Il semblerait que les auteurs de romans noirs meurent jeunes, ces temps-ci et notamment ceux pratiquant la littérature de combat. Après ADG, après Fajardie, c’est au tour de Thierry Jonquet, à 55 ans, de se faire rattraper par le Moloch, cette monstrueuse figure qui avait donné son titre à l’un de ses plus grands romans.
Moloch, comme le dieu cruel qui réclame des sacrifices humains à l’image de nos sociétés de marché que Jonquet, militant pendant de longues années à « Lutte ouvrière » puis à la « Ligue », avant qu’elle ne devienne le NPA, cette annexe médiatique de la contestation boboïsée, avait décidé d’explorer avec cette froideur méthodique et discrètement désespérée qui fait les grands écrivains réalistes.

Pour en savoir plus sur l’engagement politique tel que le concevait Jonquet, on pourra lire le beau roman d’apprentissage, Rouge, c’est la vie qu’il a consacré à cette période où la fraternité révolutionnaire était une fête qui sentait bon la clandestinité, l’amitié et l’espoir. Son antistalinisme un rien rabique[1. Nobody is perfect.] de trotskyste l’amena aussi, au début de sa carrière de romancier, sous le pseudonyme de Ramon Mercader, à écrire Du passé faisons table rase, un roman à clef sur la résistible ascension d’un secrétaire général du PCF et qui se révèle un passionnant whodunit dans les travées du comité central.

Mais l’essentiel de l’œuvre de Jonquet est ailleurs. Ayant travaillé pendant des années comme ergothérapeute en gériatrie et en psychiatrie avant de devenir instituteur spécialisé, il a exploré in vivo les détresses, les folies et les pathologies meurtrières et apporté des thèmes tout à fait nouveaux au roman noir, par exemple avec Mygale où un père venge sa fille violée en séquestrant le coupable et en le transformant en femme par des injections d’hormones, ou encore dans La belle et la bête, réécriture achélémienne du conte de Perrault avec un inoubliable personnage de vieux conservant ses ordures dans son appartement[2. Pour l’anecdote, ce roman eut en son temps l’honneur de porter le numéro 2000 de la Série Noire.].

Cette manière de jouer avec le réalisme fantastique trouvera son sommet dans Ad vitam aeternam, un de ses premiers gros succès de librairie. Thierry Jonquet savait néanmoins parfaitement maîtriser les codes du genre et son diptyque, Les Orpailleurs suivi de Moloch, où l’on retrouve les mêmes personnages de flics et de juges, forme une saga unanimiste, à la Mc Bain, qui restera une référence quand on voudra se documenter sur la France des années 1990. De même, Thierry Jonquet est-il, à notre connaissance, le seul écrivain dans Mon vieux à avoir abordé la canicule de 2003 pour ce qu’elle était réellement : le fiasco d’un Etat-providence mis à genoux doublé d’un phénomène pré-apocalyptique.

Thierry Jonquet savait que le métier d’auteur noir comporte des risques, notamment celui de choquer les bonnes consciences en apportant de mauvaises nouvelles, simplement parce qu’on décrit ce qui se passe, ce qui se passe vraiment. Ainsi, n’ayant jamais sombré dans le polar de divertissement anxiolytique ou le catéchisme de la gauche tendance angélique, il avait publié un roman dont le titre emprunté à un vers de Victor Hugo, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte[3. Qui lui valut en 2007 la médaille d’honneur de la LICRA.] décrivait le quotidien d’une enseignante débutante dans une zone sensible en proie aux pulsions communautaristes.

Ecrire que les opprimés pouvaient se conduire comme des salauds, voilà qui n’a évidemment pas plu à tout le monde. Pour certains, Karl Marx n’est qu’un barbu altermondialiste sympa grâce auquel on fait des beaux T-shirts, pour d’autres, comme Jonquet – et nous-mêmes –, la leçon de « La lutte des classes en France » n’est pas de celles qu’on n’oublie : oui, c’est bien le lumpenprolétarariat marionnettisé par les dominants qui a noyé dans le sang la tentative de révolution ouvrière en juin 1848.

Jonquet a su faire preuve du même refus du simplisme sur un autre dossier plus que chaud (mais est-ce vraiment un autre dossier…), le conflit israélo-arabe. Là encore, il a désespéré nombre de ses anciens camarades, ceux pour qui l’ostension d’un keffieh tient lieu d’analyse globale. Et quand, notamment aux côtés de « La Paix Maintenant », il militait pour une paix juste au Proche Orient, c’est bel est bien d’une vraie paix, donc vraiment juste pour les deux camps qu’il parlait. Sa première prise de conscience politique lui est venue en découvrant la Shoah : il en parlera très explicitement dans les Orpailleurs mais de fait il en parlera toujours.

Ce devoir de déplaire, voire de tirer contre son propre camp dans une tradition toute bernanosienne, Jonquet l’avait assumé jusqu’au bout. C’est pour cela qu’il lui arrivera ce qui arrive assez peu souvent aux écrivains «de genre» ou aux écrivains tout court, d’ailleurs : être relus.

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