Toc toc toc, c’est Despentes
Un livre éclairé par un néant blafard*
Publié le 28 septembre 2010 à 15:00 dans Culture
Mots-clés : Livres, Transfuge, Virginie Despentes

Il y a une vieille jeune fille : Amélie Nothomb. Et une jeune vieille fille : Virginie Despentes. On est en droit, largement, de préférer la première, mais ce n’est pas une compétition. Déjà, je ne peux plus supporter, physiquement si j’ose dire, les titres des livres de Virginie : King Kong theory, à présent Apocalypse bébé. Je lui conseille, pour le suivant (car hélas il y aura un suivant) Ploum ploum tralala. C’est un excellent film avec Saturnin Fabre qui n’était pas écrivain, mais acteur, et qui lui savait à la fois écrire et jouer la comédie. Virginie ne sait que jouer la comédie. Littérairement, s’entend. Nous ne comprenons pas, après toutes ces années de prose colmatée, où elle voudrait en venir. Elle bâcle avec effort, dans un souci de plaire déguisé en mépris de crachat, des romans où les hommes et les femmes n’existent que sous forme de femmes, elles-mêmes cadenassées dans de simples figurations schématiques relevant, au mieux, du spectacle de marionnettes.
Je ne sache pas qu’on fasse profession d’écrire pour choquer Jérôme Garcin. Cette littérature, qui s’annonce systématiquement libérée de toutes les emprises (celles de la mode, des habitudes, des mœurs, et notamment du goût) est hémorragique ; elle se répand, bavarde, coule, jaillit mais oublie ce qui, chez les écrivains qui sont écrivains, est primordial : le monde. Rien que cela. Abrutie par son propre projet, entraînée par ses historiettes qui ne sont sordides que parce qu’elles sont bancales, Virginie omet de faire apparaître, en fond sonore, le monde dans lequel sont censées se dérouler ces rédactions de quatrième déguisées en roman. La réalité n’existe jamais, si bien que le lecteur n’a jamais de repère : tout pourrait, finalement, se dérouler dans Apocalypse bébé en novembre 1952. Virginie n’est pas présente dans l’univers et l’univers n’est pas présent non plus chez Virginie.
Ne reste donc, comme un papier peint sans son mur, qu’un scénario plaqué sur un peu de prose, à moins que ce ne soit le contraire. Tout est réciproque dans cette littérature, tout est interchangeable et tout est bijectif : les psychologies, les dialogues, les situations. Despentes écrirait l’inverse de tout ce qu’elle écrit que nul, finalement, ne s’en apercevrait. Il n’y a pas de rencontre ici, avec une voix, avec un auteur, avec une femme : ainsi la concrétude de l’œuvre vient-elle du dehors, des articles publiés, des photos prises, des tee-shirts portés. Tout glisse dans ces pages, tout fond, tout s’efface à mesure qu’on lit, et on se dit qu’Apocalypse bébé aurait pu durer trois pages ou mille sans qu’il n’en ait été ni affecté, ni modifié, ni surtout amélioré. Le pire étant, puisque je viens d’y consacrer somme toute quelques lignes, qu’il n’y a même pas rien à dire à son sujet.
*Cet article a été publié dans le numéro d’octobre du magazine Transfuge que nous remercions
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L'auteur
Yann Moix est écrivain et cineaste.
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Monsieur Rien dit
Encore un post-scriptum !
J’ai lu une ou deux critiques cataloguant le livre de Houellebecq dans les romans policiers.
Certes il y a une enquête de police, mais dire que c’est seulement un roman policier, c’est très léger !
J’ai lu toutes ces critiques après avoir fini la lecture,. C’est comme au cinéma, c’est mieux quand on ne connaît pas la fin.
Monsieur Rien dit
P. S. : vous avez employé le mot « jubilatoire », j’adhère à 100 %. L’ensemble est assez neurasthénique, comme chez les princes de l’humour noir : on se marre en silence et on n’en revient pas.
Monsieur Rien dit
…/… suite.
Vous parlez de Mme Bovary, que j’ai lu il y a des décennies. À quels passages pensez-vous ?
De mon côté j’ai pensé au photographe britannique Martin Parr qui fait froidement — mais non sans tendresse ni humour — des séries de clichés inventoriant des choses prosaïques et des gens ordinaires, comme le peintre-photographe du roman.
Pour les personnages, je suis plus basique : le peintre et l’écrivain sont vraiment deux duettistes. Mais le père, le galeriste, les policiers sont — à mes yeux — plutôt des contrepoints, ils représentent la société. Certains critiques voient des clones de Houellebecq dans tous les personnages, même dans le chien Michou qui, assurément, est le clone de son maître le commissaire.
C’est peut-être un effet de la novlangue autorisée, mais Houellebecq n’a-t’il pas commis une faute d’orthographe dans le dernier quart ? Il emploie une fois le pluriel « banaux ». On dirait plutôt « banals » ? Dans un livre récent d’Alain Rey, que je n’ai pas encore lu, je suis tombé par hasard, en le feuilletant, sur une grosse faute d’accord. On ne peut plus se fier à personne…
Monsieur Rien dit
@ Dandy
Je conviens de mon erreur sur la mornitude. Un style faussement plat correspond mieux. L’emploi de l’italique, çà et là, est d’une discrète ironie.
