Le téléphone, Narcisse et Echo | Causeur

Le téléphone, Narcisse et Echo

Un essai sur un objet ambigu et envahissant

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
Sophistique, littérature.

Publié le 05 novembre 2016 / Culture Société

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Toudoire Surlapierre Téléphonez moi la revanche d'Echo

Film promotionnel pour le téléphone 1876, Wikipédia

« Téléphonez-moi ! » Dans le cinéma populaire, la littérature de gare et la variété française (en particulier lorsqu’interprétée par Jacques Dutronc), la formule est consacrée comme un appel (du pied) à la séduction. Cette injonction me procure, quant à moi, des frissons d’angoisse. Je fais partie des « allergiques au téléphone », de ceux qui suent en composant un numéro ou en décrochant un combiné, sachant qu’ils ont au préalable épuisé toutes les alternatives.

Téléphonez-moi, la revanche d’Écho est le titre donné par Frédérique Toudoire-Surlapierre, chercheur en langues et littératures européennes, à son dernier essai. Elle y explore, dans un langage qui aurait gagné à se faire moins dense et spécialisé, les secrets rouages de cet appareil, maudit pour certains, béni pour d’autres. « Suffit-il de raccrocher » pour que le téléphone reprenne sa place dans notre poche ou sur notre bureau ? La réponse, assurément, est négative.

L’auteur convoque le mythe de Narcisse, noyé par amour-propre, et de la nymphe Écho qui tenta de lui faire entendre, par sa voix, la raison ; soit d’un côté, l’homme victime d’un enfermement narcissique, et de l’autre, le facteur de rupture, l’irruption de l’Autre, annoncée par la sonnerie du téléphone.

Parce que ce dernier participe du décentrement et de la concentration de l’espace, parce qu’il modifie la nature de l’absence mais ne lui substitue pas la présence, créant ainsi une forme hybride d’existence temporaire propre aux locuteurs, le téléphone est désigné par Aragon comme une révolution plus importante que l’électricité.

Il faut reconnaître que son intégration à l’art (qu’il soit l’expression de la culture de masse, soit le cinéma, ou celle de l’élite, soit la littérature) fut quasi immédiate. Le téléphone constitue à lui seul un événement narratif: l’appel, la perspective d’un appel, l’attente, la déception, la colère, l’inquiétude, sont autant de motifs qui jalonnent volontiers les oeuvres de fiction depuis l’invention de l’appareil par Graham Bell en 1876.

Frédérique Toudoire-Surlapierre lui attribue le nom d’ « objet autobloquant du narcissisme », d’ « objet du tiers ». Il oblige au voisinage psychologique, qui double ou remplace le voisinage géographique et prévient plus efficacement contre l’isolement autocentré des hommes. Pourtant, la légèreté n’est pas l’attribut nécessaire du langage téléphonique. Il peut l’être: au téléphone, on bavarde, on rit, on cancane, on blague. Mais quoique l’on dise, nous sommes, combiné en main, assujettis à la technique, à un appareil qui, chez Kafka notamment, exerce sur les hommes une domination diabolique, distillant une incertitude indépassable.

Dans le mythe de Narcisse, la voix d’Écho était salvatrice. Au contraire, l’écho perçu par les locuteurs d’une conversation téléphonique, c’est-à-dire, dans la voix de l’autre, leur propre « moi » projeté, est angoissant à diverses échelles.

Chez Proust, c’est l’impossibilité de se masquer qui contrarie les personnages, car paradoxalement, il est plus aisé de se composer un visage qu’un ton de voix.

En psychanalyse, Donald Winnicott observe que l’usage excessif du téléphone, donc du « fil » symbolique reliant entre elles des choses destinées à se séparer, révèle une situation d’insécurité généralisée : nous passons ainsi de la communication au déni de séparation.

Mais ce qui frappe subjectivement l’angoissé du téléphone à la lecture de cet essai, c’est sans conteste la validation théorique de ses craintes. Hitchcock fait du téléphone, dans Le crime était presque parfait, une arme meurtrière et non maîtrisable. Barthes souligne que la dramatisation qui entoure la conversation téléphonique est intrinsèquement violente : le sujet est médusé, immobilisé dans l’attente, planté devant l’objet qui métonymise un autre à la fois absent et irremplaçable. Quant à la sonnerie, elle est l’ordre donné à l’individu de rompre sa sphère égotique pour y faire entrer un Autre, anonyme puisqu’on ne sait pas toujours qui est à l’appareil. Henri Verneuil (Peur sur la ville) et Wes Craven (Scream) ont bien saisi cette angoisse de l’autre introduit chez soi (par le conduit auditif) en faisant de l’appelant un criminel et de la sonnerie du téléphone le signal du déclenchement d’un massacre.

L’essayiste termine son exposé en mentionnant les interventions, moins anxiogènes, de Dali et des surréalistes, puis les apports de Baudrillard et Agamben concernant les instruments de propagation idéologique. Produit du libéralisme et du capitalisme anglo-saxon, le téléphone devient outil de surveillance des populations et de restriction des libertés, puisqu’un gouvernement peut facilement surveiller ou couper les lignes. Ainsi, cette technique apparemment mise au service du vivre-ensemble, supposée ajouter une couche de sociabilité au monde moderne tendant vers l’exil intérieur, s’avèrerait être le vecteur de nouvelles règles sociales, de nouvelles exigences culturelles et politiques : de conditionnement des populations par la technique et la production de masse de la technique.

C’est à celui qui raccrochera le premier.

Téléphonez-moi, la revanche d’Écho, Éditions de Minuit/Paradoxes, 224 pages

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    • 9 Novembre 2016 à 7h44

      walkyrie dit

      Graham Bell n’a pas inventé le téléphone, il a pompé sur celle d’Antonio Meucci.

    • 6 Novembre 2016 à 8h07

      isa dit

      Vous avez un ” combine en main” quand vous téléphonez, vous?
      Vous avez du intervertir les objets, 

    • 5 Novembre 2016 à 15h24

      Habemousse dit

      Le téléphone devrait permettre de décrocher, alors que c’est tout le contraire.

      Ils sont fous ces inventeurs !