Toulouse : Airbus et cassoulet | Causeur

Toulouse : Airbus et cassoulet

Le parigoscepticisme ambiant fédère la ville rose

Auteur

Nicolas Routier
est contributeur de Causeur.

Publié le 31 juillet 2014 / Société

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Place du Capitole occitane

« Ici, c’est le Capitole, pas la capitale ! »: Jean-Marc, le truculent kiosquier de la place Saint-Pierre, a parfois l’humour plus inspiré. À Toulouse, comme partout en France, le parigoscepticisme s’exhibe fièrement. Ce jour-là, pourtant, le centre-ville offre un ballet urbain bien connu des bobos parisiens : les chars de la Gay Pride croisent la manif Vegan. Nous sommes au milieu du mois de mai, c’est vendredi. Ce week-end, il fera chaud. Le soir approche, des jeunes, beaucoup de jeunes, commencent à affluer dans les rues. Toulouse est la quatrième ville étudiante de France. Passé 22 heures, les fêtards ont envahi les bars de la ville. Sur les quais de la Garonne, des cris éclatent dans les vapeurs d’alcool. Demain matin, la jeunesse noctambule aura regagné son lit, les marchés seront bondés, et les anciens boiront leur café en terrasse, tranquilles.

La réalité ressemble souvent aux clichés. « Chez nous, on prend son temps. Tout y est plus lent qu’au nord, et c’est très bien comme ça ! », affirme l’écrivain Christian Authier. Culturellement, il situe sa ville entre Bordeaux et Marseille : « Comme la première, sa bourgeoisie reste imprégnée de ses origines rurales. Mais Toulouse reçoit l’influence méditerranéenne de la seconde. » D’ici, c’est vrai, Paris est loin − cinq heures trente en train. Coincée entre le Massif central et les Pyrénées, Toulouse aime se voir rebelle en son miroir.

Un tour rapide dans la ville suffit pour constater que l’identité est très tendance. Avec la vogue du bilinguisme, stations de métro et noms de rues s’affichent en français et en occitan. L’antenne locale de France 3 diffuse même, chaque soir, un JT en occitan de quinze minutes. Un sacre bien mérité pour Patrick Sauzet, qui enseigne la langue à l’université du Mirail : « Notre histoire constitue un grand moment culturel de l’humanité. » Un brin exalté, il évoque le Félibrige, nom donné au cénacle de poètes provençaux regroupés autour de Frédéric Mistral, prix Nobel de littérature en 1904.

Depuis une trentaine d’années, ce retour aux sources réelles ou supposées se manifeste par la multiplication des calandretas, écoles où l’on enseigne indifféremment en français et en occitan. Vers la fin du XIXe siècle et jusque dans les années 1950, la langue d’oc était bannie de l’enseignement public. Jean-Marie, propriétaire d’une petite librairie occitane, se souvient que son grand-père avait interdiction de l’employer à l’école. Il ajoute que, quand il était lui-même petit garçon, l’occitan était encore considéré comme une « langue de sauvages ». Aujourd’hui, les calandretas affichent souvent complet. Pour le Toulousain Louis Aliot, numéro deux du Front national et conseiller régional Languedoc-Roussillon,  leur réussite, comme celles des calandretas catalanes qui s’implantent dans sa Perpignan d’adoption, a une explication pragmatique : « En réalité, l’identité occitane est quasiment morte : ces revendications marginales n’ont rien à voir avec celles des Bretons ou des Catalans, qui s’appuient sur une culture encore vivace. Les parents inscrivent leurs enfants dans les calandretas pour éviter de les inscrire dans l’enseignement public à forte population immigrée. Ainsi l’occitan et le catalan occupent la place laissée par l’École de la République, qui n’enseigne même plus correctement le français.  » Patrick Bianchini, directeur de l’une des calandretas toulousaines, persiste pourtant à attribuer son succès à une « quête d’identité ». Curieux, alors que la plupart des élèves, précise-t-il, sont issus de familles « venues d’ailleurs»... Il est vrai qu’« ailleurs » commence à la région voisine…. 

[...]

