“Tout démocrate doit être un peu populiste”
Entretien avec Marcel Gauchet
Publié le 02 novembre 2010 à 12:40 dans Société
Mots-clés : Entretien, Marcel Gauchet, Populisme

On ne sait plus si c’est une insulte ou un compliment, si ça vient d’en haut ou d’en bas. En tout cas, ça fait la “une” des magazines. Les populistes sont partout : à Causeur bien sûr mais aussi au Monde ou à Canal +. Et ce n’est pas nous qui le disons mais les Inrocks, c’est dire si c’est sérieux. Alors, nous avions bien une définition à vous proposer, mais elle est un peu étroite pour accueillir tout ce beau monde. Jusque-là, on croyait que le populisme consistait à flatter les bas instincts du peuple pour mieux lui ravir le pouvoir.
Opératoirement, ça se passe souvent comme ça. Mais si on s’en tient là, on ne comprend rien au phénomène actuel, qui se caractérise par une progression simultanée du populisme et de sa dénonciation. Sans compter qu’il s’agit d’une notion difficile à appréhender, puisqu’elle n’a pas de contraire.
Alors, repartons de zéro : c’est quoi, le populisme ?
Dans ce monde formidable où les esprits sont tellement ouverts, on ne sait plus où on est. Commençons donc par le plus simple : basiquement, le populisme est un mouvement anti-élites.
D’accord mais quand les élites sont contre les élites, on fait quoi ? Sans doute est-il temps de rechercher une signification cachée derrière les mots.
Essayons. Le populisme est d’abord une rhétorique politique qui consiste à dénoncer chez l’autre des travers dans lesquels on tombe allègrement soi-même.
Avant d’aller plus loin, il faut donner ici une définition de la démocratie. Aussi brutale soit-elle, je n’en vois pas de meilleure que celle-ci : la démocratie, c’est la concurrence des démagogies ! Immense progrès quand même par rapport au monopole de la démagogie qu’incarnait le totalitarisme. Quand la démagogie est tempérée par la concurrence, elle ouvre des espaces où on peut apercevoir un peu de réalité.
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Article inédit
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Causeur n° 29Novembre 2010

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18Marcel Meyer dit
J’y suis allé au culot. On m’a fait lanterner une journée (c’était bien le moins) et l’on a fini par faire passer la chose…
sausage dit
Marcel Meyer,
Je découvre votre post un peu tard, ce qui ne m’empêche pas de l’apprécier pleinement.
Mais bigre comment faites-vous pour passer outre la barrière des 1500 signes?!
maurau dit
@ labrie; oui j’en suis la preuve… si les latinistes érudits préfèrent le vulgare pecus, je m’en tiendrai à mon latin de cuisine populaire qu’est notre bon français, ne vous en déplaise.
laborie dit
Vous ne seriez pas par hasard un vulgum pecus ou vulgare pecus pôvre Maurau?
monalygia1959 dit
Vous oubliez tout simplement que nous ne sommes plus en démocratie, mais en ochlocratie, le pire des systèmes. La fin d’un cycle, qui ne prendra fin qu’avec l’avènement d’un(e) homme/femme providentiel(le), suite à des évènements certainement tragiques à venir, conséquences de la “libanisation” du pays.
maurau dit
@ M Meyers; merci de votre réponse même si elle ne me satisfait pas; quant à ces photos je les trouve touchantes et appropriées; je préfère voir des “vulgus pecum”, des péquins moyens, affalés, fatigués par des heures de visite, plutôt que quelques avertis guindés devant une peinture statufiée.
Maquisart dit
http://www.lesjeunesnesontpascons.com/?p=828
Marcel Meyer dit
Merci à ceux qui ont pris la peine de lire mon pensum (qui comporte une coquille et un “de” qui a sauté dans la phrase « Cette médiocrité rejaillit inévitablement sur l’action de l’oligarchie »).
À Frédéric Maurau :
Non, Monsieur, je ne souhaite pas le retour à un régime aristocratique. Mon idéal politique, ou ce qui s’en rapproche le plus serait plutôt la république radicale de Clemenceau, même si la virulence de l’anticléricalisme qui lui est attaché paraît aujourd’hui un peu dérisoire et qu’il convient de lui ajouter l’égalité des sexes et sans doute une touche de dirigisme social-démocrate (mais pas trop). Cependant, sa politique d’instruction publique, fondée sur la sélection républicaine rigoureuse au-delà d’une école primaire extrêmement ambitieuse pour tous, me paraît exemplaire.
