Trump, la révolte de l’homme blanc | Causeur

Trump, la révolte de l’homme blanc

Après le Brexit, l’USxit…

Auteur

Régis Soubrouillard
est journaliste.

Publié le 15 novembre 2016 / Monde

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Programmé pour devenir « minoritaire » à l'horizon 2050, l’Américain blanc redoute de ne plus être la norme et a subi un véritable déclin social. L'élection de Donald Trump marque la revanche d'une Amérique périphérique.

Donald Trump désigne la foule de l'Université du Wisconsin, novembre 2016. SIPA. AP21974378_000001

Ainsi, l’élection d’Obama en 2008, n’aura-t-elle été qu’une illusion, une chimère, un simulacre. Une promesse -non tenue- de réconciliation, une figure « consensuelle et télévisuelle » chargée de masquer le dramatique de la situation. Obama a fait danser le « monde entier » lors de son élection : gestionnaire, libéral, prix Nobel de la paix, chargé de reconstruire la « stature morale » de l’Amérique et ne se revendiquant surtout jamais comme « noir ». La joie était mondiale, nous étions « tous Américains » car la « France raciste » n’aurait jamais osé ça.

L’Obamania aura accompagné la victoire trompeuse de la fiction et l’éviction de la réalité : l’Amérique se voulait riche, optimiste, dynamique, triomphante, multiculturelle, tolérante, universelle et globalisante. Décidément libérale et libertaire ! Les structures raciales et les inégalités sociales avaient disparu. Le monde -médiatique- avait son Messie. En réalité, in the real life, l’Empire s’offrait un sursis : encore une minute Monsieur le Bourreau ! L’Amérique simulait.

Le ressac est d’autant plus brutal ; le retour à la réalité après un passage dans l’« hyper réel », d’autant plus douloureux. Jean Baudrillard ciblait ainsi les sociétés modernes qui se contentent de simulacres et de simulations (sondages, référendums, médias) pour tenter d’approcher, sinon de construire le « réel ».  Dans l’hyperréalité, les masses ne s’expriment pas, on les sonde, pour les réduire au rang inoffensif de variables statistiques, afin de les interpréter.

Réduit au rôle de lobby parmi d’autres, le peuple prend malgré tout un malin plaisir à rester le seul décideur de son vote et à déjouer les pronostics tellement rabâchés qu’ils ressemblent trop souvent à des « ordres à exécuter ».

« Aux yeux des couches les plus déçues de la société [...] Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas » (Ignacio Ramonet)

En 2005, en France, le « oui » devait l’emporter, récemment le « Brexit » était impossible et Trump un clown bien trop vulgaire pour espérer gagner dans l’Amérique d’Obama. La cause était entendue. Bilan : tout faux ! Après le Brexit, les Américains ont choisi l’«USxit », un refus de l’injonction à voter bien. Et quand la première puissance mondiale déjoue les pronostics, elle fait les choses en grand : « fuck ! » à Wall Street et Washington et révélation au monde de l’état de dislocation réel du pays. Avec en prime, un léger « fading » – déjà perceptible sous nos latitudes – du côté de l’Empire du Bien !

En septembre 2016, Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde Diplomatique, peu suspect de complicité politique avec le candidat républicain avait anticipé la victoire probable de Donald Trump : «  Aux yeux des couches les plus déçues de la société, son discours autoritaro-identitaire possède un caractère d’authenticité quasi inaugural. Nombre d’électeurs sont, en effet, fort irrités par le « politiquement correct » ; ils estiment qu’on ne peut plus dire ce qu’on pense sous peine d’être accusé de « racisme ». Ils trouvent que Trump dit tout haut ce qu’ils pensent tout bas et perçoivent la « parole libérée » de Trump sur les Hispaniques, les Afro-Américains, les immigrés et les musulmans comme un véritable soulagement ».

Au pays des sondages, les sondeurs avaient pourtant sondé, les experts avaient expertisé, les « grands journaux » américains avaient désigné le vote « raisonnable », les people avaient adoubé la candidate du « gotha ». Comme il se doit, chez nous, BHL, la boussole politique qui indique toujours le sud, avait pointé le candidat « terrifiant ». Le camp de la Vérité exorcisait ses inquiétudes (lire les articles de Stéphane Trano).