 

* Photo : Wikimedia commons

 

  • causeur 15

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    publié dans le Magazine Causeur n° 73 - Eté 2014

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    causeur 15
  • La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 1 Août 2014 à 10h21

      Pierre Jolibert dit

      Excusez-moi Schiczu, tout est un peu décalé, et il faudrait que vous retrouviez précisément l’interview dont vous parliez, mais nous sommes en plein dans le mille.
      L’ensemble de ce dossier Causeur, en tout cas son esprit, est à fond dans une lignée bourdivine.
      Voici comment débute le chapitre “La force de la représentation” de “Ce que parler veut dire” :
      “La confusion des débats autour de la notion de région et, plus généralement d’”ethnie” ou d’”ethnicité” (euphémismes savants que l’on a substitués à la notion de “race” [mot abondant chez Jaurès comme chez tout le monde à l'époque, voir plus bas] pourtant toujours présente dans la pratique) tient pour une part au fait que le souci de soumettre à la critique logique les catégorèmes du sens commun, emblèmes ou stigmates, et de substituer aux principes pratiques du jugement quotidien les critères logiquement contrôlés et empiriquement fondés de la science, porte à oublier que les classements pratiques sont toujours subordonnés à des fonctions pratiques et orientés vers la production d’effets sociaux ; et aussi que les représentations pratiques les plus exposées à la critique scientifique (par exemple les propos des militants régionalistes sur l’unité de la langue occitane) peuvent contribuer à produire ce qu’apparemment elles décrivent ou désignent, c’est-à-dire la réalité objective à laquelle la critique objectiviste les réfère pour en faire apparaître les illusions ou les incohérences.”
      Trente ans après, d’après les constats dressés ici sur l’enseignement des langues en question, on sent que ces militants ne sont pas parvenus à faire exister empiriquement ce qu’ils prétendaient décrire comme existant déjà. (c’est tout l’objet de l’article Morvan/Markowicz). Et dans le cas particulier de M. Frédéric Mistral, Bourdieu écrit plus loin :
      “Le fait d’appeler “occitan” la langue que parlent ceux que l’on appelle les “Occitans” parce qu’ils parlent cette lanque (que personne ne parle à proprement parler puisqu’elle n’est que la somme d’un très grand nombre de parlers différents) et de nommer “Occitanie”, prétendant ainsi à la faire exister comme “région” ou comme “nation” (avec toutes les implications historiquement constituées que ces notions enferment au moment considéré), la région (au sens d’espace physique) où cette langue est parlée, n’est pas une fiction sans effet.”
      L’effet a raté. Mais le même “acte de magie sociale qui consiste à tenter de produire à l’existence la chose nommée peut réussir si celui qui l’accomplit est capable de faire reconnaître à sa parole le pouvoir qu’elle s’arroge par une usurpation provisoire ou définitive”, comme moi là té par exemple le tente, en qualifiant de “dans la lignée de Bourdieu” le dossier régionalismes de Causeur. Mais ce coup d’Etat prédicatif, quand bien même il est fondé sur une vérité irréfutable !, va probablement autant échouer que la tentative institutionnalisée de nommer “Occitanie” une chose qui n’est pas faite pour ça.
      Ne serait-ce que parce qu’on va encore dire : langage abscon, intello, gnagnagna. Qu’y puis-je ? J’aurais voulu à la place (pour la question de l’accent et les rapports de classes/Paris-province) faire un lien avec une parodie de journal télévisé local des Hautes-Pyrénées par les Nous C Nous, c’est très drôle, mais c’est introuvable.

    • 1 Août 2014 à 9h40

      L'Ours dit

      Ce ne sont pas les particularismes qui m’insupportent, au contraire je les aime bien. ce que je n’accepte pas, ce sont les particularismes que l’on veut imposer à la nation et peut-être encore plus ceux qu’on veut imposer dans son coin.

    • 1 Août 2014 à 8h24

      Pierre Jolibert dit

      Mais restons dans le sujet, et dans les centenaires :
      http://gardaremlaterra.free.fr/article.php3?id_article=29
      Texte très intéressant aussi (le 1er) par le dévoilement de l’exact objet du désir/regret :
      “…dans Toulouse qui serait restée une capitale…”
      Les gens qui sont centralosceptiques ou capitalosceptiques n’ont donc rien à attendre d’une “résurrection” de ce genre : si c’est pour faire un Paris à la maison !

