Misère de la tolérance | Causeur

Misère de la tolérance

Ce que dit ce mot fourre-tout

Auteur

Henri Cambon
Etudiant

Publié le 12 février 2017 / Société

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Marche des femmes anti-Trump à Washington, janvier 2017. SIPA. SIPAUSA31410339_000001

Nos contemporains, on le savait déjà, ont développé un amour immodéré pour les valeurs. Invoquées pieusement dès que la tempête arrive, elles résistent hélas peu à l’analyse ; et pourvu que l’on prolonge l’expérience, on aura tôt fait de mesurer le néant qui se cache derrière ce terme, certes bien pratique, mais décidément peu efficace lorsqu’il s’agit de donner des nouvelles un peu sûres de nous-même. Soyons juste, cependant ; une définition, il en existe bien une : respect des différences ; reconnaissance de la diversité ; en un mot, tolérance – notion qui, bien sûr, a le mérite d’exister, mais qui souffre d’une de nos maladies modernes les plus fréquentes : à force, comme Alain Juppé, de vouloir brasser large, il arrive que l’on ne dise plus rien du tout.

Juste après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, s’étaient formés, non seulement dans les grandes villes américaines, mais aussi européennes, de petits comités de résistance à l’avènement du Mal, notamment à Berlin. Les revendications, consistant pour la plupart en la reprise des grands standards : « Non à Trump, non au racisme, non au sexisme, non à l’homophobie, non à la xénophobie », s’accordaient toutes au-delà de leur, relative, diversité, sur la nécessité d’en faire appel à la tolérance. Jusque-là difficile d’en vouloir à tous ces braves gens ; sauf à regarder les conclusions auxquelles ils en arrivent : « solidarité avec toutes les personnes queer, transgenres, de couleur, avec les musulmans, les Mexicains, les femmes, les réfugiés et tous les opprimés de la planète. »

Comment peut-on être musulman ?

Demandons aux musulmans ce qu’ils pensent d’être mis à côté des minorités sexuelles ! Pour ces bonnes âmes, en effet, on est musulman comme on est gay, ou comme on est queer, transgenre, ou ce que voulez ; c’est-à-dire qu’à la place d’écumer les boites branchées du Berlin Gay, on arrête de travailler le vendredi ; c’est-à-dire qu’au lieu de se prendre pour Colette, Louise Brooks, ou Judith Butler, et de jouer les garçonnes, on porte le voile, le Hijab, la djellaba. Être musulman, donc, ça n’a aucune signification, aucune portée réelle sur quoi que ce soit ; ce n’est qu’une manière d’être ; un folklore, tout au plus une philosophie qui n’implique que soi, qui ne vaut que pour soi, et sur laquelle il est interdit d’avoir un avis : car, après-tout, qu’est-ce que ça peut vous faire ?

La tolérance, lorsqu’elle est placée en principe fondateur, ne nous mène pas seulement à une mécompréhension du réel ; elle nous conduit à faire précisément le contraire de ce à quoi elle prétend nous amener ; elle efface toute les aspérités, toutes les différences, tous les particularismes, culturels ou religieux. Nous ne les considérons pas, ces différences, comme des systèmes de pensée, profonds et cohérents ; mais nous les uniformisons, nous les réduisons à des éléments de folklore qu’il faudrait préserver, non pas pour leur dignité intellectuelle et morale, mais parce qu’après-tout, vues de l’extérieur, elles ne nous dérangent pas. Autrement dit, nous ne comprenons plus ce qu’est une religion, c’est-à-dire un système de représentations et de codes, dominé et conditionné par une autorité divine, absolue et toute puissante ; une conception du monde, qui entend ne plier devant aucun relativisme, aucune forme de compromis ; qui a vocation à affirmer sa supériorité sur toutes les autres, et donc à indiquer le chemin qui mène à la vérité.

La petite fille des Lumières

Mais comment expliquer le succès de la tolérance ? Autrement dit, comment comprendre qu’un sentiment, qu’un état d’âme, ou d’esprit si l’on veut, ait pu à ce point s’imposer ? Revenons pour cela au moment où la tolérance s’est inventée, c’est-à-dire au Siècle des Lumières, à l’époque qui vit s’effacer le Dieu chrétien, au profit de la Nature, du Grand Architecte, de la divinité. Ces périphrases ne doivent pas nous égarer : sous couvert de donner à la civilisation une nouvelle figure d’Absolu, plus en accord avec les récentes découvertes scientifiques, se préparait en réalité le terrain pour l’homme moderne, l’homme révolutionnaire, ou rimbaldien. Désormais soumis à la seule valeur qu’il puisse tolérer –la liberté de conscience et d’agir-, l’individu construit seul son destin, écrit lui-même le roman de sa vie, invente les règles morales qui régissent son existence.

