Tomate au cœur | Causeur

Tomate au cœur

De vraies Cœur de bœuf, pas des ersatz!

Auteur

Jean-Paul Brighelli

Jean-Paul Brighelli
Enseignant et essayiste, anime le blog "Bonnet d'âne" hébergé par Causeur.

Publié le 22 août 2016 / Économie Société

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Sipa. Numéro de reportage : 00640227_000008.

Sur le marché d’Eauze, depuis six ou sept ans, Stéphanie Bidault et Xavier Malzag vendent des tomates — et quelques autres légumes. Tomates de collection, tomates anciennes, cultivées bio, presque sans eau, ce qui évite à l’amateur de déguster du liquide au lieu de manger de la tomate. Des tomates de toutes les couleurs, de toutes les textures, de tous les calibres — j’ai goûté entre autres la Zluta Kytice, une tomate groseille jaune, minuscule, d’origine tchèque, avec un goût exceptionnel combinant le sucré et l’acidulé. Les noms s’énoncent comme une litanie à la Prévert, des noms étrangement étrangers, bourrés de poésie, de goût et de vitamines.

White zebra

Red zebra

Green zebra

Black zebra

Striped Stuffer — à farcir —

Speckled Roman

Black cherry

Purple Calabash

Evergreen

Beefsteak

Green sausage

Golden jubilee

Banana leg

Une litanie à vous faire aimer l’anglais. Ou les Ananas bleus, Poire rouge ou Poire jaune, Beauté blanche, Malinowy Retro, Osu bleue… À retrouver et à commander sur le site des deux comparses, tomatofanny.

Et puis bien sûr les Cœurs de bœuf, blanches, rouges, oranges, roses même…

De vraies Cœurs de bœuf, et non les infâmures jadis dénoncées par Périco Légasse, et que des magasins mal intentionnés vous vendent sous des appellations mensongères. La vraie Cœur de bœuf, la Cor di Bue comme on dit à l’origine en italien, a une forme de cœur, de vrai cœur — la pointe en bas. Le reste, c’est Borsalina ou Aumônière, pointe en haut, des variétés hybrides constituées d’eau enfermée dans une pellicule rouge, les saloperies inventées par les semenciers industriels… L’article originel de Périco — qui vient de recevoir le « poireau », comme on dit, et qui n’en était pas peu fier — remonte à 2013, il a eu beau en remettre une louche et une couche l’année suivante dans la Nouvelle République, rien n’y fait : on nous vend toujours les mêmes saloperies striées sous le même nom usurpé…

Oui — mais conformes à la réglementation européenne. Et c’est à cela que je voulais en venir. Stéphanie Bidault et Xavier Malzag ne peuvent pas légalement replanter d’une année sur l’autre leurs propres productions avec les graines sélectionnées sur leurs propres fruits. C’est interdit par la législation européenne, figurez-vous. Ils se sont déjà offert des rappels à l’ordre, la prochaine fois qu’on les surprend à planter de petites graines non fournies par les multinationales, ils sont bons pour une amende kolossale et quelques mois de prison.

Tout cela remonte à un jugement inique mais très bruxellois rendu par la Cour d’appel de Nancy en 2012 : la (grosse) société Baumaux © faisait condamner en justice la minuscule société Kokopelli, spécialisée dans les semences anciennes et domiciliée dans le Gard. Pas conforme aux règlements européens : en pratique, on ne peut utiliser que des semences déposées — moyennant finances — sur le registre européen, une exigence à laquelle ne peuvent se conformer les micro-sociétés comme celle de Stéphanie. Une multinationale, en revanche, a largement les moyens de s’annexer toutes les variétés qu’elle déposera — à l’exclusion de toutes les autres, réputées illégales. Et d’imposer à tous les producteurs de se fournir chez elle. D’où la suprématie actuelle des hybrides, produits d’une agriculture industrielle. Qualité visuelle et taille garanties. L’odeur même, parfois. Pour le goût, on repassera.

Baumaux© se flatte d’être le conserveur de 106 variétés — Kokopelli en a 3 000, Stéphanie Bidault en fait pousser plusieurs centaines, les cuisiniers locaux la plébiscitent (par exemple Bernard Daubin à Montréal-du-Gers) mais tout cela se passe hors du cadre légal européen. Ah, on ne plaisante pas avec la santé du consommateur berlinois…

Vite ! Sortir vite de l’Europe ! Rapatrier d’urgence en France les administratifs qui se gobergent à Bruxelles avec des salaires trois fois supérieurs à ce qu’ils gagneraient ici — et les faire travailler dans les champs. Nous n’avons jamais voulu cette Europe-là, nous avons même voté contre, mais droite et gauche confondues savent mieux que nous quel genre de tomate il nous faut ! Enfoirés !

Lors du vote anglais du Brexit, les technocrates ont ouvert de grands yeux étonnés. Des peuples s’avisent donc de voter contre leurs intérêts — leurs intérêts à eux ! Putain de démocratie qui ne fonctionne pas selon les desiderata des oligarques bruxellois ! Il y a en ce moment toutes sortes de rumeurs nourries par une interview de Manuel Valls à la télévision portugaise qui remonte à avril 2015. « Il est hors de question, disait-il, que la France tombe entre les mains du FN ». Et si Marine Le Pen est élue, on fait quoi, Monsieur le Premier ministre ? Un coup d’Etat parce que l’expression démocratique ne vous conviendra pas ?