    • 1 Août 2014 à 5h52

      Lector laetaberis dit

      “Toulouse aime se voir rebelle en son miroir” tututut “Belle et rebelle” c’est chez nous ; ça rime aussi avec poubelle et sole meunière. Too loose ! Vallsez saucisses ! Crétin de Chavignol ! Présent ! Royal nougat de chats ignobles ! Miaou mi “ahou ahou”. Heu… et monte et lime art ? Un occis tant et plus, pur jus du folk chlore, hic astringent et l’on range sanguine de mécanique à degrés de vers zéropéens libres et de terre au gnome forcément biblilingual et de pluricomigration oblige c’est la très grande rampe placement… une mise de fonds qui décolle… car qu’est-ce en somme qu’une hypothèque sur le novlangual ? Une sous-boite hippique, une care à colle ès camelote et qui poque à l’épique comme un se veut sur la langue qui sabote dans la soupe ! Flic flac floc prix Jean comme devant par derrière. Une asymptote régionale nous voilà… keskonsmarabout chez voulez-vous dansez avec Mouah ce soir… hinhinhin !

    • 31 Juillet 2014 à 23h27

      Frédéric Mistral dit

      “L’antenne locale de France 3 diffuse même, chaque soir, un JT en occitan de quinze minutes” ??? première nouvelle ! le “jornalet” de France 3 n’est diffusé qu’une fois par semaine, et encore, en dehors d’évènements sportifs d’envergure, de période de vacances ou d’une actualité brulante.

      La défense de la communauté nationale est évidemment une priorité… si c’est le concept de “nation” repose sur un critère objectif, celui d’une solide base ethno-linguistique, comme par exemple au Royaume-Uni (4 nations : nation Ecossaise, nation Irlandaise, nation Galloise et nation Anglaise), en Suisse (Suisse “Alémanique”, Suisse “Romande”…) ou en Espagne (“communauté” Basque, “Communauté” Catalane, “Communauté” Castillane, “Communauté” Galicienne). Auquel cas, la sauvegarde de l’identité “nationale” respectivement Occitane, Bretonne, Corse ou Française a tout son sens au sein d’une République véritablement démocratique, respectueuse de son identité autochtone véritable.

      Si par “Nation”, on entend ce concept un peu flou qui consiste à réaliser l’unité Française en “gommant” les différences entre les individus pour en faire des monolingues francophones stricts, c’est plus discutable : ces “différences” sont pourtant historiques, et sous l’ancien Régime, la question “nationale” était inopportune : de toute façon, en bon mégalo, le but d’un Roi, c’était d’avoir la mainmise sur un maximum de peuples / nations différentes. La dynastie Capétienne (Royaume de France) a réussi à avoir 7 peuples différents comme sujets (des Français, des Occitans, des Corses, des Bretons, des Allemands “Alsaciens”, dans une moindre mesure, des Catalans, des Basques et des Flamands). Le record absolu, loin devant le St Empire Romain-Germanique et la Russie, Tsariste, c’est sans doute la Reine d’Angleterre qui à la fin du XIXème siècle fédérait au sein de l’Empire Britannique un nombre impressionnant de nations différentes. Mais les Anglais, dans leur sémantique, n’ont jamais confondus l’ETAT (l’Empire Britannique, aujourd’hui le Royaume Uni) avec les NATIONS le composant. Il semblerait que, en France, l’on confonde parfois L’ETAT (La République Française) avec… La NATION !?!

      Pour terminer, la revendication Occitane, ce n’est pas du “parigosepticisme”. Il faudrait que les médias parisiens, justement, arrêtent de se regarder le nombril et ramènent tout à eux. La question de “Paris” ne se pose pas vraiment dans le milieu Occitaniste (en dehors du fait que le système législatif très défavorable à la conservation de l’identité Occitane soit défini parle parlement, le parlement qui est à Paris. Et si le parlement était à Toulouse et que ledit parlement était toujours hostile à l’occitan ? évoqueriez vous un “Toulousepticisme”… des Toulousains attachés à leur identité Occitane naturelle ? bien sûr que non ! ce n’est pas “Paris” le problème. C’est le fait que la société composant la République Française soit, dans sa majorité, au mieux indifférent au sort de l’identité Occitane, au pire, hostile.