Une fielleuse controverse lui reproche ses recopies de Wikipedia. Ces incrustations ne me gênent nullement, c’est une sorte de collage, comme en peinture. D’ailleurs elles sont éparpillées dans le livre, ne formant jamais un bloc indigeste mais plutôt des passages incongrus, ahurissants, se raccordant pourtant bien à l’intrigue. On pourrait même dire aux intrigues, car elles s’emboîtent les unes dans les autres. Sur le plan du scénario Houellebecq a été un maître.
L’expression « vieillard en phase terminale » est effectivement d’un cynisme drôle. Certains personnages sont impayables, tel le directeur du marketing de Michelin, et bien d’autres. J’ai aimé aussi les propos prêtés à Beigbeder au commissariat : « Je fais confiance à la police de mon pays ! »
Les milieux des arts, de l’édition et de l’hyper-bourgeoisie y sont cruellement violentés, avec une perversité délectable. Ce livre est une caricature.
à suivre …/…
Dandy de Grandchemin dit
Cher Rien,
En réalité je ne crois pas que l’écriture d’Houellebecq puisse être qualifiée de morne. Elle joue d’une fausse platitude pour mieux dénoncer les clichés, les ridicules de notre époque -qui n’en manque pas! C’est pourquoi il a utilisé Wikipedia, et l’a reconnu. Mais elle est capable de visions saisissantes, d’une poésie lugubre finalement jubilatoire. Vous souvenez-vous de la comparaison : “une mer ridée comme la peau d’un vieillard en phase terminale” (je cite de mémoire) ? Le livre est truffé de ces trouvailles. J’avais un lien parlant du travail de Houellebecq avec son éditeur : il se montre d’une exigence peu commune -si ce n’est aux plus grands- sur le choix de chaque terme. Pour terminer sur l’écriture, vous citez Tati, je citerais pour ma part le Flaubert de “Bouvard et Pécuchet” voire de certains passages extrêmement comiques de “Madame Bovary”.
Concernant la critique, je ne serais pas si sévère, résumer la trame n’édulcore en rien la plaisir que peut procurer la lecture du livre. En revanche, le reproche sur le “name dropping” est effectivement idiot, connaître ou non Pernaut n’enlève rien à l’excellence du portrait.
Je ferai quand même un reproche à Houellebecq, celui de ne pas avoir su distinguer les trois personnages principaux. Ce sont tous des clones du Houellebecq que l’on connaît, pris à différents âges, différentes époques…
Monsieur Rien dit
P. S. : au lieu d’écrire :
« Certains n’ont guère aimé. Ainsi Tahar Ben Ben Jelloun, qui, je crois, pourrait l’avoir déjà détesté avant même de le lire. »,
j’aurais sans été mieux inspiré par cette tournure :
« Certains n’ont guère aimé. Ainsi Tahar Ben Ben Jelloun, qui, je crois, pourrait l’avoir déjà détesté avant même de l’avoir lu. »
Désolé !
Monsieur Rien dit
@ Dandy
Je crois comprendre que vous aussi avez aimé La carte et le territoire ?
En y repensant, ce roman me fait — un peu — penser, par son regard ironique et sa caricature de la société, au film de Jacques Tati Playtime sorti en 1968. Lui aussi était pince-sans-rire, en tons gris et froids.
Jacques Tati était un très grand humoriste. À mon goût Houellebecq fait aussi partie de cette famille.
Aux personnes qui n’ont pas encore lu La carte et le territoire je déconseille de lire les critiques : elles racontent quasiment tout jusqu’à la fin. La plupart sont favorables.
Certains n’ont guère aimé. Ainsi Tahar Ben Ben Jelloun, qui, je crois, pourrait l’avoir déjà détesté avant même de le lire. Il en critique « une écriture affectée qui prétend à l’épure ». Une écriture affectée ? C’est bien le dernier mot auquel j’aurais pensé, je la trouve pour ma part assez morne, mais servant efficacement le propos. Ben Jelloun a du passer à côté de la plaque, n’y voyant que des descriptions d’Audi et de Mercedes ; il l’a lu « le crayon à la main », tel un correcteur !
Autre sceptique : Jean d’Ormesson. À la radio il reconnaissait que Houellebecq « sait fabriquer des livres », mais doute que le portrait de Jean-Pierre Pernault intéresse encore dans dix ans, voire moins. S’en tenir au portrait tordant de JPP et du milieu où il évolue, c’est d’un partiel !
pirate dit
Non papa maman ne sont pas haut fonctionnaire, ni fonctionnaire tout court, je n’ai rien commencé du tout, j’ai largement entamé l’écriture merci et vous accorder un peu d’attention ne m’empèche ni de vivre ni d’écrire. J’ai simplement fait remarquer qu’être édité ne relève pas du mérite. Le reste vous l’avez inventé tout seul, en vous faisant mousser tout seul, vous avez apparement assez d’imagination pour vous mettre vous même à écrire, pour le style c’est une autre affaire. Quand à mon orthographe si vous saviez mon pauvre comme je m’en carre… la constante du raisonnement du plus faible et d’attaquer systématiquement aux mêmes endroits, mais un moustique sur le cul d’un éléphant n’a pas beaucoup d’incidence quoique le moustique en pense, si tant est que cela pense.