Pourquoi, cependant, avoir tant tardé à en finir avec la divinité ? Pourquoi avoir tenu à préserver une forme d’indépassable, même réduit parfois à un dieu lointain, puis à une simple notion, ou une pauvre valeur ? Sade lui-même se réfère toujours, non pas à Dieu, qui n’existe pas, même si on peut l’insulter ; mais à une entité toute puissante et qu’il nomme la Nature. Toute société a besoin d’un fondement qui lui soit externe, d’une respiration qui lui soit commune ; autrement dit, il lui faut une légitimation extérieure, une valeur qui échappe à tout soupçon d’arbitraire, c’est-à-dire une figure de l’Absolu. Cela, les Lumières l’ont bien compris ; et toute leur entreprise critique, culminant avec le Sapere aude de Kant, n’est rien d’autre qu’un projet de refonte morale et intellectuelle qui en appelle au remplacement des anciennes valeurs, chrétiennes, héritées du préjugé,  de la coutume, par de nouvelles valeurs, universelles, et désormais construites par la raison. Le projet des Lumières est inséparable de la Révolution ; non pas au sens où Rousseau et Voltaire rêvaient de celles que nous connaissons ; mais au sens où il ne s’agit pas de nier pour le plaisir de nier, mais bien de construire ce qui s’apparenterait à un nouveau monde.

Encore une fois, les choses doivent être replacées dans leur contexte : le Siècle des Lumières est celui qui s’est ouvert sur la révocation de l’édit de Nantes, des dragonnades, des persécutions religieuses, donc sur le réveil des atrocités des Guerres de Religion ; c’est pourquoi, il a fait de la lutte contre la guerre civile et contre l’intolérance religieuse sa priorité ; sa valeur fondatrice pour ainsi-dire.  Tout devait être fait pour lutter contre ce malheur- en particulier chez Montesquieu ; tout, y compris l’invention d’un nouvel absolu, d’une Loi naturelle, chargée de  concilier au mieux la liberté de chacun et la sécurité de la société. Autrement dit, nous ne sommes d’accord sur rien ; sauf sur la nécessité d’éviter la guerre civile, et, pour cela, nous allons inventer des valeurs générales qui n’engagent pas grand-chose, mais dont l’intérêt est, non seulement la liberté de penser, mais aussi l’unification, le ciment moral et politique de la société : « Liberté, Egalité, Fraternité »– et la petite dernière : tolérance.

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    • 14 Février 2017 à 15h21

      ERVEFEL dit

      Le comble de la tolérance, c’est l’ouverture à certaines cultures qui sont fermées aux nôtres pour les faire nôtres.
      Avec l’islam on est dans le comble de la tolérance. 

    • 13 Février 2017 à 23h38

      ji dit

      La tolérance empêche d’un côté une vraie rencontre de celui qui est différent, avec les risques que cela implique, et d’un autre côté elle empeche de dénoncer les dérives de certaines pratiques. Bref on perd à tous les coups, mais ca permet de ne pas trop se mouiller, de n’être pas trop courageux, et d avoir une excellente image de soi, pour ceux qui la pratiquent.

    • 13 Février 2017 à 7h37

      lagudoc dit

      “Alors que partout la tolérance est érigée en valeur suprème,jamais ne se pose la question de l’intolérance au système lui méme et à ses effets,de l’intolérance au Bien et aux excés du Bien
      Jean Baudrillard “Le pacte de Lucidité”

    • 13 Février 2017 à 6h41

      QUIDAM II dit

      Prêcher pour la tolérance (religieuse et envers les minorités) en terre d’islam est un impératif moral et une nécessité urgente ! !
      Allons-nous voir, dans les capitales arabo-musulmanes, des foules manifester en faveur notamment de la liberté de leurs concitoyens chrétiens et juifs ?
      Il est vrai que pour les juifs… il n’y a plus aucun juif en terre d’islam…