      Donc, voilà, je tenais à rectifier ces deux erreurs :

      1/ D’une part, il y a très peu d’occitan à la télévision (beaucoup moins que ce que vous affirmez).

      2/ D’autre part, il n’y a AUCUN “Parigosepticisme” qui expliquerait la vitalité du milieu Occitaniste Toulousain.

      Ce n’est pas “Paris” qui est remis en cause, c’est un système qui s’évertue à gommer les identités nationales historiques. Sous l’ancien Régime, le Royaume de France était une Monarchie absolue, un monarque mégalo à Paris faisait la pluie et le beau temps. Pourtant, à l’époque, l’individu lambda avait la liberté d’employer SA langue nationale (français, breton, corse ou occitan), quand bien même la langue officielle de l’administration Royale était le français. A Toulouse comme ailleurs, il y avait un rejet du régime, mais pas spécialement d’hostilité envers Paris. Les Royaumes, Empires etc étaient des Etats pluriethniques décomplexés, et les monarques n’avaient que faire de la nationalité de leurs sujets (du moment qu’ils payaient leurs impôts). En revanche, la République Française a voulu créer une “nation” artificielle homogène sur une base territoriale, celle de l’ex-Royaume de France. Pour ce, elle s’efforce depuis deux cents ans de “gommer” les différences en francisant ses citoyens (Occitans, Basques, Corses, Bretons…) pour en faire d’authentiques “nationaux Français”. Voilà la vérité et voilà ce que dénoncent les Occitans attachés à leur identité naturelle : ne jouez donc pas les martyrs en nous sortant le pathos “les Toulousains revendiquent leur occitanité par rejet des Parisiens ! ce sont de vilains chauvins !”. C’est faux. On n’a rien contre Paris. En revanche, on résiste à ceux qui cherchent à nous faire disparaître. C’est légitime.

    • 31 Juillet 2014 à 22h47

      Schiczu dit

      J’avais vu une interview de Bourdieu, où il témoignait avoir ressenti une grande honte lorsqu’il avait été invité à un séance de lecture de poésie contemporaine où le lecteurs avait un accent du sud-est. Malgré lui, disait-il, il lui semblait impossible de lire quelque chose de moderne avec un tel accent.
      Ce retour malhabile et approximatif à l’occitanisme ne serait-il pas une expression de cette honte d’être “de la province” ? Des bouseux ? “un petit peuple dominé” comme disait Bourdieu dans son jargon.

      • 31 Juillet 2014 à 23h17

        Pierre Jolibert dit

        Je trouve ça étonnant (1er §), mais je ne crois pas (2d).
        Moi je me demande naïvement pourquoi les organisateurs du 800enaire de la bataille de Muret, en septembre dernier, n’ont pas invité l’exécutif français, comme ceux de Bouvines.
        http://www.ladepeche.fr/article/2013/11/04/1744956-baziege-se-penche-sur-la-bataille-de-muret-de-1213.html
        En dépit des différences, et des effets plus indirects, l’événement a le même genre de dimension et d’importance.
        En 1211, Savary de Mauléon, sénéchal de Jean sans terre en Poitou avait participé à des faits d’armes aux côtés du camp toulousain. Je dis ça pour notre question d’hier soir sur les coordinations des actions. Mais est-ce que ça veut dire que le roi d’Angleterre est au courant ? Est-ce qu’il donne un sens global à cette aide par rapport à ses propres relations à la France ? L’année suivante le même Mauléon dirige les opérations navales du roi de France en Flandre, qui est méchamment amochée. Mais en 1214, il accueille le roi Jean à bras ouverts en Poitou.
        On finit par avoir l’impression que tout le monde était très désorienté et éprouvé à ce moment-là.
        Pour couronner le tout, je vais m’offrir le plaisir d’une citation intégrale trouvée à la faveur de quelques feuilletages suite à nos échanges d’hier soir.

