Marignac: rêveries d’un boxeur solitaire | Causeur

Marignac: rêveries d’un boxeur solitaire

«Cargo sobre» et «Morphine Monojet» signent le retour du réprouvé

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 06 mars 2016 / Culture

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Excommunié du monde des lettres dès son premier roman en 1986 pour carence d'antifascisme, Thierry Marignac trace sa route loin des honneurs. Ce qui n'a rien d'un drame pour un antisocial.
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Thierry Marignac. Photo: Hannah Assouline.

Tirer le portrait de Thierry Marignac n’est pas chose aisée. Le romancier boxeur pare les louanges et réplique par une rebuffade du droit à la moindre approximation. Mais l’occasion est trop belle. Car, après un (trop long) passage par le purgatoire des écrivains, Marignac revient aujourd’hui avec deux livres en rafale : Morphine Monojet (Éditions du Rocher, 2016) et Cargo sobre (Éditions Vagabonde, 2016).

Lorsque je l’ai rencontré au milieu d’une soirée littéraire rassemblant quelques réprouvés, il m’a d’abord ignoré. Persuadé à raison que « les transgressions d’hier sont les conventions d’aujourd’hui », ce sanguin guéri des idéologies se méfie des anticonformistes brevetés, toutes estampilles confondues. Ce soir-là, je parvins néanmoins à le dérider dès lors que notre conversation roula sur sa traduction du polar jamaïcain Rasta Gang, dont il avait su restituer la langue singulière, mélange d’argot black et de prose élisabéthaine. Quelques semaines plus tôt, j’étais allé chercher un exemplaire de ce roman en mains propres chez son éditeur Moisson rouge, au fond d’une cour du 12e arrondissement dont le portail menaçait de s’effondrer. Croulant sous les impayés, la maison n’a pas tardé pas à mettre la clé sous la porte.

Héros sous héroïne

En m’ouvrant la porte de sa garçonnière bruxelloise, Marignac me racontait la succession de désordres qui devait le mener à sa traversée du désert, au fond d’un sous-sol dostoïevskien dont il ne sortait que pour faire du sport ou acheter son tabac à pipe et son pur malt avenue Louise. Plaisirs bien innocents, loin de la défonce à marche industrielle de ses 16 ans. Paysan du Paris des « arpenteuses de bitume » et des marlous dealers d’héro, le jeune Marignac a inspiré comme personnage quelques anecdotes bien senties au Marignac romancier, auteur de Morphine Monojet.

S’il y a beaucoup du post-ado Thierry dans le personnage de Fernand, l’un des trois pieds nickelés héroïnomanes de ce roman au style finement travaillé, le Marignac de l’âge d’homme a fait appel à son imagination pour composer l’intrigue. Dans le Paris encore populaire de la fin des années 1970, « une époque qui ne connaissait encore ni les étiquettes magnétiques ni les codes-barres », Fernand le fils de « Phrance », Al l’héritier ashkénaze et « le Fils perdu » arménien croisent sur leur chemin une somptueuse métisse mi-anglaise mi-omanaise. Entreposée dans les archives de son père vétéran de l’armée britannique, sa morphine monojet est un fantasme vivant pour camés, une seringue injectant un dernier shoot de dopamine au condamné agonisant. Son vol par l’un des trois larrons emmène le lecteur dans un jeu de l’oie pour paumés en mal de romanesque, ayant en tête qu’« il fallait bien orner de fioritures le brouillard de défonce, découper des formes, invoquer des puissances contre le vertige et l’ennui, la routine monotone du toxico ».