Il faudra s’y faire, désormais, les médias et les sondages « défont l’opinion »

Trump a pris les médias à leur propre jeu, le nouveau président américain, animateur depuis plusieurs années d’une émission de télé-réalité connait l’impact du « bruit » médiatique – « La mauvaise publicité reste de la publicité ». Il sait les bénéfices qu’il faut attendre d’être réduit à ses déclarations les plus odieuses régulièrement moquées par les grands médias, accentuant ainsi l’effet d’entre soi d’une caste exécrée. Trump a misé gros sur le mépris des élites qui n’aiment pas qu’on leur tende le miroir des classes populaires.  Il faudra s’y faire, désormais, les médias et les sondages « défont l’opinion » …

Contrairement à sa rivale, Trump n’a pas parlé à des niches ou des communautés cherchant à rallier un peu de vote hispanique et une pincée de vote afro-américain pour faire le compte. Trump a promis d’être le président du peuple, s’adressant au peuple « blanc américain » dans la tradition du parti républicain.  C’est ce peuple blanc américain qui a repris la main politiquement. Comme un retour de bâton après huit ans de présidence noire. (Et ce, bien qu’Obama n’ait jamais voulu apparaitre comme le président de la communauté « noire » : un excès de zèle tel que la condition des noirs ne s’est guère améliorée sous sa présidence). On peut, sans trop de risque, avancer l’hypothèse que les sondages de popularité d’Obama sont à peu près aussi crédibles que ceux qui assuraient Hillary Clinton d’entrer à la Maison Blanche…

Huit ans d’Obama, mais aussi des dizaines d’années  de mises en œuvre de programmes de discrimination positive auront ébranlé « le respect de soi en créant l’impression que les Noirs devaient être jugés à l’aune de critères moins exigeants que ceux qui étaient appliqués aux Blancs » comme l’anticipait le sociologue américain Christopher Lasch qui y voyait, dans les années 80, la cause à venir de l’élargissement du fossé des libéraux avec l’opinion publique américaine, allant jusqu’à envisager de rudes oppositions entre la minorité étudiante et les ouvriers isolés. Les manifestations anti-Trump, témoignages d’un attachement à une démocratie à sens unique, ne disent pas autre chose.

La revanche des invisibles

Programmé pour devenir « minoritaire » à horizon 2050, l’Américain blanc redoute de ne plus être la norme et a subi un véritable déclin social. Quand les minorités pauvres sont considérées avec sympathie, la classe ouvrière blanche est dépréciée, (« les petits blancs ») jugée responsable de son sort, ignorée par Washington et comme la France périphérique décrite par Christophe Guilluy, de fait invisible. Le taux de mortalité de la population blanche américaine la moins éduquée, âgée de 45 à 54 ans, a augmenté de façon inédite au cours de la dernière décennie. Un phénomène inconnu jusque-là dans un pays riche, symptôme d’une dégradation importante des niveaux de vie. Mais Trump a largement dépassé le seul électorat blanc pauvre ralliant également à lui tout un électorat « moyennement éduqué » comprenant de nombreux hispaniques, des femmes, des classes moyennes supérieures et des indécis.

L’élection de Trump traduit surtout une crise de la globalisation. Dans ses discours, Trump lie, en effet, le combat contre la liberté des échanges commerciaux à la critique de la liberté de circulation des personnes. « Le déclencheur fut l’idée que les sociétés doivent rétablir des frontières contrôlables, c’est une mise en question du libre-échange, interdite par les économistes et par l’establishment » selon le démographe Emmanuel Todd qui travaille en ce moment à un livre sur l’Amérique.

Le raisonnement n’a rien de fantaisiste excepté dans les démocraties occidentales, où la seule formulation de ce rapport suscite l’incrédulité tant la liberté de circulation, par extension, se voit considérée comme liberté de choisir son pays d’installation : au royaume des droits de l’homme, chacun choisit à sa guise son produit – sa nationalité – dans les rayons du supermarché mondial.

Ainsi le véritable débat met face à face une Amérique des gagnants de la mondialisation et celle des perdants au jeu mondial, favorables à un recentrage sur la nation, pour lesquels le contrôle du libre-échange doit passer par le contrôle des frontières.

Ses électeurs savent que la mondialisation n’est pas un destin

Cette fracture masque un conflit encore plus profond entre les sédentaires et les « nomades 2.0 » qui considèrent que la planète est leur bureau. Cette divergence identifiée notamment par l’anthropologue Pierre Clastres, dans les sociétés primitives, aboutit à la mise en place de structures politiques et économiques que tout oppose. Sous couvert d’une prospérité incarnée par les industries nomades de haute technologie et leurs gourous adulés, le gouvernement américain a littéralement abandonné le peuple sédentaire, laminé par la mondialisation mais qui reste, on le voit, le pilier de la démocratie parlementaire. L’Amérique est ainsi fracturée en deux mondes antagoniques, sans doute irréconciliables pour longtemps.

