Tolérance zéro à Ground Zero
L’islam modéré est-il modérément islamiste ?
Publié le 30 août 2010 à 6:00 dans Monde
Mots-clés : 11 septembre, États-Unis, Religion

Que l’on craigne, comme Renaud Camus, une « contre-colonisation », ou que l’on célèbre la différence et l’enrichissement culturel, on est amené à constater que l’islam se répand dans les sociétés occidentales où les mentalités sont sommées de s’adapter et les paysages priés de changer.
En Europe, des mosquées aux minarets toujours plus hauts apparaissent dans les villes et pendant que les élus pleins de bonnes intentions pavent la voie, au-delà d’une société multiraciale que les Français ont acceptée, à une société multiculturelle pour laquelle que personne n’a voté, les citoyens s’inquiètent.
Pendant que des lieux de culte pour les musulmans obtiennent des permis de construire et voient le jour, des voix nous annoncent que « les minarets sont les baïonnettes de l’islam ». Il en faudrait plus pour devenir islamophobe. La conclusion qu’on doit en tirer est qu’il faut tendre la main aux musulmans modérés pour combattre les fanatiques, accueillir et favoriser un islam occidental pour contenir un islam conquérant car en islam comme chez les flics, il y deux figures: un gentil et un méchant. Pour être bref, un qui égorge et un qui appelle à la paix.
Nous voilà rassurés. Sauf que le coup des minarets-baïonnettes ne vient pas d’un obscur islamiste de banlieue mais de Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc et leader du Parti de la Justice et du Progrès, voix « modérée » de millions de musulmans. Le même déclarait un jour : « il n’y a pas d’islam modéré ou fanatique mais un seul islam ». C’est un peu inquiétant mais on aime bien savoir à quelle sauce on va être mangé.
Les différences entre l’islam modéré et l’islam radical tiennent-elles à leurs objectifs ou à leurs manières ?
À Manhattan, en face de Ground Zero où reposent trois mille Américains mais pas la colère de tout un peuple, un entrepreneur qui se réclame du soufisme (a priori les gentils) mais proche des frères musulmans (là c’est plus contrasté) tente de réunir des fonds pour ériger un centre culturel musulman de treize étages comprenant une mosquée, un restaurant …
Il est dans la logique d’une religion de paix et de tolérance de vouloir ouvrir dans nos villes des portes sur la culture et la connaissance de l’islam et d’œuvrer à faire tomber les préjugés en prouvant ses bonnes intentions. Ce centre islamique pourrait être bienvenu même dans cette cité il y a peu attaquée. Mais à cet endroit, il ne l’est pas. Les New Yorkais manifestent et l’Amérique désapprouve. On a beau leur dire que cette fois ci, l’islam est gentil, ils demandent à voir mais ailleurs : 70 % de réfractaires à cette construction qui n’ont pas craint d’être traités de racistes islamophobes par le New York Times, ça rappelle les votations « d’extrême droite fasciste » de nos voisins qui se moquent des « unes » de Marianne. La voix de l’Amérique gronde mais le politique n’entend pas. L’initiateur de ce projet, Feisal Abdul Rauf, « musulman modéré se réclamant du soufisme », semble pour sa part tenir à ce pâté de maison. Ce proche des Frères musulmans a récemment déclaré que le terrorisme ne prendrait fin que le jour où les Occidentaux auront reconnu leur fanatisme historique.
Comment comprendre le choix de cet emplacement ? Comment recevoir les déclarations d’Erdogan ou de Feisal Abdul Rauf ?
En entendant ces voix « modérées » de l’islam, on se demande parfois de quelle modération on parle dans ces dialogues interculturels. Une rupture avec un islam conquérant ou simplement une façon d’y aller mollo ? Ailleurs, l’islam radical tenterait d’élargir l’oumma par la violence des armes quand dans nos sociétés, l’islam modéré augmenterait le nombre de croyants à l’abri des tolérances, des lois et des droits ? Leurs différences tiendraient moins à leur objectif qu’à leurs manières ? La phrase d’Erdogan prendrait alors un sens inquiétant : Un islam, une conquête, deux stratégies. Un pied dans chaque monde, dans une main un sabre, dans l’autre le bouclier de l’antiracisme.
