Je me souviens de Thomas Morales | Causeur

Je me souviens de Thomas Morales

Adios, son dernier livre, est une machine à remonter le temps.

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.

Publié le 01 octobre 2016 / Culture

Mots-clés : ,

Thomas Morales

Il n’est pas indifférent que Thomas Morales ait appelé son recueil de chroniques publiées à Causeur, Valeurs actuelles ou dans différents magazines automobiles, Adios. On se souviendra peut-être que c’était là le titre du plus beau et du plus autobiographique d’un roman de Kléber Haedens, un des hussards oubliés d’aujourd’hui, ce qui est injuste car on lui doit ce petit bijou bovaryste et mélancolique qu’est L’été finit sous les tilleuls ainsi qu’une Histoire de la littérature française qui remplacerait avantageusement les néo-manuels de littérature pour les lycéens.

C’est en effet un adieu, mais un adieu que l’on espère infini, que lance Thomas Morales à une époque, la nôtre, qui semble vouloir traquer jusque dans les moindres recoins de nos paysages et de nos corps, de nos rêves et de nos rencontres, de nos lectures et de nos étés trop courts, ce qui faisait la douceur de vivre et l’élégance des temps disparus. Oh, ils ne sont pas si lointains, finalement, ces temps disparus. C’est une illusion d’optique qui nous fait croire qu’il y a mille ans que Roger Nimier s’est tué sur l’autoroute de l’Ouest ou que Nino Ferrer, tellement doué qu’il « aurait pu chanter le catalogue Manufrance » s’est suicidé. Nous avons là un des effets secondaires du « présent perpétuel » selon Debord. Nous serions les otages, souvent consentants, d’un aujourd’hui permanent rythmé par les alertes infos sur nos smartphones qui mettent sur le même plan le martyre d’Alep et le divorce de Brad Pitt et d’Angelina Jolie.

Pour parer à ce grand décervelage, Thomas Morales a mis au point une machine à remonter le temps d’une grande précision mais d’une autonomie limitée. Les décennies qu’il explore à travers la littérature et le cinéma toujours, la télé et le sport parfois,  l’automobile souvent,  vont des années 50 aux années 80. Le plus souvent en France, mais on passe parfois en Italie, à la recherche du sourire de Monica Vitti que l’on apercevra peut-être dans une station Agip sur l’autostrade.

On voit par où l’on pourrait attaquer notre homme : mélancolique et cocardier, hypocondriaque et d’un provincialisme insupportable à l’époque de la mondialisation heureuse. Seulement voilà, pour lui, parler de Pierre Mondy ou de Jacques Perret,  de Pigalle en 55 ou de l’insoutenable beauté du trio Delon-Ronet-Schneider dans La Piscine, des Tricheurs de Marcel Carné en 58 ou de La Mandarine de Christine de Rivoyre,  des Internationaux de France à l’époque  de Patrice Dominguez et Ilie Nastase ou de la petite culotte de Marthe Keller dans Le diable par la queue, tout cela ne se limite pas à un obituaire ronchon. Adios est plutôt à lire comme le manuel d’une nostalgie, la plus douloureuse des nostalgies, celle des époques que l’on n’a pas connues, celle de la patrie antérieure de Baudelaire. Les vastes portiques de Thomas Morales sont des portes ouvertes sur les couloir du temps et cette nostalgie est d’abord un moyen de connaissance ou une façon de s’orienter : le sextant du marin égaré, le tamis de l’archéologue au cœur sensible, le havresac de l’explorateur amoureux.

Thomas Morales ne pleure pas sur l’air du « C’était mieux avant ». Il revient de ses voyages où il a croisé le commissaire Joss Beaumont de Lautner et l’écrivain René Fallet dans un hallier du Bourbonnais avec une forme de joie étrange qui est celle du temps retrouvé. C’est qu’il en a des madeleines à sa disposition, notre quadragénaire élégant comme seuls peuvent l’être les exilés de l’intérieur : une page déchirée de Pilote, un quarante cinq tours avec quatre titres de Françoise Hardy,  les lunettes noires de Blondin sur le Tour de France, un Blondin dont « la prose est plus stimulante qu’une prise d’EPO » le cabriolet Porsche 356 B de Janis Joplin, la campagne berrichonne et l’iode de la Côte Normande.

On parle beaucoup d’identité française, par les temps qui courent. Morales en trace les contours sentimentaux qui sont les seuls qui vaillent. Et le jour où l’on nous demandera si nous sommes français, nous tendrons Adios comme on tend un passeport.

Adios de Thomas Morales (Pierre-Guillaume de Roux, 2016)

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    • 3 Octobre 2016 à 13h07

      RED (From Tex) dit

      Très bel article… Très “Moralessien” !