Alors Trump, candidat – et bientôt président – anti-système ?

Multi-milliardaire, enfant secrètement chéri des médias (quoi qu’officiellement détesté), imprévisible, excessif – et l’inventaire est loin d’être exhaustif – on hésiterait à l’affirmer…

Et pourtant, il y a chez lui une intuition qu’on ne pourra pas ignorer, sauf à passer à côté de l’essentiel : dirigeant de la première puissance économique mondiale, il sait, et ses électeurs savent que la mondialisation n’est pas un destin, que l’alternative n’est pas de s’y soumettre ou de disparaître, que « TINA » est une escroquerie intellectuelle, que Gauche, Droite, c’en est fini de marcher au pas. L’histoire qui n’en est plus à une ruse près, retiendra-t-elle qu’il fut le premier dirigeant à incarner l’idée que les formes que prendra la mondialisation dépendent de son degré d’acceptation par les peuples ?

L’enjeu n’est pas médiocre : il pourrait s’agir du dernier sursaut avant liquidation…

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 19 Novembre 2016 à 9h22

      AGF dit

      Dans cette France des bonnes consciences “de gauche” qui fustige l’élection de Trump?
      Les lecteurs de l’Obs qui à la suite de “la grande conscience” Jean Daniel trouvait positive et intéressante l’expérience des Khmers Rouges (Pol Pot) ? Libération de Serge July pour lequel toute opposition aux frasques d’ Amin Dada était une marque intolérable de néo-colonialisme ? De ces inspirateurs de la “révolution de mai 68″ et d’Action Directe, qui dînant chez Lapérouse et évoquant les 80 ou 100 millions des victimes du stalinisme, affirmaient qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs, ces professeurs d’Université qui quittant leur cantine de luxe n’avaient de mots assez cinglants contre les “loufiats” qui étaient bien obligés de servir ces salauds pour gagner leur vie ? De ces “mao-spontex” révolutionnaires de carton pâte qu’on a retrouvé bardés des diplômes qu’ils snobaient dans les ministères du libéralisme ou traders dans les grandes banques ? De ces journalistes, lèche-culs de tous les dictateurs a passant à bonne distance de leurs langues, admirateurs de l’attentat suicide du moment que des “sionistes” (entendez les enfants et les civils voyageant en autobus) en étaient les victimes mais qui n’osent même pas évoquer le tranquille génocide des chrétiens ? Et à propos de tous ces défenseurs de l’immigration invasive des jeunes hommes dans la fleur de l’âge qui laissent à l’occident le soin de débarrasser leurs pays des immondes dictateurs tout en se faisant cajoler ici par les dénonciateurs du néo-colonialisme ? Trump n’est peut-être pas à leur main (ni à la mienne d’ailleurs). Mais les contre pouvoirs de USA , déjà le fédéralisme, qui sont une réalité , empêcheront de mettre le pays dans les mains de nullités du style Hollande ou Sarkozy.

    • 16 Novembre 2016 à 8h06

      QUIDAM II dit

      Pourquoi la détresse des « petits blancs » serait-elle moins digne de commisération que celles des « petits noirs » et des « petits hispaniques » ?…
      Les « petits journalistes », aidés par les « petits intellectuels » un brin méprisant qui leur tiennent la main, devraient s’efforcer à un « petit effort » de compréhension.

      • 16 Novembre 2016 à 15h32

        Schlemihl dit

        il n’ existe ni petits journalistes ni petits reporters ni petits orientalistes ni petits couturiers ni petits chefs indiens .

        par contre il existe des petits blancs des petits franchouillards des petits bourgeois des petits beaufs des petits américains ….. qui lisent rarement le Diplo et le Nouvel Observateur et , dit on , ne sont pas enthousiasmés par l’ UE ni consternés par le Brexit . On assure même qu’ils votent rarement pour le PS .

        • 17 Novembre 2016 à 10h12

          QUIDAM II dit

          @ Schlemihl   Selon vous, il existerait « des petits blancs franchouillards » en colère et en panique de déclassement…
          Existerait-il alors  « des petits blackouillards »,   « des petits arabouillards »  revanchards et ruminant jusqu’à la fureur le souvenir de l’époque coloniale ?
          Existerait-il « des petits hyspanouillards » aux Etats-Unis?…

    • 16 Novembre 2016 à 7h52

      isa dit

      Titre immonde.