De l’anglais au russe

Grâce au sport, le jeune Marignac a assez tôt décroché de l’héro pour se mettre à l’écriture de piges « dans la presse postgauchiste »  (Libé, Actuel). Sonne alors l’heure du seppuku éditorial que Marignac s’inflige avec l’ardeur du samouraï. Ce sera Fasciste, récit à la première personne d’un étudiant bien né engagé à l’ultradroite par conviction et aspiration romantique. Faute de codicille antiraciste prenant ses distances avec son héros, le romancier à peine trentenaire paie plein pot les soupçons qu’il s’attire. À un polardeux coco de ses aînés qui l’accule à lui dire « s’il en est ou pas », Thierry répond « Devine ! » avant d’inviter ce Vichinsky de troquet à poursuivre leur dialogue dans une petite rue sombre… Rétrospectivement, le Marignac de la maturité ne regrette rien. Son premier « bouquin provo-punk », réédité l’an dernier, est devenu culte aux yeux d’un brelan d’excommuniés. Après s’être grillé auprès d’une certaine presse, l’homme a poursuivi son bonhomme de chemin par la traduction. De l’anglais puis du russe, idiome de son complice Limonov, dont il épousa la femme fantasque Natacha Medvedeva dans un mariage blanc noué au cœur des eighties. Quelque vingt ans plus tard, devenu quadra, Marignac se brisera les nerfs à rédiger la notice nécrologique de Medvedeva, poétesse et icône rock and roll morte de ses excès un jour noir de 2003. Petit lot de consolation, Marignac a découvert et publié sur le tard les poèmes méconnus de Natacha dans un recueil consacré aux versificateurs maudits Essenine et Tchoudakov (Des chansons pour les sirènes, L’Ecarlate, 2012).

À force de conchier ouvertement les ayatollahs du néopolar et de refuser tout compromis, Marignac se brouille avec la Série noire. « Le polar, je m’en tamponne le coquillard ! », a-t-il récemment confié à un blog littéraire. Tant Fuyards, dont les protagonistes se mettent en quête de l’âme russe sous prétexte de résoudre une sombre histoire d’usine chimique polluée, que son chef-d’œuvre méconnu Milieu hostile naviguant entre Sébastopol, Paris et New York, relèguent l’intrigue policière au second plan. Non que Marignac manque d’inspiration, tant s’en faut. Mais la profondeur d’âme comme la petitesse de l’humanité ne requièrent qu’un décor pour surgir, sans que l’auteur ne doive imposer une énigme à la Agatha Christie. Ainsi Vint, son enquête à la Norman Mailer sur les drogues en Ukraine réalisée in situ, pulvérise-t-elle toutes les historiettes et documentaires larmoyants par son réalisme tragique.

Traversée transatlantique

Dans une veine encore plus subjective, son dernier opus Cargo sobre, récit méditatif de sa traversée transatlantique sur un navire industriel au régime sans alcool, a été écrit au crépuscule de sa descente aux enfers. Dramatiquement conscient de « la démolition méthodique de tout ce qui avait constitué (s) on mode de vie », Marignac approche des rives de la soixantaine avec une lueur d’espoir. L’évocation de ses « rares instants d’amour, où l’éternel psychodrame homme/femme n’a plus cours, où la possession perd toute importance, où les individus s’estompent au profit d’une netteté de la sensation de bonheur, impalpable comme un jeu de lumière, mais tout aussi indéniable, quelle que soit sa durée » poigne le cœur.

Dernièrement, Thierry m’a narré une anecdote loufoque : à Iekaterinbourg, un pope a tenté de convertir cet indécrottable athée au russe impeccable, entendant le soustraire aux griffes d’une « Europe satanique aux mains du complot judéo-maçonnique ». L’entreprise a tourné court. Comme son idole dada Hugo Ball, Marignac n’a pas besoin de mourir pour ressusciter.

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    publié dans le Magazine Causeur n° 92 - Mars 2016

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    • 6 Mars 2016 à 14h42

      Martini Henry dit

      J’avais lu son “Fasciste” lors de sa sortie et ce roman ne m’avait pas convaincu. Je n’étais pas entré dans son écriture du tout. Il faudrait que je le relise à l’occasion.
      Dans le même esprit, j’avais beaucoup apprécié celui de jean-Marc Parisis, “La mélancolie des fast foods”
      Ce roman a connu un destin un peu particulier : lors de sa publication en poche, l’auteur l’a affublé d’une quatrième de couv où il se croit obligé de dénigrer complètement son personnage. Une espèce de forme de remords assez surprenante en littérature…
      À titre de comparaison, voilà les deux comparée. Celle de sa sortie :
      “La dérive d’un jeune homme orgueilleux, froid mais nerveux, dandy bagarreur, dont le cynisme et la méfiance envers toutes les entreprises humaines éclatent dans la définition qu’il donne de lui-même : “fasciste passif”. Hugues Laroque est un punk Saint-Laurent qui attend la guerre et instruit le procès de son époque : la vulgate lepéniste, la religion Touche-pas-à-mon-pote, le délire de la communication, l’arrogance du café-théâtre qui squatte le cinéma français et, d’une manière générale, tous les signes et fétiches de son époque. L’écriture est à la mesure du sujet, glacée, implacable, d’une très haute tenue, passant du cynisme le plus désinvolte à l’aphorisme poétique. L’absolu désespoir de Laroque, sa démission du monde, le conduiront à quitter les deux personnes qui comptaient le plus pour lui : son ami Maury, militant BCBG du Front national ; et surtout Laurence, sa fiancée brune et fine, qui l’entretient, qui l’accompagne presque jusqu’à la fin du livre, avec laquelle Laroque ne voit plus l’intérêt de faire l’amour.”