    • 12 Février 2017 à 15h58

      Renaud42 dit

      La tolérance sans limite se renverse effectivement en intolérance que le bon gros Sancho pratique allégrement.
      Les tolérants sans limite ont changé le sens du mot tolérance en amour de la différence insignifiante, celle qui concerne les passions, le goût pour telle ou telle pratique de consommation, sexuelle ou autre.
      Tout ce qui est réductible au Même est tolérable dans la bulle d’indifférenciation progressiste où l’entropie augmente de façon exponentielle.
      Mais tout ce qui résiste à l’indifférenciation est intolérable pour les croyants à la religion de la Tolérance.
      Vous persistez à croire par exemple à la différence essentielle des sexes, alors vous êtes un fanatique, voire même un futur terroriste en voie de radicalisation.

      • 12 Février 2017 à 16h12

        Quatre chemins dit

        et oui, l’indifférenciation et la masse au bout de l’hystérie des différences qui ne sont plus que des “préférences” et au bout du compte, de l’indifférence. Et là dessus, l’état qui bureaucratise, sectorialise à l’infini les préférences et leur droit d’expression, planificateur de la guerre civile médiatique et progressiste.

      • 12 Février 2017 à 20h49

        Sancho Pensum dit

        Houla, faut vous mettre sous Haldol, les gars !

        • 12 Février 2017 à 22h57

          Renaud42 dit

          Si vous êtes fermement décidé à être le dernier à comprendre votre époque commencez à stocker vos boites de Haldol en prévision de l’épidémie psychotique qui s’annonce Sancho.

    • 12 Février 2017 à 13h42

      Ambrosius dit

      Fermer tout débat en traitant l’autre de tous les noms vous ressemble bien Sancho Pensum.. il vaut cependant mieux aller sur Mediapart ou Le Monde pour faire ce genre de chose. Pour rappel, le nom complet de ce forum est: Causeur surtout si vous n’êtes pas d’accord.

      • 12 Février 2017 à 14h30

        Sancho Pensum dit

        Ambrosius, vous devriez commencer par ouvrir les yeux sur ce que vous lisez, avant de les porter sur ma modeste personne.
        Car il faut quand même en tenir une sacrée couche pour oser affirmer que “La tolérance, lorsqu’elle est placée en principe fondateur, ne nous mène pas seulement à une mécompréhension du réel” et de là en déduire que “nous ne comprenons plus ce qu’est une religion, c’est-à-dire un système de représentations et de codes, dominé et conditionné par une autorité divine, absolue et toute puissante ; une conception du monde, qui entend ne plier devant aucun relativisme, aucune forme de compromis ; qui a vocation à affirmer sa supériorité sur toutes les autres, et donc à indiquer le chemin qui mène à la vérité.”
        Ce qui, en outre, est une vision totalement réductrice ce qu’est la religion en général. Vision qui ne peut en réalité se comprendre que dans le cadre d’une dénonciation des excès d’une religion en particulier, l’islam, traditionnel obsession causeurienne.
        On se demande bien alors qui a des problèmes avec le réel…

      • 12 Février 2017 à 14h37

        Sancho Pensum dit

        Enfin, ses raisonnements sont particulièrement tordus, pour rester poli, à l’instar de ce “Demandons aux musulmans ce qu’ils pensent d’être mis à côté des minorités sexuelles ! Pour ces bonnes âmes, en effet, on est musulman comme on est gay, ou comme on est queer, transgenre, ou ce que voulez”…
        C’est d’autant plus amusant ici que Causeur s’est fait une spécialité de cogner, parfois dans les mêmes articles, sur l’islam, le mariage pour tous et les questions de genre.
        Dans ces conditions, on comprend assez mal pourquoi il serait stupide de défendre, dans un même élan, l’ensemble des minorités d’un pays, mais appréciable, de les attaquer de concert…

      • 13 Février 2017 à 8h59

        IMHO dit

        Je crois que la très grande majorité des Européens aujourd’hui comprennent très bien qu’une religion est … ce que dit dans l’article .
        Ils savent qu’une religion, en tant que doctrine, est faite de dogmes, donc de postulats invérifiables et intangibles, dont celui de la sainteté des dogmes et de la perversité de l’incroyance .
        Et ils n’aiment pas ça .
        Personne ne croit que le catholicisme ou l’islam sont des occupations ludiques, le fanatisme et le sectarisme n’étant pas des jeux de l’esprit .
        Donc, ce que nous voyons ci-dessus est le énième article krypto-catholique de Causeur, qui charge dans le vide contre un fantôme et dont seule la conclusion vaut quelque-chose :
        autrement dit, nous sommes d’accord sur des critères de préférabilité, qui définissent a contrario ce qui est meilleur, et dont l’intérêt est, non seulement la liberté de penser, mais aussi l’unification, le ciment moral et politique de la société : Bougez mais ne cassez rien, Personne n’est négligeable, A chacun son du, et le petit dernier : Relax .