        • 31 Juillet 2014 à 23h23

          Pierre Jolibert dit

          http://remacle.org/bloodwolf/historiens/paris/chroniques11.htm#IX
          Chroniqueur Mathieu Paris :
          “Il envoya donc en toute hâte un message très-secret à l’émir Murmelin, très-puissant souverain d’Afrique, de Maroc et d’Espagne, que le vulgaire appelle Miramolin. Thomas de Herdington, Raoul, fils de Nicolas, tous deux chevaliers, et Robert de Londres, clerc, étaient porteurs des lettres du roi Jean, qui offrait au Miramolin de se remettre entre ses mains, lui et son royaume, de lui donner ses états, de les avoir en les tenant de lui, s’il agréait la proposition, et enfin de lui payer tribut76. « Je renoncerai, ajoutait-il, à la loi chrétienne, que je regarde comme absurde, et j’adopterai de tout cœur la loi de Mahomet. » Lorsque les ambassadeurs, chargés de cette négociation secrète, furent arrivés à la cour du prince dont nous avons parlé, ils trouvèrent à la première porte une garde armée qui en défendait l’entrée l’épée nue : à la seconde porte, qui était celle du palais, il y avait un plus grand nombre de guerriers, armés de pied en cap avec plus de magnificence que les autres ; ils gardaient également l’entrée, l’épée nue, et paraissaient plus robustes et de plus haut rang que les premiers. Enfin, à la porte de l’appartement intérieur, étaient postés d’autres guerriers encore, qui semblaient être plus vigoureux, plus farouches et plus nombreux. Les ambassadeurs ayant été introduits pacifiquement sur la permission qu’en donna l’émir, qu’on appelle le grand roi, le saluèrent avec respect, au nom de leur seigneur le roi d’Angleterre; ils lui exposèrent pleinement la cause de leur venue, et lui présentèrent l’écrit royal. Un interprète, qui était présent, fut appelé, et en reproduisit le sens. Après avoir entendu la lecture de cette lettre, le roi ferma le livre qu’il était occupé à parcourir; car il étudiait, assis près de son pupitre. Le Miramolin était un homme de moyen âge et de moyenne taille, aux gestes graves, à la parole élégante et sage. Après s’être parlé quelque temps à lui-même, comme s’il délibérait, il répondit avec retenue: «Je lisais tout à l’heure un livre écrit en grec, par un Grec fort sage qui était chrétien, et qu’on appelait Paul : ses actes et ses paroles me plaisent infiniment, et je prends plaisir à cette lecture : la seule chose qui me déplaise en lui, c’est qu’il n’est point resté sous la loi dans laquelle il était né, et qu’il en a embrassé une autre comme un transfuge et un inconstant. Je dis cela à cause de votre seigneur le roi d’Angleterre, qui veut abandonner la très-sainte et très-pure loi des chrétiens, sous laquelle il est né, et qui désire y renoncer comme un homme qui n’a ni consistance ni solidité. » Et il ajouta : « Le Dieu tout-puissant, qui n’ignore rien, sait bien que si j’étais sans loi, je choisirais la foi chrétienne de préférence à toute autre, et l’adopterais de tout mon cœur.» Ensuite il demanda aux ambassadeurs des renseignements sur le roi d’Angleterre et sur son royaume. Thomas, comme le plus éloquent des trois, prit la parole : « Notre roi est d’illustre et bonne naissance; il a de grands rois pour ancêtres; son royaume est riche et se contente de ses biens; il abonde en terres cultivées. en pâturages et en forets. Il y a chez nous des mines de toute sorte de métaux que l’industrie sait fondre et mettre en œuvre. Notre nation est gracieuse et spirituelle. Dans son langage elle se sert de trois idiomes, le latin, le français et l’anglais. Elle est pleinement instruite dans tous les arts libéraux et mécaniques. Notre terre ne produit par elle-même ni vignes, ni oliviers, ni sapins; mais elle se procure en abondance le vin, l’huile et le bois, par son commerce avec les régions voisines. L’air y est salubre et tempéré. Elle est située entre l’Occident et le Septentrion; elle prend à l’Occident sa chaleur, au Septentrion son froid, ce qui produit une température moyenne fort agréable. Elle est entourée de tous côtés par la mer, ce qui lui a mérité le nom de reine des îles. Le royaume est gouverné par un roi oint et couronné; il est libre de toute antiquité, et l’on n’y reconnaît d’autre domination que celle de Dieu. L’église et le culte de notre religion y prospèrent plus qu’en aucune autre partie du monde; elle est gouvernée pacifiquement par les lois du pape et du roi. » Le Miramolin répondit, en poussant un profond soupir: Je n’ai jamais ni lu ni entendu dire qu’un roi, possesseur d’un si beau royaume, qui lui est soumis et qui lui obéit, ait ainsi voulu anéantir son autorité ; faire d’un royaume libre un royaume tributaire ; d’un royaume qui est sien un royaume étranger ; d’un royaume heureux un royaume misérable ; enfin, se livrer à la volonté d’un autre, comme un homme qui s’avoue vaincu sans avoir été blessé. Au contraire, j’ai bien souvent lu et entendu dire que …/… “”