Quant aux masses déculturées dans les musées, voyez ici : http://www.in-nocence.org/public_forum/read.php?3,68378
maurau dit
@ Marcel Meyer, ce que vous semblez regretter et souhaiter à la fois, s’appelle une aristocratie. La démocratie a ça de bon que la culture peut s’y répandre et dans toutes les strates de la société; quitte à perdre un peu de sa brillance, elle finit par atteindre le moindre recoin. Je m’en rends compte chaque jour, accompagnant des groupes dans des visites de monument, les français ont plus de connaissances qu’il y a quinze ans. Les moutons aussi finissent par se cultiver, ne vous en déplaise.
L'Ours dit
Marcel Meyer,
félicitations!
Sophie dit
@ Marcel Meyer
Bienvenue. Votre commentaire est un concentré de bon sens.
D’autre part, pour rebondir sur le titre :
populisme < populus = le peuple
démocratie < demos* = le peuple
___________________________________________
* Il parait qu'il est possible de convertir mon clavier à l'alphabet grec, mais primo, j'ai la flemme, deuxio, je me connais, après ça, je serai incapable de le ramener dans le droit chemin des cursives latines, tertio, le principe des conversions m'énerve beaucoup en ce moment.
maurau dit
Oui, enfin le peuple (c’est à dire nous et les autres) est bête et méchant plus souvent qu’à son tour; ce qui en fait l’animal le plus docile ou le plus cruel que l’on peut rêver et qu’il s’agit donc de lui trouver les bergers et les chiens de troupeau les meilleurs qui soient.
Sophie dit
Passionnante interview!
Mais une chose reste obscure à mes yeux.
Qu’est-ce donc que ces bas instincts qui doivent perpétuellement être flattés?
L'Ours dit
Le peuple, même le plus idiot parmi lui, a compris au moins une chose: il doit déléguer. D’abord il ne peut pas tout faire, ensuite il ne peut pas être compétent pour tout. Cela ne l’empêche pas – dont votre serviteur – de se dire qu’il ferait mieux si on lui filait l’Elysée :o)
Ceci étant posé, si le peuple pense quelque chose de fondé que l’homme ne pouvoir ne souhaite pas, devenant populiste, ce dernier va lui mentir. Soit le peuple pense une énormité issue de ses bas instinct et l’homme de pouvoir va les flatter et ce, toujours pour les mêmes raisons, garder ou obtenir le pouvoir.
L’essentiel est que dans les deux cas, il ment par intérêt, c’est cela (me semble-t-il) le populisme.
Reste le rare homme politique qui va dans le sens du peuple en étant sincère. Il restera à définir s’il est aussi intelligent ou idiot que le peuple, ce qui n’est pas une mince affaire.
teragon dit
Entretien plutôt intéressant, même si j’ai la désagréable impression qu’il cherchait plus à démontrer qu’il y a un mauvais populisme : à droite, et un bon populisme : à gauche…
(Devant tant de vulgarité, le rédacteur semble avoir oublier de fermer la balise après le “je vous emmerde” ; la suite du texte est tout en italique.)
laborie dit
Formidable article où sous des airs patelins les auteurs mettent une bonne raclée aux “sachants” de tout poil qui bavent à longueur de temps sur la “réaction et le populisme”.
