Arts martiaux, bouddhisme et films de sabre | Causeur

Arts martiaux, bouddhisme et films de sabre

On ressort en DVD A touch of Zen de King Hu

Auteur

Vincent Roussel
est cinéphile. Il tient le blog Le journal cinéma du docteur Orlof

Publié le 02 octobre 2016 / Culture

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A Touch of Zen

A touch of zen (1971) de King Hu

Un des événements DVD du moment est sans conteste la reprise dans une version restaurée du chef-d’œuvre de King Hu A touch of zen. Découvert à Cannes en 1975 où il obtint le prix de la commission supérieure technique, ce film va permettre au cinéaste chinois de connaître une renommée internationale et d’être considéré comme l’un des représentants majeurs du « Wu Xia Pian » (les films de « sabres » chinois mêlant arts martiaux et récits chevaleresques). A touch of zen constitue assurément un sommet du genre, déployant sur trois heures un récit plutôt simple (la vengeance d’une mystérieuse jeune fille dont le père a été assassiné par la police politique du grand eunuque) où cohabitent avec beaucoup d’harmonie l’action, un certain sens du mysticisme et une attention soutenue aux personnages.

Le film pourra, dans un premier temps, déconcerter les amateurs de cinéma de kung-fu, adeptes de l’action à tout crin et des combats endiablés. A touch of zen est un film plutôt lent (il faut bien attendre le premier tiers du film – soit une heure- pour assister au premier combat) et contemplatif. Mais c’est aussi une œuvre absolument splendide où King Hu témoigne d’un sens inouï du cadre. La mise en scène, en Scope, est somptueuse : photographie magnifique, ampleur du cadre, perfection d’un découpage qui privilégie notamment les plans larges de paysages comme autant de respirations dans le récit…

King Hu prend le temps de bien exposer les enjeux du film et de construire ses personnages. D’un côté, il y a Gu Shengzai, vieux garçon sans ambition qui vivote tranquillement avec sa mère en exerçant le métier de peintre et d’écrivain public. Désespérée de ne pas avoir de petits-enfants, sa mère voit l’arrivée d’une mystérieuse jeune fille dans la maison voisine comme une occasion unique. Mais il se trouve que celle-ci est venu s’installer dans le coin pour assouvir sa vengeance. Avec un mélange d’humour et de tendresse, le cinéaste parvient à dépasser le caractère un peu stéréotypé du récit (dont Ang Lee et Tarantino s’inspireront par la suite) et du genre pour donner une véritable consistance à ce qui ne pourrait être que des caricatures.

Ensuite, il nous plonge dans l’action et pose les jalons de ce que sera le « Wu Xia Pian » par la suite : des combats chorégraphiés avec une précision folle, un sens du merveilleux qui s’exprime à travers ces combattants qui défient les lois de l’apesanteur (un sabre planté dans un tronc peut leur permettre de grimper aux arbres)… Chez King Hu, ces combats sont aussi liés à la philosophie bouddhiste puisque des moines interviennent assez vite dans le récit, aux côtés de la jeune Yang Huizhen. A la force et l’injustice d’un pouvoir politique temporel, King Hu oppose des personnages capables de se retirer du monde et de tirer leur force d’une certaine spiritualité.

Il n’est d’ailleurs pas impossible que ce film se situant sous la dynastie Ming ne soit pas également une métaphore sur la situation politique de la Chine à l’époque. En effet, on sait que King Hu quitta la Chine en 1949, au moment de l’instauration du régime communiste. A touch of zen, tourné à Taïwan, peut être lu comme un acte de résistance contre un régime totalitaire et inique. Les combats menés sont indéniablement ceux d’individus libres contre un pouvoir temporel tyrannique. Mais c’est surtout par la manière qu’il a d’inscrire ces luttes et ces combats d’arts martiaux dans les paysages et une nature majestueuse que le film séduit. A la folie temporaire des hommes, King Hu oppose le caractère immémorial du « grand Tout » de la nature. Le titre le dit assez bien : c’est moins la vengeance qui importe que de trouver une sorte d’harmonie hors des contingences matérielles et temporelles. Ce mélange de spiritualité, de virtuosité technique et de splendeur plastique participe à la splendeur d’un film qui mérite assurément d’être (re)découvert.

A touch of zen (1971) de King Hu avec Hsu Feng. Éditions Carlotta Films

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