        • 31 Juillet 2014 à 23h30

          Pierre Jolibert dit

          “Ledit roi eut encore plusieurs autres entretiens et conversations avec ce même Robert, qui, dans la suite, en fit confidence à ses amis d’Angleterre. Le Miramolin, après avoir comblé Robert de présents précieux en or, en argent, en pierreries et en pièces de soie, le renvoya en paix. Mais il ne voulut ni saluer les autres ambassadeurs à leur départ, ni leur faire le moindre cadeau. Lorsque les députés furent de retour en Angleterre et qu’ils racontèrent à leur maître ce qu’ils avaient vu et entendu, leur maître, le roi Jean, s’affligea beaucoup, dans l’amertume de son âme, en se voyant méprisé ainsi par le Miramolin, et arrêté dans le projet qu’il avait conçu. Robert offrit au roi une partie des présents qu’il avait reçus, afin de lui montrer que, si d’abord il avait gardé le silence et s’était tenu à l’écart, il avait ensuite été accueilli plus favorablement que les autres. Aussi le roi Jean lui fit-il plus d’honneur qu’à ses compagnons, et lui donna-t-il pour récompense la garde de l’abbaye de Saint-Albans, quoiqu’elle ne fût pas vacante; mais comme un homme habitué aux exactions violentes, et qui n’a ni foi ni Dieu, il ne se fit pas faute de récompenser son clerc avec le bien d’autrui. Ledit Robert disposa à sa volonté, et prit possession de tout ce qu’il trouva dans l’église et dans la cour du monastère, sans prendre l’avis, et malgré la résistance de l’abbé qui vivait à cette époque, et qui était Jean du Prieuré, homme très-religieux et très-lettré. Dans chaque bailliage (ce que nous appelons obédience) il établit, surtout à la porte, un portier qui exerçait sur tout le monde ses insolentes investigations. Aussi ledit clerc Robert, par son astuce, tira-t-il plus de mille marcs de la maison de Saint-Albans. Il chérit cependant et eut pour amis quelques-uns des principaux officiers de l’abbé, ainsi qu’un moine de Saint-Albans ; c’étaient le seigneur Laurent Sénéchal, chevalier, un autre Laurent, clerc, et maître Gaultier, moine peintre. Il leur montra les pierreries qu’il avait reçues du Miramolin et leur raconta l’entretien secret qu’il avait eu avec lui, en présence de Matthieu qui a transcrit ces détails.”
          Etonnant, non ?