Ces gens-là — la clique qui nous gouverne depuis si longtemps — ont une telle habitude du pouvoir qu’ils se passeraient bien de prendre l’avis des peuples. Ils savent, n’est-ce pas, quelle variété de tomates nous devons consommer. Libérons la tomate ! Débarrassons-nous des autocrates si bruxellois et si parisiens ! Réinventons la démocratie ! Et restaurons la République !

Vous allez me dire, vous allez médire… Beaucoup de bruit parce que de minuscules producteurs gersois ne peuvent pas réutiliser leurs propres semences… Ma foi… La tomate est un monde en soi. L’un des plus beaux courts-métrages jamais produits, l’Île aux fleurs (réalisé par Jorge Furtado en 1989), tourne autour de la production et de la consommation de tomates au Brésil. Dit comme ça, c’est moyennement alléchant. Mais cela dure 12 minutes, et vous en sortez convaincus que dans une tomate, il y a tout un monde — le nôtre, et pas le leur.

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    • 23 Août 2016 à 19h49

      Terminator dit

      Jean-Paul Brighelli : comme d’habitude, rien que du bon sens…

    • 23 Août 2016 à 12h44

      Sancho Pensum dit

      Oui, bon d’accord, on peut bien lancer des tomates à la gueule de nos technocrates bruxellois. Et se bercer de la douce illusion que nos technocraillons et nos politicaillons, bien français, bien de chez nous, sauront prendre les bonnes décisions, dans le respect de la démocratie et du petit peuple.
      Ce faisant, on se fourre le doigt dans l’oeil, jusqu’au coude. On a les mêmes et parfois pire. Qui n’hésitent pas à s’asseoir sur le principe de réalité au profit de l’idéologie la plus crasse.
      Exemple récent ?
      http://www.20minutes.fr/paris/1911383-20160822-pietonisation-rive-droite-enquete-publique-contre-anne-hidalgo-enerve

    • 22 Août 2016 à 22h24

      mogul dit

      La tomate pourrait être l’emblême du combat contre l’UE, à travers l’histoire de ce couple de cultivativateurs ou de Kokopelli. On n’avait jamais douté que le politburo bruxellois, avec il est vrai la coupable complaisance des principaux pays, est essentiellement une plateforme de soutien aux multinationales, comme la récente affaire du glyphosate, cash-machine de Mon$anto, l’a encore prouvé.

    • 22 Août 2016 à 21h23

      Cardinal dit

      Il n’y a pas si longtemps, ici même, sur Causeur, quelqu’un, je ne sais plus qui, avait conclu son texte par:
      “Nous sommes la France, on les emmerde” !
      ou quelque chose de genre.
      Si nous avions des politiciens dignes de ce pays, l’un d’eux devrait prendre cette simple phrase comme programme de gouvernement.
      Simple à appliquer et universel.

    • 22 Août 2016 à 20h07

      berangere dit

      une tomate plein champs, qui ne donne qu’à la sainte Madeleine….souvenir douloureux d’un goût défunt, merci de votre enthousiasme pour ces héros maraîchers

      cette histoire de graine me rappelle qu’au commencement OGM voulait dire graines stériles pour réensemencer, le géant US a construit son empire ainsi

      quand je mesure les impuissances UE à régler, aider à régler nombre de pb humanitaires et l’énergie déployée à barrer ces tomates ou palabrer des mois avant de re commercialiser le concombre courbe et la carotte noueuse je pense au jugement de l’Histoire un jour

    • 22 Août 2016 à 19h35

      Habemousse dit

      « Libérons la tomate ! Débarrassons-nous des autocrates si bruxellois et si parisiens ! Réinventons la démocratie ! Et restaurons la République ! »

       Je souscris à ce slogan libérateur et guerrier à une condition : garder un stock conséquent des lointaines cousines par alliance contre nature, de ce fruit rouge et juteux : les belles irradiées, pesticidées à cœur, labellisées Monsanto, afin de les écraser jusqu’au dernier pépin sur les sales gueules corrompues de nos politiques, au sortir de leurs réunions, restaurants favoris ou garçonnières.

      J’ai peur que ce dernier acte d’autodéfense reste sans résultat : avec leur tête de virus mal coiffé, il n’y aura que leur complet veston d’atteint, ce qui nous vaudra une augmentation d’impôts supplémentaire…  

      • 22 Août 2016 à 22h09

        mogul dit

        On pourra compléter ça avec quelques œufs d’élevage en batterie. Macron y a déjà goûté, ça a été le debut de la fin de son bref printemps…

    • 22 Août 2016 à 19h07

      dacey dit

      Même dans la tomate, l’anglomanie règne !

    • 22 Août 2016 à 17h56

      Pig dit

      Ce film a le mérite de nous rappeler ce qu’est la vraie misère. N’existant pas dans nos contrées depuis longtemps, on aurait tendance à l’oublier.