Ne sortez pas sans Capote! | Causeur

Ne sortez pas sans Capote!

Un roman de Mélanie Benjamin sur l’enfant terrible des lettres américaines

Publié le 17 juin 2017 / Culture

Mots-clés : , ,

truman capote cygnes melanie benjamin

Truman Capote. WIkipedia. PHoto: MOSCOT.

Il se disait lui-même un génie. Enfin, il répétait ce qu’un médecin avait dit de lui. Comme écrivain, il a inventé le roman sans fiction. Il a trouvé le genre sans le vouloir vraiment, en lisant le journal, intrigué par un fait divers, un quadruple meurtre dans une famille de paysans du Kansas.

Vendu à huit millions d’exemplaires

Missionné par le prestigieux New Yorker, il se rendit sur les lieux du drame et approcha les deux suspects arrêtés à Las Vegas après une enquête vite bouclée. Il parvint à les interviewer, resta en contact avec eux pendant les cinq ans de leur détention dans le couloir de la mort. Il fut particulièrement proche de Perry Smith, celui qui était censé avoir tiré. Capote le trouvait chétif, fragile, très intelligent, presque touchant. C’était en quelque sorte son double qu’il visitait régulièrement derrière les barreaux. Il voulut assister à son exécution ainsi qu’à celle de son complice. Il pleura, ne s’en remit jamais. Il rédigea l’histoire de ce fait divers qui devint son chef d’œuvre vendu à plus de huit millions d’exemplaires, De sang froid. Lui qui n’avait écrit que des nouvelles, et un court roman Petit déjeuner chez Tiffany, soi-disant pas très bon, fut soudain considéré comme l’un des plus grands écrivains de sa génération. Il l’était assurément, après avoir abandonné son âme dans une prison sordide.

Alcoolique niagaresque

Mais l’homme était également génial, un vrai personnage de roman, déjanté, bigarré, hystérique, moqueur, persifleur, drogué grandiose, alcoolique niagaresque, méchant comme un taureau qui lappe le sang, apeuré comme un oisillon tombé du nid. C’était une diva, en écharpe multicolore, et grosses lunettes noires, glapissant de rire, s’empiffrant de pudding aux fruits. Il aimait les garçons, les bad boys ; c’était sa part noire. Il avait aimé notamment Monty Cliff, ce superbe comédien, amateur de rapports violents.

Rencontre avec Brando

Il avait interviewé Marlon Brando, l’avait apprivoisé, et dans le portrait qu’il fit de la star mondiale, il avait osé révéler que sa mère buvait. Il ne l’avait pas écrit en voulant faire du mal, il avait seulement compris la faille de Brando. Capote savait de quoi il parlait. Sa mère n’avait jamais été faite pour la maternité. Il avait eu une enfance cabossée, avec des peurs inoubliables, des craintes d’abandon, et des rires diaboliques. Il avait subi des attouchements, avait été exploité sexuellement par les grands. Mais on taisait tout cela en Alabama, son lieu de naissance. De quoi refiler des angoisses pour toute une vie. Mais il avait de l’humour. Un jour, de sa voix flutée, il balança, en parlant de lui : « Je suis un dindon vaniteux et bavard ». Une autre fois, toujours à son propos, il ne se loupa pas : « Un prostitué expérimenté. »

Un drôle de corps

Et puis, il avait un drôle de corps, comme deux pièces rapportées : des jambes courtes et musclées portant un buste mince, presque grêle. Le buste d’un ange aux ailes coupées. Bavard, il l’était. Une vraie langue de vipère, en plus. Le succès lui avait ouvert les portes de la haute société new-yorkaise. Comme Proust, il les observait toutes ces dames qui passaient leur temps à boire et à médire pour tenter de tuer l’ennui. Elles portaient des noms célèbres. Elles étaient belles, raffinées. Leurs bijoux brillaient. Leur esprit, moins. Capote se joua d’elles. Car il prenait la vie pour un jeu, quelque chose d’émouvant quand on est adolescent, et puis qui finit par devenir insupportable et dérisoire. Alors il ne leur laissa aucune chance. Il fut impitoyable. Comme pour lui, du reste. Il écrivit un texte où il raconta tout leur cirque parfumé et tintinnabulant. Une nouvelle suffit. Il l’appela La côte basque. Une sorte de suicide avec la manière, du style, le style Capote. Pas le fusil utilisé par Hemingway. Trop viril. Ces femmes, « les cygnes de la Cinquième Avenue », ostracisèrent la balance. Adieu Capote. Il en souffrit. Mais, au fond, il était soulagé. Comme l’assassin lorsqu’il est arrêté. Il savait qu’on le verrait toujours comme un plouc du Sud. Un petit gamin qui fait le pitre, qu’on tolère parce qu’il est mordant, qu’il étincelle, mais qui n’est pas du milieu des riches. Et puis, il n’écrivait quasiment plus rien depuis De sang froid. Un écrivain qui ne boucle pas une histoire, c’est un homme dans le couloir de la mort.