On peut aussi voir l’islam modéré comme un rempart possible contre l’islamisme. Encore faudrait-il que les lignes de fracture soient plus claires. Il appartient aux musulmans de les dessiner. Les Mohamed Sifaoui ou les Abdelwahab Meddeb ne courent pas les rues, ils sont parfois entendus et parfois dénoncés comme traitres à l’islam mais à quel islam ?
Un imam de Marseille raconte qu’il « a vidé la moitié de sa mosquée en dénonçant dans un prêche les crimes de Ben Laden ». Les manifestations de l’islam radical comme la burqa ou la polygamie rencontrent peu de résistance parmi les Français musulmans tandis que l’imam de Drancy, appelé « imam des juifs » est dénoncé pour son œcuménisme, inquiété et menacé jusque sur son lieu de culte. Maintenant que le ramadan est « pratiqué et accepté par les Français », comme l’a proclamé Libé, les agressions se multiplient contre les musulmans qui ne le respectent pas.
Que dit de tout ça le « peuple musulman » ? De quoi est fait l’islam de France et d’Occident ? « Modérés », « radicaux », « islamistes », combien de divisions ? Et quand passe-t-on des uns aux autres ? Où est la frontière qui voit le djihad se métamorphoser, de travail sur soi en lutte contre les autres, sans prendre la peine de changer de nom ?
Toutes ces questions méritent des réponses. On peut en les attendant rêver à un monde idéal où l’islam cesserait tout prosélytisme. En attendant, nous devons vivre dans celui-là.
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L'auteur
Cyril Bennasar est menuisier.
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Bibi dit
@expat,
If I’m not for myself, who will?
And if I’m only to my self, what am I?
And if not now – When?
Hillel the Elder (of Zion!), two millennia ago.
Oikophobes would like us to believe that the first premise is wrong (especially morally). But without that first premise, the rest is worthless: I can do nothing for anyone if I’m not well enough to begin with. So I need to take care of myself (and, by extension, my own: “us”) first, in order to be able to look after the “other”.
How’s that for binary?
(And what’s non-binary in dividing the world, as oikophobes do, between the great powerful “us” and the great powerless “them” or, as they like calling it, the Other?)
expat dit
@ Bibi : ‘me with us, not with them against us’ hum je suis plus binaire que toi je pense. parfois je m’enrage et ça me bouffe. C’est mon américanisme tu vois ? J’ai du mal .I’m very black and white and I know it. It’s a handicap mais voilà je suis foutu comme ça.
Le don de l’ubiquité n’est pas donné à tout le monde – que les dieux. Bonne soirée.
Bibi dit
Mais non expat,
Tout au plus, t’es oikophile “me with us, not with them against us”… The obvious, familiar, is not to be disregarded just because it is.
L’auteur soutient que l’on peut lire les trilogies dans le désordre, mais je ne l’ai pas “écouté”. D’ailleurs, il y a pas mal de oik là, et tous ne sont pas pour me déplaire…
Sorry about the 13, il y a des moments où je souhaite avoir le don d’ubiquité… Et Rina sera là aussi? Gil should be able to explain.
expat dit
@ Bibi : oui j’ai lu taranto – toujours ! d’ailleurs heureusement il reste gratuit sur le WSJ. Je suis ‘anti’- oiki !
J’ai commencé ‘The Defector’ mais je n’ai pas envie de le lire parce que j’ai envie de lire tous ces bouquins de manière ‘linéaire’ n’est-ce pas ? Pas ‘parallèle’ n’est-ce pas ? (je ne suis pas matheux de tout mais j’ai compris tout de suite). Donc j’essaie de me dévertir en attendant que le deuxième lot arrive.
D’ailleurs j’ai bien réussi à Bordeaux aujourd’hui avec Impat, Nadia et Saul ! Super déjeuner au soleil. Dommage que tu n’es pas à Paris le 13 ! Il y aura Gil aussi.
Bibi dit
../..