        • 13 Février 2017 à 11h46

          saintex dit

          Je crois que la très grande majorité des humains croit que midi est réellement à sa porte. Quand on est persuadé de penser comme une très grande majorité, on devient le référent, on devient soi-même, sinon le soleil, au moins sa lumière.
          Ainsi, quand on voit des messages cathos dans tous les articles comme d’autres voient des nains, qu’on pense que cette poignée minoritaire a le pouvoir d’écrire plus vite que son ombre, plus souvent qu’à son tour, en caractères plus gras que les pauvres humanistes auxquels ils s’opposent, c’est qu’on est français et on adopte le régime à base de radis noirs, celui qui dérange bien la tripe.
          Ce n’est pas la France qui est universaliste, c’est un réservoir de 7 milliards de personnes pour se croire être représentatifs de l’humanité, un autre de 65 millions de Français pour croire que l’Europe ressemble à leur pays… et pourtant au bout du compte on commence sa diatribe par “je crois”.

    • 12 Février 2017 à 12h33

      Quatre chemins dit

      L’erreur commise, c’est l’idée de la convergence des luttes. C’est l’utopie fusionnelle Je suis Charlie etc. C’est donc le refus de l’altérité: tous pareils, tous gentils, tous indifférenciés. C’est la régression du politique dans un affect oecuménique dont la vraie semence est la peur et le refus de l’autre. Tous ces arc-en-ciel et ces coeurs, ces bisounours dissimulent le rejet de l’autre, voire l.

      • 13 Février 2017 à 10h07

        IMHO dit

        Très bien, mon petit, tu as réussi ton copier-coller d’un site catho .

    • 12 Février 2017 à 10h27

      L'Ours dit

      C’est tellement plus simple.
      Etre tolérant, c’est ne pas tolérer l’intolérance.
      C’est pourquoi tolérer l’islam est une énormité intellectuelle.
      Même Pascal Bruckner (que j’adore) s’est fourvoyé l’autre jour à la radio avec une espèce de (l’islam c’est pas ça).
      Je supplie ceux qui ont un tant soit peu de bon sens et d’honnêteté intellectuelle de faire de la théologie avant d’oser émettre une opinion.

    • 12 Février 2017 à 10h08

      Mkutch dit

      La tolérance (la permissivité) et l’apathie sont les dernières vertus d’une société mourante. (Aristote. 384 av.JC). Comme quoi, rien d’nouveau sous l’soleil.

    • 12 Février 2017 à 8h53

      brindamour dit

      Je suis très intolérant ou très tolérant. Tout dépend du sujet.

    • 12 Février 2017 à 7h48

      julien_j dit

      Vous vous fatiguez. Les énergumènes qui brandissent ces slogans ne liront jamais quoi que ce soit de plus de 140 caractères.

    • 12 Février 2017 à 7h39

      QUIDAM II dit

      Prêcher la tolérance est une tâche urgente et indispensable.

      Nul doute qu’on verra très bientôt ces belles âmes défiler dans les rues des capitales arabo-musulmanes notamment pour plaider en faveur de la liberté de culte et le respect des minorités chrétiennes et juives, notamment. (rire)

      Malheureusement, il n’y a plus aucun juif en terre d’islam, et les chrétiens fuient en masse leurs pays où ils sont  persécutés et souvent massacrés.

    • 12 Février 2017 à 6h34

      rvbubu dit

      Tiens, je profite de l’occasion: La plupart disent qu’islam signifie” soumission”. Certains, ” paix” ( Erdogan, récemment).
      Je propose” intolérance”. Trois mille millions de milliards d’exemples pour conforter cette interprétation…

    • 12 Février 2017 à 6h24

      rvbubu dit

      La tolérance, il y a des maisons pour ça.Qui donc a produit cette délicieuse plaisanterie?