Le roman de Mélanie Benjamin, Les Cygnes de la Cinquième Avenue, se lit d’une traite, à Venise, avec du Cristal rosé, face au Redentore. C’est ce qu’aurait souhaité Truman. Il faut être fidèle à celui qui avait résumé l’existence ainsi : “L’homme n’est rien, une buée, une ombre absorbée par les ombres”.

Mélanie Benjamin, Les Cygnes de la Cinquième Avenue, Albin Michel, 2017. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christel Gaillard-Paris.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 17 Juin 2017 à 22h14

      Amaury-Grandgil dit

      Et pourtant, Truman ne mérite pas cette postérité douteuse car il est un écrivain majeur du XXème siècle, un auteur classique qui écrivit aussi bien que Mark Twain dans ses premiers livres racontant surtout son enfance dans le Sud, qui créa l’ouvrage de « non-fiction » en écrivant « De Sang Froid ». C’était une ambition folle, démentielle, il aurait voulu que la littérature englobe tout l’univers, il aurait voulu que ses mots évoquent le monde entier, tout capter, faire tout ressentir. Il y perdra beaucoup. Les meilleurs écrivains comme les meilleurs cinéastes sont de ces angoissés terribles qui ont toujours peur de rater ne serait-ce qu’une seconde de leur existence sans savoir en goûter l’essence.

      Il aura son chef d’œuvre mais il manquera d’y laisser son humanité, manquant d’empathie pour ses « sujets », les deux assassins minables du fait divers qui lui inspirera ce livre, qu’il poussera pourtant à se raconter jusqu’aux tréfonds de leur âme, nouant avec Perry Smith l’un des deux criminels une véritable amitié un peu étrange. Il aura sa fin émouvante, la condamnation des deux meurtriers à l’échafaud…

      La vie et l’expression de son talent par Truman Capote me confirme dans l’idée que la littérature et les écrivains ne doivent surtout pas être sottement moralisés. La littérature, la vraie, l’essentiel, ce n’est pas l’édification des lecteurs par des histoires mettant en scène des archétypes censés seulement démontrer un fait, une thèse, une idée que ce soit dans la littérature dite « engagée » de gauche ou les récits « exemplaristes » de droite. Je songe en particulier aux jugements péremptoires de l’abbé Bethléem, sourcilleux censeur des livres, qui se trompa avec constance sur tous les grands auteurs y compris catholiques, dont Mauriac et Bernanos. Il réprouvait l’histoire de « Thérèse Desqueyroux » et trouvait Bernanos complaisant dans la description du « scandale du mal ». La morale en littérature donne le plus souvent il est vrai des œuvres médiocres sans oubl

    • 17 Juin 2017 à 22h14

      Amaury-Grandgil dit

      Je reviendrai toujours vers Truman Pearsons Capote. J’ai dû lire une bonne quinzaine de fois « Petit déjeuner chez Tiffany » et je suis tombé amoureux de Holly Golightly – comment ne pas l’être ?- dès ma première lecture. Plus tard, j’ai appris le secret derrière le personnage de cette jeune fille apparemment amorale dont tous les hommes tombent amoureux, que tous veulent protéger du monde et d’elle-même. Holly n’est pas seulement inspirée de la propre mère de Truman et de « Babs » Payley une des égéries de l’auteur, mais aussi d’une petite émigrée allemande qui habitait juste au-dessus de lui quand il arriva à New York dans le fameux « immeuble de briques rouges » à cinq étages.

      Il était fou amoureux d’elle et ne se remit jamais du suicide de cette enfant perdue qui vivait en suivant des messieurs plus ou moins louches aux toilettes pour hommes…

      Il a pourtant cette réputation idiote de Jacques Chazot américain en plus « people », en plus clinquant, une sorte d’Oscar Wilde revu et corrigé par Hollywood, celui en carton-pâte des années 50. C’est un peu de sa faute. A la fin de sa vie, il fallait bien gagner de l’argent n’est-ce pas, il était devenu le spécialiste en ragots des plateaux de télévision. Après avoir rompu tout lien avec le milieu brillant dans lequel il évoluait en racontant dans « Prières exaucées » quelques unes de leurs turpitudes morales, il n’écrivit quasiment plus, ruminant diverses rancœurs, se laissant aller à un travail du négatif l’amenant à sombrer progressivement.

    • 17 Juin 2017 à 18h13

      agatha dit

      C’est un peu dommage de ne pas signaler La traversée de l’été, écrit dans les années 40 et publié à titre posthume. Une vraie fiction, achevée, maîtrisée, profonde, avec un épilogue frappant, mais sans forme définitive choisie par l’auteur.