Viva Tricatel! (1/3) | Causeur

Viva Tricatel! (1/3)

Le label de Burgalat a 20 ans…

Auteur

François-Xavier Ajavon

François-Xavier Ajavon
Chroniqueur, professionnel de la presse.

Publié le 22 juillet 2016 / Culture

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Les amoureux sont sur des bancs. Georges Brassens l’a largement démontré. Les poissons vont en bancs. Le bétail va en troupeaux. Les abeilles en essaims. Les blousons noirs en bandes. Les politiciens en bandes organisées. Et les musiciens vont en labels. Tricatel est l’un de ceux-là. Créé par l’ornithorynque (mais si, vous savez, ce mammifère bizarre qui pond des œufs, a une queue de castor et un bec de canard) Bertrand Burgalat au milieu des années 90, Tricatel ne cesse de nous étonner par l’étrangeté et la grâce des projets défendus… depuis l’album improbable de Michel Houellebecq, jusqu’à la pop sophistiquée d’April March, en passant par les albums-ovnis d’Etienne Charry ou l’exhumation bienheureuse de bandes de musiciens légendaires tels que David Whitaker ou André Popp. L’actualité de Tricatel c’est un album collectif RSVP rassemblant les plus grandes pointures de la bande, un petit livre remarquable Notes de pochette composé de portraits d’artistes de l’univers Burgalat, et une compilation permettant de revivre les heures les plus glorieuses du label. A l’occasion de ses 20 ans — ça ne va rajeunir personne… — faisons un petit tour de Tricatel, de A à Z.

A comme April March. Avant de devenir la figure de proue diaphane de Tricatel, et d’envahir la France, April March — de son vrai nom Elinor Blake — s’était faite connaître outre-Atlantique par de ravissantes adaptations de succès yéyé français des années 60 dans la langue de Donald Trump. En 1995, elle interprète Laisse tomber les filles, chanson de Gainsbourg écrite pour France Gall, sous le titre Chick Habit  et fait un carton… Dégaine de poupée rock à frange, francophile en diable, voix attachante et accent délicieux, l’américaine débarque dans l’univers Tricatel en 1999 avec l’album Chrominance decoder, presque entièrement écrit par Bertrand Burgalat et regorgeant de pépites pop, dont Mignonette (et son clip surréaliste tourné à « La France miniature » et la stratosphérique Superbagnères dans laquelle April survole les Pyrénées enneigées dans un grand rêve géographique… En 2003 la chanteuse renouvellera l’expérience d’une collaboration avec Burgalat dans l’album Triggers, peut-être avec peut-être un peu moins ludique que le précédent mais encore complètement inclassable (Somewhere up Above, Le code rural, etc). A un magazine qui lui demandait il y a quelques années un exemple de cliché qui pourrait être vrai la concernant, la chanteuse a répondu : « Je suis du printemps. Je suis vraiment née en avril et c’est la saison la plus intense pour moi, la plus joyeuse et la plus triste. Mes fleurs préférées, le muguet, la pivoine et le lilas, connaissent toutes leur floraison à ce moment» Que mille fleurs s’épanouissent ! Il paraît d’ailleurs qu’un nouvel album est en préparation…

BB comme Bertrand Burgalat. Le chanteur et producteur Bertrand Burgalat est composé à 80% d’eau, mais cette réalité seule n’épuise pas le mystère de son art. Le jour de sa mort — pour percer l’énigme de son immense talent — peut-être en viendra-t-on à analyser la mécanique de son cerveau ; l’expérience a déjà été tentée au XIXème siècle, avec je ne sais plus quel compositeur romantique à sanglots longs et cheveux mi-longs, mais le résultat fut décevant, car son cerveau faisait 1 375 grammes, comme tout un chacun. Alors, quoi ? Comment fait-il ça ? (Nous avons déjà longuement évoqué Burgalat, à l’occasion de la sortie de son dernier album studio en date Toutes directions, et de son show diffusé sur Paris Première, également ici. Dans le n°37 de Causeur « Muray revient » en 2010, Burgalat avait aussi évoqué pour nous sa rencontre avec l’écrivain)

(Sur un poème de Michel Houellebecq)
C comme « Comme au cinéma ». Tricatel, c’est du son, mais aussi de l’image. Dès le début de l’aventure le label a publié de la musique de film. Le deuxième disque Tricatel sera une musique de film : celle de Burgalat pour Quadrille de Valérie Lemercier, d’après Guitry. Depuis les bandes-originales s’enchaînent. Signalons une très belle galette dédiée aux musiques de Philippe Eidel pour les films de Philippe Harel (dont Les randonneurs et le très beau L’histoire du garçon qui voulait qu’on l’embrasse). Pour la petite histoire sachez que nous devons à Eidel, dans une autre vie, le premier jingle lyrique de Canal+ dit « l’ellipse »… Mentionnons d’autres partitions de Burgalat, également, pour My little princess d’Eva Ionesco, Belleville Tokyo d’Elise Girard ou plus récemment Gaz de France de Benoit Forgeard. Le prodige Chassol s’est aussi distingué dans le domaine récemment, avec des BO pour Dark touch de Marina de Van ou Lamb de Yared Zeleke. Autre jalon : 2013, la rencontre de Tavernier et Burgalat autour de la comédie Quai d’Orsay. C’est le choc des Bertrand ! La bande originale est confiée à un vieux comparse du réalisateur, Philippe Sarde, mais Burgalat écrit une poignée de chansons un peu vintage qui seront disséminées ça et là dans le film et – dans un esprit tout à fait Tricatel – seront finalement publiées sous la forme d’un vinyle 25 cm…

D comme Vanessa Demouy. Le cerveau est un organe fascinant, qui pèse – comme on vient de le voir — en moyenne 1 375 grammes. Il emmagasine tout un tas de trucs inutiles, qui s’enfouissent profondément et peuvent ressortir à tout moment, sans crier gare. Par exemple Vanessa Demouy, actrice blonde de série télé, au physique disons agréable. Avouez que vous l’aviez oublié… Au début des années 90, afin de répondre à la déferlante des produits « AB prod » diffusés par TF1, la petite chaîne qui monte, M6, riposte avec la série « Classe mannequins » — que l’Histoire de la télévision a depuis oublié. Mais à l’époque c’est un immense succès. Vanessa Demouy accède au statut de star — à l’instar de Bernard Tapie et Marlene Dietrich. La chaîne, qui vient de créer une filiale dédiée à la diversification, entend faire de la jeune comédienne une chanteuse. Et là, c’est le drame. C’est Bertrand Burgalat que l’on sollicite pour écrire des chansons. Détail aggravant, l’animal laisse le soin à la jeune-femme qui l’accompagne alors, de ciseler les textes : elle s’appelle Valérie Lemercier… Une maquette est enregistrée, composée d’une dizaine de chansons, tantôt loufoques (95C, Goûte mes frites) tantôt délicieusement nostalgiques (Paris secret)… Et c’est évidemment l’accident industriel et le psychodrame ; la starlette ne comprend pas grand-chose à la poésie du tandem Burgalat-Lemercier, refuse de se compromettre et d’entrer dans cet univers ; finalement le musicien repart avec sa bande sur le foie. Cela scellera l’acte de naissance de Tricatel, dont le tout premier album ne sera autre que celui de Valérie Lemercier, Chante, en 1996… Peut-être la plus originale des productions du label. Merci Vanessa !

>>> Retrouvez ici le deuxième volet de cet article.

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