    • 2 Octobre 2016 à 20h48

      alain delon dit

      Bref il écoute Nostalgie et possède dans sa cuisine la boîte en fer blanc collector Banania. +1 pour la peinture de 404 en fond

      • 2 Octobre 2016 à 23h41

        Ibn Khaldun dit

        Elle fait chanter sous la pluie

        Quand on s’aime

        Sur la scène

        Elle fait swinguer la HIFI

        En FM

        Elle fait tourner les têtes

        Elle fait changer d’planète

        Elle fait hurler les amplis

        De Téléphone

        Elle donne la nostalgie

        De John Lennon

        Elle est le soleil de Stevie

        Quand elle sonne

        Elle fait d’la gym tonic

        Musique magique   

    • 2 Octobre 2016 à 12h47

      GigiLamourauzoo dit

      C’était en effet un bon soldat.

      • 2 Octobre 2016 à 23h34

        Ibn Khaldun dit

        Thomas Morales n’est pas mort !

    • 2 Octobre 2016 à 0h00

      Ibn Khaldun dit

      Monsieur Leroy, j’ai beaucoup aimé votre article. J’ai acheté le livre de T. Morales dans la foulée auprès d’Amazon.

      Mais, de grâce, choisissez un autre titre la prochaine fois pour la recension d’un ouvrage : j’ai cru un moment que notre ami Thomas venait de décéder (Je me souviens de Thomas Morales)…

    • 1 Octobre 2016 à 13h41

      Jean S dit

      Merci . Qui , de nos jours  , lit encore Nimier , et qui se rappelle le Fallet de “Paille de fer ” , le Perret ( Jacques , pas Pierre ) de ” Rôle de plaisance” ?
      Je reste persuadé que Singe prendrait de plaisir à les lire , c’est tout le mal que je lui souhaite et je cours chez mon libraire commander “Adios “.

      • 1 Octobre 2016 à 13h50

        Villaterne dit

        Je ne dirai qu’un mot !
        Aaahhh !!

      • 2 Octobre 2016 à 17h12

        Singe dit

        Je ne vous ai pas attendu, pour Moralès j’attendrai encore. Il n’a pas grand chose en commun avec tous ces auteurs.

    • 1 Octobre 2016 à 10h30

      Singe dit

      On se demande quelle est la part de la flagornerie et celle de la sincérité dans ce texte ?

      (Dans les commentaires, on ne se pose pas la question)

      • 1 Octobre 2016 à 12h31

        Villaterne dit

        On s’en fout !
        Morales mérite ce papier et seul Jérôme pouvait l’écrire !

        • 2 Octobre 2016 à 17h15

          Singe dit

          Bravo, j’applaudis, on est dans la flagornerie de concours ici.

        • 2 Octobre 2016 à 20h24

          Villaterne dit

          Il y a deux sortes de commensal.
          Il y a celui qui se fie à ses papilles et celui qui veut savoir si la cuisinière est bien roulée !

      • 3 Octobre 2016 à 16h33

        Hannibal-lecteur dit

        Singe, vous vous êtes encore précipité sans avoir pris le temps de réfléchir: car comment voyez-vous de la flagornerie ( du coup j’ai relu Leroy, sans trouver le moindre accent flagorneur ) là où il y a une admiration que vous êtes libre de ne pas partager, mais que vous n’êtes pas libre d’annoncer comme telle sans apporter la preuve de vos dires.  Dans l’attente…

    • 1 Octobre 2016 à 10h26

      Habemousse dit

      Il n’y a pas à dire, quand votre prose quitte les habits de la politique pour vanter les mérites d’un autre vous même, le talent, libéré, vous grandit tous les deux.

      • 1 Octobre 2016 à 11h48

        Bébert le chat dit

        On ne saurait mieux dire.

    • 1 Octobre 2016 à 9h49

      laborie dit

      Sublime,voilà comme je vous aime, Leroy !…

    • 1 Octobre 2016 à 9h27

      Martini Henry dit

      Haut les cœurs, Jérôme, et même si les poètes font le même constat que vous…
      “Vous serez déçu par ce pays qui a, d’une certaine manière, disparu et qui n’est pas digne de sa disparition, sauf par quelques livres, l’espace de l’art et le souvenir.”
      Maurice Blanchot. Revue poésie n°112.

    • 1 Octobre 2016 à 9h18

      clark gable dit

      Evidemment que ca devait étre mieux avant , déjà il y avait moins d`impots et taxes a payer , a cette époque on pouvait avoir un logement sans étre matraqué fiscalement , rien qu`avec cela les gens devaient étre bien plus heureux !