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Touche pas à mon Chirac !

Après l’heure, c’est plus l’heure

Publié le 3 novembre 2009 à 15h48 250 réactionsImprimer

Jacques Chirac, trésor national vivant.

Jacques Chirac, trésor national vivant.

Si on m’avait dit un jour que je regretterais Chirac, j’aurais bien ri. Tout de même, Chirac… Le parangon du politique ambitieux, du technocrate à sang froid avec suffisamment d’instinct populiste pour donner l’illusion de l’amour du peuple. La France des DS et du SAC, des films d’Yves Boisset ou de L’Horloger de Saint-Paul de Tavernier, une France dans notre naïveté que l’on croyait vraiment de droite, alors qu’on le sait, maintenant que on est devenu de grands garçons, il s’agissait de conservateurs sociaux bon teint avec, chez la plupart d’entre eux, des anticorps venus de la Résistance ou de la lutte à mort contre l’OAS. Certes, on peut penser que Michelle Alliot-Marie ou Brice Hortefeux sont des Raymond Marcellin assistés par ordinateurs, mais, malgré tout, il y avait tout de même quelque chose de moins glaçant, de moins posthumain dans cette droite-là.

Et pourtant, qu’est-ce qu’il nous faisait peur, Chirac… C’était le serial killer sans pitié, l’homme des basses œuvres qui préféra le gaullisme immobilier de Pompidou au gaullisme gaulliste de De Gaulle, et le libéralisme avancé de Giscard à la nouvelle société de Chaban. Puis à partir de 1976, la volte-face et le travail à son compte : la guerre d’usure contre Giscard jusqu’à jouer en sous-main Mitterrand au second tour de 1981, le mitraillage continu de Raymond Barre en 1988, l’exécution en masse des quadra rénovateurs l’année suivante (Ô, combien de Michèle Barzach, de Michel Noir…) et enfin l’admirable redressement contre Balladur en 1995 et la vengeance sans pitié dans les années qui suivirent, genre massacre des conjurés de Catilina dans une grotte et au lacet. En plus, le seul que l’on aurait aimé que Chirac réussisse à faire exploser en plein vol, c’était Sarkozy mais hélas, comme Henry Fonda dans Mon nom est personne, il commençait à voir de plus en plus trouble et mettre un temps fou à recharger sa winchester.

Et puis les choses ont changé en 2003. Nous n’osions pas forcément nous l’avouer mais on se disait déjà plus ou moins consciemment que des choses ne nous déplaisaient pas au fond, chez Chirac. L’appel de Cochin, tiens, depuis un hôpital, contre le Parti de l’étranger. Ce côté “la république est en danger mais je suis là”, comité de salut public, Robespierre en béquilles.

Alors là, pour éviter la séduction, on se rappelle décembre 1986, la nuit où les pelotons de motards voltigeurs tuèrent Malik Oussekine et où les CRS nous chargeaient sur le pont Alexandre III. Et pourtant : près d’un quart de siècle après, si on se souvient encore de la trouille et de la colère éprouvées à ce moment-là, on ne peut s’empêcher de penser en frissonnant ce qu’aurait donné un Sarkozy aux commandes à l’époque… Si un mort et plusieurs blessés graves lui auraient suffi à lui faire retirer le projet dès le lendemain, au louable prétexte qu’aucune réforme ne justifie la mort d’un jeune homme.

Oui, décidément, Chirac, ça devenait plus compliqué que ça n’en avait l’air. Sa campagne de 1995, par exemple, sur la fracture sociale, il a vraiment fallu que l’on se force, au second tour pour aller voter pour le très social-libéral candidat à tête de prof de maths contre celui qui disait que l’emploi n’était pas l’ennemi de la fiche de paie. Et puis, on ne s’en est pas vanté, sur le moment, mais la reprise des essais nucléaires dans la foulée, histoire de montrer qu’il n’y avait pas que les Amerloques, les Australiens et les Japonais pour faire la loi dans le Pacifique sud, on avait plutôt aimé la beauté du geste. Ce n’était pas une décision franchement pacifiste ni écologiste, mais malgré tout presque poétique dans ce désir de montrer que l’on était toujours une grande puissance, avec nos valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité.

En 2002, évidemment, nous n’avons pas voté pour lui. Il était tout de même largement responsable de ce qui lui arrivait. Notre idée, c’était plutôt de le laisser en tête à tête avec Le Pen, gagner par 65 % contre 35 % avec un taux de vote blancs bien significatif. Les arguments de mes camarades antifascistes qui me parlaient  de l’”image de la France à l’étranger” me semblaient un peu étonnants tout de même : d’abord, c’était bien la première fois qu’ils s’occupaient de l’image de la France à l’étranger et, ensuite, de toute manière, avec Le Pen au second tour le mal était déjà fait.

Et puis après, bien sûr, la guerre en Irak. Alors là, il faut bien reconnaître que ça a été la très grande classe. Villepin à l’ONU retournant les éructations de Rumsfeld sur la “vielle Europe”, l’impression d’être les seuls au monde à ne pas perdre nos nerfs dans cette affaire, on ne s’est jamais senti aussi proche de lui.

Alors, maintenant que l’on vient le chercher pour le traduire en correctionnelle, on trouve ça franchement inélégant. Il fallait soutenir Montebourg à la fin des années 1990 quand il cherchait à réunir suffisamment de députés pour amener le Président devant la Haute cour. Là, on était dans un duel à la loyale, puissance contre puissance.

Mais aujourd’hui, sérieusement… Quand c’est plus l’heure, c’est plus l’heure. À part vouloir rabaisser le dernier président qui donna quelques orgasmes à l’histoire de France alors que l’actuel locataire de l’Elysée la confond avec une société anonyme ou une maison de disques, je ne vois pas le but de la manœuvre.

Jacques Chirac, pour qui je n’ai jamais voté, c’est aussi, à sa manière, une partie de mon identité nationale. Alors, on n’y touche pas, s’il vous plait.

L'auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy est écrivain.

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