Viva Tricatel! (2/3) | Causeur

Viva Tricatel! (2/3)

Le label de Burgalat a 20 ans…

Auteur

François-Xavier Ajavon

François-Xavier Ajavon
Chroniqueur, professionnel de la presse.

Publié le 23 juillet 2016 / Culture

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>>> Retrouvez ici le premier volet de cet article.

E comme Elégance. E comme « easy-listening » ? E comme « élitiste » ? Non. E comme « éclectisme ». E comme « élégance »…. Mettons en exergue trois trésors méconnus issus du catalogue Tricatel. L’album Azul d’Helena Noguerra (2001), dont la musique a été entièrement écrite par Philippe Katerine. Les textes, en français, anglais et portugais, sont de la chanteuse elle-même. Burgalat n’est pas bien loin, puisque l’opus a été enregistré au studio Tricatel et qu’il joue du vibraphone sur l’une des plus belles chansons du disque : Tout commence… Album sombre, souvent mélancolique, sensuel, teinté de jazz, ressemblant à une fausse compilation de standards bossa-nova de la musique brésilienne, Azul est l’un des moments de grâce musicaux du début du siècle, avec la 5ème symphonie de Beethoven. Dans le registre de l’élégance nous pourrions aussi citer l’album himalayesque du groupe pop britannique The High Llamas, Beet Maize & Corn, aux somptueux arrangements pour cordes et aux vagues sonorités Beach Boys version Pet sounds. Nous pourrions aussi, dans ce registre, parler d’Eggstone ou de Count Indigo. Choisissons plutôt de dire un mot de David Rochline, dandy rock intégré à la galaxie Tricatel dès les débuts de l’aventure, ou presque. Artiste plasticien, ancien chanteur de rock décadent sous Giscard, Rochline écrit un très beau spectacle musical façon cabaret Paris Gipsy à la toute fin des années 80. L’artiste reprend pour Tricatel deux chansons de cette revue : La vie rêvée et Dans la nuit, superbe hymne à Paris, à la déambulation, à la nuit, à l’amour…


F comme Funès (de). Pourquoi « Tricatel » au fait ? C’est bien entendu une référence à la comédie L’aile ou la cuisse de Claude Zidi (1976). Charles Duchemin (Louis de Funès), patron d’un célèbre guide gastronomique à la couverture rouge, et son fils (interprété par Coluche), partent en croisade contre la malbouffe, incarnée par la figure de l’infâme Jacques Tricatel (Julien Guiomar), propriétaire d’une chaîne de restaurants d’autoroutes, qui rachète de nombreuses bonnes tables françaises. L’une des scènes-clés du film est la visite clandestine, par Duchemin père et fils, de l’usine dans laquelle Tricatel fait fabriquer à la chaîne sa nourriture industrielle. Certainement un moyen pour Burgalat de dire, comme par un effet d’antiphrase, que son label ne proposera rien de formaté…

H comme Houellebecq. Certes Victor Hugo a écrit des « chansons », mais il n’a pas enregistré de compact-disc. D’ailleurs, à la date de sa mort (1885) le CD n’existait pas, et le gramophone était tout juste balbutiant. Ainsi, aucun des grands écrivains du XIXème siècle (et a fortiori des siècles précédents) n’ont enregistré de disque. Non qu’ils ne savaient pas chanter (on fait le pari que Balzac chantait parfois sous sa douche, ou que Hugo roucoulait de temps à autres des sérénades sous les fenêtres de Juliette Drouet), mais ils n’ont pas eu l’heur de rencontrer Bertrand Burgalat. C’est ce qui arriva à Michel Houellebecq à la fin des années 1990. A cette époque-là l’auteur de Soumission a une bonne réputation dans le tout-Paris littéraire, mais il est loin d’avoir le succès et l’aura qu’il a aujourd’hui. Il a publié les romans Extension du domaine de la lutte (1994) et Les particules élémentaires (1998), ainsi que quelques recueils de poèmes. Relevant plus du talk-over que de la chanson à proprement parler, (Burgalat, un peu blagueur je crois, a parlé de « rap mou ») l’album Présence humaine regroupe dix textes du poète (dont Plein été, Paris-Dourdan, Séjour-club) – dans la veine joyeusement déprimée qui fait tout son charme, enveloppés dans une musique sophistiquée, faussement légère, sincèrement profonde, et rejoignant toujours — quand il le faut et où il le faut — le spleen houellebecqien. L’album, rapidement devenu culte, a donné lieu à une surréaliste et estivale « tournée des plages » – durant laquelle Houellebecq est parti sur les routes avec Burgalat et le groupe AS Dragon. L’écrivain tirait récemment le bilan suivant de cette expérience dans Paris-Match : « Ça reste un bon souvenir, notamment le fait d’aller sur scène. Je ne me suis pas déhanché ni déshabillé comme Johnny Hallyday, je n’ai  pas ce don-là. Mais j’étais dans la peau de ce que j’avais fait dans ma jeunesse : lire des poèmes sur un fond musical. Je suis trop vieux maintenant pour cela, je ne le referai pas. » Fond musical ? Les partitions de Burgalat offraient bien plus qu’un décor sonore aux poèmes, mais leur donnait une seconde vie, en engendrant une toute autre œuvre. Notons, pour mémoire, que Jean-Claude Vannier a également réussi ponctuellement à faire chanter Houellebecq, pour deux très belles chansons écrites sur des poèmes inédits de l’écrivain : Novembre et Le film du dimanche (2011). Pour finir, signalons que Présence humaine vient d’être réédité par Tricatel (et publié pour la première fois en vinyle).

L comme Littérature. D’autres écrivains hantent les sillons de Tricatel. D’abord le romancier britannique Jonathan Coe (auteur, notamment de The Rotters’ ClubThe Terrible Privacy of Maxwell Sim ou Expo 58) enregistra en 2001 9th & 13th, accompagné du musicien Louis Philippe. En 2000 Ingrid Caven enregistre l’album Chambre 1050, dont les textes sont écrits par Jean-Jacques Schuhl (le roman qu’il consacrera, vers la même époque, à sa muse – Caven – lui vaudra le Goncourt). Même Philippe Muray a failli enregistrer son album avec Bertrand Burgalat, chez Tricatel. L’animal nous confiait, il y a une dizaine d’années : « J’avais rencontré Philippe Muray il y a quelques années, par l’intermédiaire de Benoît Duteurtre. Il venait d’enregistrer ces titres et cherchait à les publier. Je me débattais avec le label, les dettes, je ne pouvais rien sortir à ce moment-là. Je regrette vraiment car c’est un type formidable, je n’étais pas super fan de la musique, de ce côté-là ça me semblait une redite pour Tricatel après Présence humaine mais c’était important que ça sorte, comme le disque de Jonathan Coe, qui est un écrivain immense, je suis fier qu’on ait pu le faire. Il y a sur celui-là un morceau, 9th & 13th, qui est le plus parfait alliage d’un récit et d’une musique. » Pour la dimension littéraire mentionnons encore la présence des écrivains Elisabeth Barillé et Matthias Debureaux au générique de la plupart des albums de Burgalat…
Voir aussi « N comme Notes de pochette »

>>> Retrouvez ici le troisième volet de cet article.

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