L’ennui avec les comparaisons est que l’on est tenté de comparer – dans les meilleurs cas – ce qui est comparable. Et encore, les souffrances sont-elles comparables (quelle que soit la réponse, à quoi sert-il de les comparer?)? A quoi sert la comparaison des nombres des morts? Les techniques d’extermination, les moyens mis en œuvre pour l’accomplir… oui, il y a des similitudes entre les façons d’opérer divers génocides, ainsi que des différences. Il est en effet instructif d’apprendre que dans le projet hitlerien il s’agissait aussi de se servir des gens en tant qu’esclaves d’abord, et de recycler ce qu’il en restait après, des corps et des possessions. A la différence notable du projet esclavagiste, où il ne s’agissait pas d’anéantir une entité. Il n’y a pas eu déshumanisation idéologique dans l’esclavagisme, il y a bien eu une conception de supériorité (ou d’infériorité) raciale.
Et voici où la question du “pourquoi” surgit: le projet esclavagiste n’avait point l’objectif d’éliminer la population d’esclaves, ni celle de leur origine: il entendait s’en servir (jusqu’à épuisement, et en garantissant sa survie avec le minimum nécessaire… je suis loin de nier la cruauté), alors que le projet hitlérien destinait tout ce qui était juif ou “contaminé” par l’influence juive à l’éradication. Et pas seulement de la face de la terre, mais de la conscience des gens.
Bibi dit
Merci Guenièvre,
En effet, c’est la focalisation sur la souffrance et la fixation sur le statut de victimes qui me semblent très injustes. Evidemment, la nature et la sévérité des atrocités infligées capte l’attention et ce, d’autant plus qu’il s’agit de bourreaux qui ont beaucoup en commun avec bien d’européens. Or l’on s’est quasi-exclusivement penché sur la question du “comment” au détriment de celle du “pourquoi”. Non pas que la première ne soit pas importante, bien au contraire. Mais la seconde l’est tout autant. Et la portée de la réponse à celle-ci (éradiquer un patrimoine pluri-millénaire de l’Humanité/civilisation occidentale) est universelle.
Quant à la fixation sur le statut de victimes, elle est factuellement fausse et moralement injuste. Hormis les fœtus et les nouveaux-nés exterminés, toutes les personnes ont eu un passé, une histoire, des accomplissements… les réduire à cet état c’est en quelque sorte leur renier leur humanité. Et les survivants, en grande majorité, ont dépassé l’état de victime: ils ont refait leur vies, construit des familles, bâti bien de “choses”… c’est offensant d’ignorer cette évolution. Et d’autant plus qu’ils ne se considèrent pas eux-mêmes qu‘en tant que victimes.
../..
Guenièvre dit
@ Bibi,
A cause de l’heure tardive ( pour moi) j’ai répondu de façon bien sommaire et ce n’est jamais bon. Je vais tenter d’expliquer ma propre évolution sur le sujet et peut être aurez-vous réponse à la question que vous posiez.
Pendant longtemps je n’étais pas d’accord avec cette idée de spécificité de la Shoah. Je pensais que toutes les souffrances se valaient et je me refusais à penser l’unicité parce que j’y voyais une tentative de hiérarchisation de ces souffrances . J’avais en fait un regard “compassionnel” sur la question et la compassion n’accomplit pas de classements elle empêche tout regard critique.
Puis les circonstances ont fait que j’ai été amenée à lire des témoignages, des analyses, que j’ai écouté des conférences qui m’ont fait évolué. J’ai compris (en gros) qu’il fallait inscrire l’événement dans le temps long de l’Europe et de sa civilisation, dans l’histoire longue du rejet des Juifs en Europe.
En fait c’est en abandonnant le point de vue de la victime pour m’en tenir à ce que G.Bensoussan appelle l’historicisation de la Shoah que sa spécificité m’est apparue.
Je crois qu’il ne faut pas avoir peur de faire des comparaisons. Plus on compare plus on met en lumière les différences. La remarque de Pirate n’est pas fausse. Mais un point commun ne permet pas de superposer les deux événements.
rackam dit
Bibi,
must be the Archangel….
Bibi dit
@expat,
It’s a different personality disorder. Something called Dissociative Identity.
More importantly, have you read Taranto (link 3 septembre 2010 à 19:40)?
___
p.s. may I ask which Gabriel are you “with”?
expat dit
@ Bibi : votre 21:22 : ça s’appelle le ‘narcissisme’ et dans les cas extrêmes, c’est très dangereux et incurable. Ces personnes sont à fuir c’est la seule solution.