      • 31 Juillet 2014 à 23h27

        Pierre Jolibert dit

        “Au contraire, j’ai bien souvent lu et entendu dire que beaucoup de gens ont versé jusqu’à la dernière goutte de leur sang (ce qui est louable) pour la défense de leur liberté ; d’où je conclus que votre maître est un malheureux, un paresseux et un lâche, un homme qui est moins que rien, lui qui désire devenir esclave, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus ignominieux sur la terre. » Il demanda ensuite, mais avec un air de mépris, quel âge avait ce roi, s’il était grand et vigoureux. On lui répondit qu’il avait cinquante ans, qu’il avait les cheveux tout blancs, et que, sans être grand, il avait les membres ramassés et vigoureusement taillés. A ces mots le Miramolin reprit : « La force de la jeunesse et de l’âge mûr commence à se refroidir et à s’éteindre en lui. Avant dix ans, en supposant qu’il vive jusque-là, il ne sera plus bon à rien de grand, et s’il entreprenait quelque chose maintenant, la force lui manquerait, et il ne pourrait point réussir. A l’âge de cinquante ans il est usé secrètement, à soixante il le sera ostensiblement; qu’à l’avenir il reste en paix et se tienne tranquille. » Alors, passant en revue les demandes qu’il avait faites et les réponses des ambassadeurs, il garda quelque temps le silence, puis il dit, avec un sourire qui exprimait toute son indignation contre le roi Jean : « Cet homme-là n’est le roi de personne; ce n’est qu’un roitelet qui vieillit et qui radote, et je ne me soucie de lui; il est indigne de s’allier avec moi. » Et, regardant de travers Thomas et Raoul, le Miramolin s’écria : « Ne paraissez plus en ma présence, et que vos yeux ne voient plus ma face; le nom, ou plutôt le mauvais renom de votre maître, qui est un apostat et un fou, me fait soulever le cœur. » Au moment où les ambassadeurs se retiraient, couverts de confusion, le Miramolin envisagea le clerc Robert, le troisième des ambassadeurs ; c’était un petit homme noir, qui avait un bras plus long que l’autre, les doigts mal rangés (car deux d’entre eux étaient unis l’un à l’autre), et un vrai visage de juif. Le roi jugeant qu’un homme de si chétive mine n’aurait pas été chargé d’une négociation si importante, s’il n’eût été sage, habile et intelligent ; voyant de plus sa tête couronnée et tonsurée, et s’apercevant à ce signe qu’il était clerc, l’appela auprès de lui ; car jusque-là Robert avait gardé le silence tandis que les autres parlaient, et s’était tenu à l’écart. Lorsque les autres se retirèrent, il lui dit de rester, et eut avec lui un long et secret entretien, que plus tard Robert révéla à ses amis. Le Miramolin lui demanda si le roi d’Angleterre Jean avait réellement quelque mérite ; s’il avait donné naissance à des enfants vigoureux, et s’il était habile aux fonctions génératives. Il ajouta que si Robert lui déguisait la vérité dans ses réponses, il ne voudrait plus ajouter foi à un chrétien, et surtout à un clerc. Alors Robert jura, par la foi du Christ, qu’il répondrait sans détour à toutes ses questions. Il lui déclara positivement que Jean était un tyran plutôt qu’un roi, qui savait détruire bien mieux que gouverner ; oppresseur des siens et fauteur des étrangers ; lion pour ses sujets, agneau pour les étrangers et pour les rebelles. Par son incurie, lui dit-il, il a perdu le duché de Normandie et beaucoup d’autres terres ; il n’aspire plus qu’à perdre ou à détruire le royaume d’Angleterre ; dans sa rapacité insatiable, il envahit et ravage les possessions de ses sujets naturels. Il a engendré peu ou point d’enfants vigoureux, dignes fils de leur père. Il a une épouse qu’il déteste et qui le déteste pareillement; femme incestueuse, sorcière, adultère, et convaincue plusieurs fois de tous ces crimes. En effet, le roi, son mari, a fait étrangler sur son lit les amants qu’il a surpris avec elle. De son côté, le roi a deshonoré, par force, les femmes de plusieurs de ses grands, même de ses propres parents; il a souillé ses sœurs et ses filles nubiles. Quant à la religion chrétienne, vous pouvez juger combien il est flottant et plein de doute. » A ces paroles de Robert, le Miramolin ne se borna plus à mépriser le roi Jean, comme auparavant ; mais il le détesta, le maudit, comme on maudit dans sa loi, et s’écria : « Comment ces misérables Anglais souffrent-ils qu’un tel homme règne sur eux et les gouverne? Ce sont vraiment des femmes et des esclaves. » Robert répondit : « Les Anglais sont les plus patients de tous les hommes, jusqu’à ce que la mesure des outrages et des torts qu’on leur fait subir soit comblée ; mais aujourd’hui ils se mettent en colère, comme le lion ou comme l’éléphant qui se sent blessé et qui voit son sang couler; aujourd’hui ils s’efforcent, quoi qu’un peu lard, de soustraire leurs cous au joug qui les opprime. » Après avoir entendu cette explication, le Miramolin se récria sur la trop grande patience des Anglais, qu’il exprima par un mot que l’interprète, présent à toute cette scène, traduisit nettement par celui de lâcheté. Ledit roi eut encore plusieurs” …/…