Lire E.L et B.D.K semble me donner raison sur un point de désaccord profond avec Leroy qui prétendait avoir découvert le seul, le vrai Peuple de France à la “lecture” des Français manifestant dans la rue. Je lui répondais que je n’y voyais que son Peuple à lui…
Marcel Meyer dit
Peut-on encore appeler l’oligarchie qui domine notre société une élite ? A-t-on jamais vu société dominée par un tel ensemble de nuls ? On a connu des élites affaiblies, exténuées, mais toujours raffinées et cultivées ; on a connu des aristocraties grossières et incultes mais pleines de force et animées d’un formidable appétit de vie ; nos oligarques sont à la fois atteints d’anémie, d’un esprit d’abandon très précisément collaborationniste et, en même temps, le plus souvent déculturés. Bien entendu, leur inculture venant du fait qu’il y a eu rupture dans le mécanisme de transmission de l’héritage, elle ne peut que renforcer leur esprit d’abandon. Ajoutez à cela le fait que l’exercice du pouvoir se résume de plus en plus souvent à une vaine agitation faite de rodomontades et d’inflation législative grotesque couvrant de plus en plus mal l’impuissance et le fatalisme face aux maux qui rongent notre société (irresponsabilité financière, désindustrialisation, ensauvagement, effondrement langagier, etc.) et l’on conviendra que rien n’est plus éloigné de l’élite que ce milieu pour lequel un joueur de football, un chanteur de variétés, un mannequin ou une actrice de cinéma, pourvu qu’ils soient célèbres et conformistes, constituent les archétypes de la perfection humaine.
En vérité, il faudrait parler ici de cacocratie et de cacocrates, exactement comme on parle de cacophonie ou de cacographe, avec le préfixe venu du grec kakos, « mauvais » : le gouvernement des mauvais. Parler de « cacocratie » ne veut évidemment pas dire qu’ils sont individuellement tous nuls mais qu’ils forment un ensemble de nuls, ce qui n’est pas la même chose (ainsi ce que l’on peut dire de l’Islam en tant que culture n’a-t-il pas grand sens à l’échelle d’un individu).
En revanche, les mécanismes actuels d’accession aux cercles du pouvoir, aux dominants, aux classes dirigeantes, aboutissent désormais structurellement à sélectionner des médiocres :
- Parce que l’effondrement du système scolaire et la Grande Déculturation ne permettent plus la transmission de la haute culture ; il n’y a plus de classe cultivée : on peut être président de la Cour des comptes et ne pas savoir compter, professeur de français et faire de grossières fautes de syntaxe, président de la République et avoir les goûts et la langue de Johnny Halliday, ce qui n’empêche ni celui-ci ni celui-là d’avoir du talent et du savoir-faire professionnel — mais en aucun cas de la grandeur, de la majesté ou simplement de la hauteur. Ainsi, « la seule chose qui distingue désormais les riches des autres, c’est qu’ils ont de l’argent » (Nicolás Gómez Dávila) ; et inversement, il suffit d’avoir de l’argent et/ou de la notoriété pour accéder aux cercles dont nous parlons et qui sont ainsi peuplés de joueurs de foute, de chanteurs de variétés et d’acteurs de cinéma, en attendant les rappeurs. Inévitablement, les manières, la langue, les aspirations, les valeurs des cercles du pouvoir s’en trouvent de plus en plus profondément imprégné.
- La distinction, la culture, la syntaxe (les bonnes manières de la langue) ont disparu au profit du « politiquement correct » dont le règne a atteint un tel stade qu’il exige de toutes les personnes en vue un conformisme plat et sans failles, c’est-à-dire une médiocrité qui, même si elle est feinte, finit par devenir une seconde nature, particulièrement chez les hommes politiques et les journalistes — le conformisme, l’ignorance, l’arrogance et l’absence totale de scrupules déontologiques des journalistes, et notamment des jeunes parmi eux, résument du reste à merveille ce que j’entends par cacocratie. Cette médiocrité rejaillit inévitablement sur l’action l’oligarchie, c’est-à-dire sur la vision du monde promue, les politiques mises en œuvre, la façon de diriger l’économie, la vision imposée du destin de l’Occident : esprit d’abandon, collaborationnisme, agitation vaine, absence de convictions profondes, fatalisme, après-moi-le-délugisme : qu’importent alors l’inévitable effondrement financier, la désindustrialisation, l’islamisation, le Grand Remplacement des peuples européens ? Quant à la décivilisation générale, ils ne s’en rendent même pas compte.
Dans ce contexte, la vague « populiste » apparaît tout simplement comme une tentative, de la part de peuples qui se savent promis par les cacocrates qui les dirigent à la disparition pure et simple, pour faire entendre leur voix — peut-être une dernière fois. Mais l’histoire n’est pas écrite et la messe n’est peut-être pas encore dite.
Maquisart dit
Toujours aussi passionnant de lire Mr Gauchet!