    • 16 Novembre 2016 à 7h13

      alain delon dit

      Qui ira dire encore que le Vote Blanc n’est pas pris en compte?

    • 16 Novembre 2016 à 5h08

      politshouk dit

      Profonde et de souche..
      Et ca se répète en loop et ca ne veut absolument rien dire mais….
      C’est profond et de souche.

    • 16 Novembre 2016 à 2h09

      Collectif REC dit

      Ma solution pour réduire les frais à zéro :
      Plus il y aura de votants et meilleur sera l’équilibre des pensées.
      Mais la meilleur solution c’est celle que j’essaye de faire passer depuis 3 ans.
      Le problème, c’est que tout est bien verrouillé, aucun médias ne souhaitent en faire la promotion car elle ruine la carrière politique de tous ceux qui en ont fait leurs business…
      Le principe reste simple :
      On vote électroniquement tous les 2 ans pour un président parmi les prix nobel ou les scientifiques, etc, totalement fictif, sans aucun pouvoir mais juste pour servir d’ambassadeur. Nous virons toute cette bande de bons à rien, ministres, sénateurs, députes, préfets.
      Et nous donnons le droit de vote à l’ensemble de nos mairies après regroupement des votes sous deux formes :
      - Les non salariés ou les retraités, votent sur des bornes électroniques situées à plusieurs endroits afin de faciliter l’accès, en mairie ou à la sécu ou la préfecture ou autre lieu de passage important et ceci avec leurs cartes de sécu.Donc aucun frais supplémentaires sauf pour les bornes déjà en place à la sécu.
      - Les salariés votent sur papier*, sur leurs lieux de travail grâce à l’organisation syndicale qui dépouille en présence de volontaires salariés. (*cela limite les frais et pollutions liées au papiers imprimés et établit un certain équilibre avec votes électroniques pas forcément sécurisés.)
      Chaque semaine, les mairies rassemblent les votes et communiquent sur un site officiel les résultats qui seront approuvés par un ministère afin de passer la loi en fonction des résultats.
      Cela signifie les résultats de 40 000 mairies soit à chaque fois un vote populaire qui va regrouper l’avis de millions de personnes.
      Contrairement à ce qui se fait actuellement, c’est à dires des lois votés en catimini parfois tard dans la nuit avec seulement une douzaine de participants ce qui est inadmissible.
      Et c’est seulement ainsi que nous aurons des lois qui seront celles qui arrangent les citoyens et non pas ex

    • 15 Novembre 2016 à 23h15

      Robinson dit

      Evoquer l’homme blanc, summum du sexisme et du racisme ; nul doute que les associations spécialisées vont faire condamner ce journaliste et en tirer beaucoup d’argent.

    • 15 Novembre 2016 à 20h37

      Martini Henry dit

      Très bon article. À cela, il faut ajouter le problème des vétérans des guerres récentes. Ce petit peuple est aussi le seul qui part combattre à l’étranger, ou, plus exactement, que les Clinton, Bush et Obama envoient se faire tuer à l’étranger, ainsi que l’intelligentsia qui les soutient.
      Car ces « nomades 2.0 » qui considèrent que la planète est leur bureau” comme vous le dites, eux, ne partent jamais se battre! Leurs gosses sont protégés de ces conflits et créent des starts-up pour s’en foutre plein les poches grâce à leurs soutiens de Wall Street qui trouvent dans les phénomènes de bulles boursières, le meilleur moyen d’inventer du fric qui n’existe pas. Pour leur plus grand profit. Les fils de pauvres, eux, continuent de crever à la guerre pour payer leurs études…
      Le peuple, ce con de peuple, celui qui fout un drapeau US dans son jardin et un “Yellow ribbon” jusqu’au retour du gamin qu’il espère revoir en un seul morceau, ce peuple sent tout cela.
      Et, quand l’occasion se présente et qu’on s’est trop foutu de sagueule, il le fait payer.
      Faudra que les nomades 2.0 s’y fassent…
      She says it’s for my lover in the US cavalry…
      https://www.youtube.com/watch?v=NXepdbCSYV0

    • 15 Novembre 2016 à 18h54

      i-diogene dit

      Bah, il y a une autre façon de résumer:

      https://youtu.be/0jZxxMTtWv4

      • 15 Novembre 2016 à 19h15

        Schlemihl dit

        I Diogène , je parle de Trump

        Tout ça n’ est pas encore bien méchant
        Le Diable , il est plus exigeant

        Ca viendra peut être , mais jusque ici on n’a tué personne .