    • 31 Juillet 2014 à 18h20

      Slimflask dit

      Même si il semble que l’occitan ne soit pas bien menaçant, il n’en demeure pas moins que je suis dubitatif devant ces revendications régionales venues des quatre coins du pays.
      La défense de la communauté nationale doit être une priorité pour la simple et bonne raison qu’ouvrir la porte aux particularismes, c’est courir le risque de renoncer à la Nation.
      Quant à l’histoire de la grande réconciliation inter-culturelles et religieuses qui se ferait par le biais de la culture régionale, je trouve cela extrêmement inquiétant… Mais tellement symptomatique… 

      • 31 Juillet 2014 à 23h54

        Frédéric Mistral dit

        Il est vexant quant on sait que l’aire d’usage naturel de l’Occitan représente un tiers du territoire métropolitain de la République Française d’entendre parler de “particularisme” ! comme s’il ne s’agissait que d’un “cas anecdotique” ! sans oublier que l’occitan a été au Moyen-Âge la langue véhiculaire la plus employée en Europe Occidentale, ce qui explique d’ailleurs la présence d’influences occitanes dans l’anglais et le français moderne (mais qui le sait, en dehors de quelques érudits ?).

        Autre chose, vous dites “Quant à l’histoire de la grande réconciliation inter-culturelles et religieuses qui se ferait par le biais de la culture régionale, je trouve cela extrêmement inquiétant…” C’est du pipo ! C’est effectivement ce que revendiquent marginalement quelques individus du mouvement occitaniste “La Linha Imaginòt”, mais ces gens-là sont de doux rêveurs qui vivent sur la planète des Bisounours. D’ailleurs, ces gens là sont également intimement persuadés que, à très court terme, au vu de cette “réconciliation de toutes les communautés composant la République Française, étrangers ou autochtones”, le parlement va spontanément légiférer en faveur de la co-officialité de l’occitan et du breton aux côtés du français, en raison du rôle que peuvent jouer l’apprentissage des langues autochtones (breton et occitan respectivement en Bretagne et en Occitanie) pour l’intégration des étranger. C’est évidemment complètement utopique, mais il y en a quelques-uns qui y croient ! Je ne dis pas, de manière ponctuelle, pour quelques individus, ça peut marcher. L’apprentissage de la langue locale peut aider à leur intégration. Mais au vu de la situation sociétale actuelle, c’est complètement anecdotique. Si on attend après cette hypothétique reconnaissance gouvernementale du bien-fondé de l’apprentissage de l’occitan, à ce rythme là, la langue Occitane aura certainement disparue d’usage avant que l’on puisse lui découvrir une vertu “assimilatrice”. Tandis que d’un autre côté, je ne sui pas certains que les questions communautaristes liées à l’immigration aient été entre-temps résolues.

        • 1 Août 2014 à 2h43

          Mouah dit

          Mistral c’est trop long. Si non la ville rose c’est pas triangule genre tarentule mais genre je préfère avoir des amis à laenecdotiques en langue locale que des enemis en occis tant et si bien qu’à la fin il prend ces nombreux copains pour des buses à nounours.

    • 31 Juillet 2014 à 14h47

      xray dit

      En tant que toulousain, je trouve l’article très bon. Un bémol toutefois lorsque Monsieur Sauzet se félicite du nombre de personnes d’origine maghrébine qui se mettent à l’occitan. J’aimerais avoir des chiffres précis car je pense que c’est un phénomène tout à fait marginal, au sein d’un mouvement occitan qui l’est déjà et dont l’article souligne bien la faiblesse intrinsèque. On serait moins optimiste si l’on comptait le nombre de femmes totalement voilées qui déambulent dans le centre-ville, nombre dont aucun toulousain ne contestera qu’il est en augmentation constante, sans même parler de la densité de cet accoutrement dans les banlieues à problèmes de la ville rose.