      • 6 Mars 2016 à 14h44

        Martini Henry dit

        Et celle de l’édition poche :
        “La mélancolie des fast-foods a paru en 1987. A une époque pénible : l’extrême-droite s’installait en France et la gauche présentait les premiers signes d’une schizophrénie qui lui serait fatale. J’ai toujours pensé que le roman devait déchiffrer le réel. J’avais donc trouvé urgent de composer le portrait d’un jeune ” fasciste passif ” nommé Hugues Laroque, dont les sinistres tendances (vanité, culte de la violence, racisme larvé, romantisme morbide) exhalaient un certain air du temps. Ce roman est donc un roman historique. L’histoire des deux dernières décennies en a aussi fait un texte visionnaire. Le relisant plus de vingt ans après, Laroque m’apparaît en effet incarner un spécimen très contemporain de nihilisme, avec ce qu’il implique de narcissisme et de sauvagerie. Avec le temps, le personnage, déjà peu reluisant, a pris l’épaisseur d’un beau dégueulasse. Voici en quelque sorte son épitaphe. On ne va pas le pleurer.”
        Etonnant, non?

        • 6 Mars 2016 à 15h05

          isa dit

          Je le connais Parisis, perso!
          Il est exactement tout ce que vous détesteriez IRL, Martiny, pour le peu que je vous ai cerné. 

        • 6 Mars 2016 à 15h13

          Martini Henry dit

          Moi, je déteste vraiment très peu de gens… Je crois surtout que c’est moi qu’il n’aimerait pas puisque je correspond presque trait pour trait au portrait de son Hugues Laroque. Qu’il semble ne plus aimer aujourd’hui. Je m’y reconnais à la fois dans la préface de l’édition originale, comme dans la préface de l’édition de poche. Un agréable mélange des deux, donc.
          Je m’étonnais simplement de ce curieux changement de sentiment chez un écrivain vis-à-vis de son héros. Je crois que c’est assez inédit.
          Il n’empêche que j’avais beaucoup aimé ce livre. En tant que “spécimen très contemporain de nihilisme, avec ce qu’il implique de narcissisme et de sauvagerie. Avec le temps, le personnage, déjà peu reluisant, a pris l’épaisseur d’un beau dégueulasse”.
          Le portrait me semble assez fidèle.

        • 6 Mars 2016 à 15h20

          Martini Henry dit

          Dans le même genre, j’avais assez apprécié le roman de Taillandier, “Des hommes qui s’éloignent”. Le personnage de xéni, surtout, bien sûr…

        • 6 Mars 2016 à 15h29

          isa dit

          Je n’ai pas lu Taillandier.
          De Parisis je n’ai lu qu’une histoire de talons aiguilles( qu’il doit aimer porter, nan, j’ai rien dit) absolument nulle.
          En fait c’est une caricature du snobisme ” intellectuel” parisien. 

        • 6 Mars 2016 à 15h35

          Martini Henry dit

          Ça ne m’étonne pas, Isa. D’où l’obligation où il s’est trouvé de dénigrer le héros de son premier roman. Question de respectabilité dans les salons qu’il fréquente.

    • 6 Mars 2016 à 13h00

      isa dit

      Quel héros ce Daoud!
      On s’y croirait. 

      • 6 Mars 2016 à 19h35

        minguette dit

        alors lire ou pas Fasciste Isa ? Vous me semblez être une grande lectrice et je vous fais confiance.
        “Carence d’antifascisme”, c’est un peu la ligne derrière laquelle court Causeur avec ses rafales d’articles laborieusement anticonformistes. M’étonnerait que ce soit celle du sieur Marignac.