L'Ours dit
Les mots étant très délicats et portant vite à la confusion, voici ce que j’ai compris lorsque Pirate parle de “rapport” entre la Shoah et l’esclavage car, sauf erreur de ma part, c’est dans ce sens que nous avons échangé si je suis le cheminement des posts.
“de la même façon qu’il y a une singularité de la shoah par rapport aux autres massacres (pour faire court), il y a a une singularité d’un certain type d’esclavage. Nous parlions de celui qui faisait que les hommes n’étaient plus des hommes mais de la viande à marchandise,ce qui n’était pas le cas de tous les esclavages, pourtant tous horribles.
La comparaison n’est donc pas entre la shoah et l’esclavage mais dans l’amalgame qui est fait quand on étudie ce qu’on va appeler une “catégorie dans la monstruosité”. Par exemple, la shoah dans la catégorie des massacres, l’esclavages (voire les esclavages) dans la catégorie de la soumission par la force de l’homme par l’homme, etc., même si, évidemment, les limites ne sont pas étanches.
Bibi dit
@ Guenièvre,
Ce point de vue n’est pas seulement le mien. Je l’ai entendu, et plus dans le passé qu’à présent, mais rarement en France.
Comme on le voit ici (mais pas seulement), l’ignorance de ce qui constitue la singularité de la Shoah est présente, et je crains qu’elle grandisse. Et que la leçon ne sera jamais tirée. Ce qui aura pour conséquence que des petits – ou grands – Hitlers pourront repousser et tenter de compléter le projet (et c’est là que nous divergeons un peu) de retournement de l’Histoire et de la civilisation humaine: éradiquer toute trace du judaïsme, tant concrète (gens, biens) qu’abstraite (idées). Même (peut-être surtout) les idées qui ont traversé les confins du judaïsme, et qui ont imprégné une partie non-négligeable de l’Humanité.
Qui veut revenir à une civilisation de tribus barbares? Aux mœurs païennes?
Guenièvre dit
@ Bibi,
Juste ? Je ne sais pas. Disons que ce que j’écris épouse juste votre point de vue…
Bibi dit
@ Guenièvre
Ce que vous écrivez est très juste.
Comment faire pour que votre compréhension soit plus étendue/répandue?
Quad Pater dit
pirate : “vous n’avez nullement vu le rapport que je faisais entre la Shoah et l’esclavage”
Tout le monde l’a compris. Il vous a toutefois été prouvé que votre argument n’était pas pertinent. La meilleure chose que vous puissiez faire est donc de chercher autre chose de plus convaincant et de revenir le soumettre ici.
Guenièvre dit
Et la Shoah, c’est aussi, dans l’Histoire la première tentative de réécriture du passé. Si les termes de la “solution finale” restaient confidentiels ce n’est pas seulement pour éviter d’éventuelles résistances , c’est aussi parce qu’ une fois l’élimination perpétrée tout devait se passer comme si les juifs n’avaient jamais existé . Et, d’une certaine manière c’était par anticipation de cet état de fait que les juifs pouvait être éliminés sans souci moral : si la disparition avait été totale, le crime n’aurait jamais existé.
Il ne s’agit pas d’entrer dans une périlleuse concurrence des victimes il s’agit de dégager ce qui est singulier dans un événement.
Bibi dit
Ça s’appelle comment déjà quand on parle de soi-même comme si c’était une autre personne?
Certes, il y a un mécanisme de projection à l’œuvre, mais cette pathologie, quand elle ne survient pas trop fréquemment, ne nécessite habituellement aucun traitement ou thérapie. En revanche, la dissociation entre soi et une voix interne qui s’exprime au nom d’autrui, que ce dernier soit clairement identifié ou non, nécessite un examen approfondi de la personne et, selon le diagnostique, une thérapie allant de l’internement aux diverses combinaisons médicamenteuses, qui peut s’avérer lourde, à long terme, et parfois sans guérison complète.
Il est toutefois rappelé que cette pathologie n’a strictement rien à voir avec ce que l’on appelle “l’auto-critique”. Car si la personne atteinte adresse bien des critiques à elle-même, le principal trouble consiste en l’absence de reconnaissance de l’unité: l’individu se regarde dans un miroir sans se rendre compte que celui-ci lui renvoie sa propre image, mais en considérant que c’est un autre individu qui est en face de lui.