c’est son syndicat.

          Toutes les entreprises ne sont pas syndicalisées, ce qui n’est pas un gros problème en période d plein emploi, parce que les entreprises non syndicalisées sont obligées de s’aligner peu ou prou sur les mieux disantes.

          En période de fort chômage c’est défavorable au salarié, mais la souplesse du système permet d’avoir une économie qui continue à créer des emplois, même si ce sont des petits boulots.

          Et quand le cycle économique repart…  

    • 15 Février 2017 à 14h19

      rolberg dit

      Les possédants ont voulu mettre la hache dans la dernière résistance des nationalismes contre leur gouverne mondiale. Brillants, ils ont groupé les pays de l’Europe, certains qu’ils n’arriveraient pas à faire un continent-nation capable de leur dire non.