Sylvain Tesson, le recours aux interstices | Causeur

Sylvain Tesson, le recours aux interstices

Après son retour d’entre les morts, il sillonne l’ultime France sauvage

Auteur

Romaric Sangars
est journaliste littéraire et co-animateur du Cercle Cosaque

Publié le 29 octobre 2016 / Culture

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Sur les chemins noirs, Sylvain Tesson, Gallimard. Couverture.

Qu’il s’enferme plusieurs mois dans une cabane au bord du lac Baïkal (Dans les forêts de Sibérie) ou qu’il commémore deux siècles après, en en refaisant le trajet en side-car, la retraite de Russie (Bérézina), Sylvain Tesson trouve sur les routes concrètes les voies de ses livres. Son expérience intérieure se livre au grand air. Paysages, passages, pages, se confondent chez cet écrivain qui engage tout son corps, à chaque fois, dans l’aventure d’un livre, entre la carte et l’écritoire, l’IGN et l’ISBN. Sauf que le corps en question, à la remise du manuscrit précédent, a chuté. Et l’on se souvient comment Tesson assura alors la promotion de Bérézina, des plateaux de Laurent Ruquier au fond de salle des Cosaques, des vis dans la colonne, bandeau-pirate sur l’œil droit et gueule cassée, donnant l’impression, à force de mimétisme littéraire, d’avoir véritablement vécu la débâcle de la Grande Armée, et de narrer, depuis, son aventure avec les blessures d’un authentique Grognard, comme s’il eut été aux soldats de Napoléon ce que saint François d’Assise avait été au Christ et qu’à l’instar de Celui-ci, ceux-là avaient ratifié leur disciple de leurs propres stigmates.

En réalité, c’est la « stégophilie », où la manie d’escalader les toits, essentiellement en état d’ivresse, qui faillit être fatale à notre aventurier. Et c’est sur son lit d’hôpital qu’il se fit la promesse, s’il pouvait remarcher, non de reprendre Jérusalem, mais d’arpenter ce pays qu’il n’avait de cesse de déserter, le sien, mais pas n’importe comment, non, en suivant une diagonale du Mercantour au Cotentin, de la Méditerranée à l’Océan en passant par le Massif Central, mais surtout, décida-t-il en préparant son périple, de traverser les zones classées comme relevant de l’ « hyper-ruralité. » Les dernières friches où se cacher au cœur-même du cher vieux pays, là où l’on peut encore planter sa tente au hasard, se dispenser des foules, contempler une nature dépolluée de l’homme, et observer, dans son revers négatif, les transformations successives du territoire autour. La tête-brûlée ose ainsi l’un de ses plus intrigants voyages, le plus humble et le plus intime, sous le signe de la conversion, non à un dieu quelconque, mais dans le sens littéral du mot, d’un « retour sur soi » qui ne pouvait s’expérimenter que par une traversée de la terre natale, le corps encore en vrac, et le fantôme de sa mère récemment décédée en ombre récurrente.

« Sur les chemins noirs, nous nous enfoncions dans le silence, nous quittions le dispositif. », écrit Tesson qui livre ici une espèce de carnet de bord économe, réduit aux observations les plus littéraires, ou bien philosophiques, souvent exprimées en formules brillantes et brèves, exploitant au fur et à mesure ce symbole cherché, senti, décanté des « chemins noirs », comme une opération alchimique de ressourcement, mais également comme une réactualisation du « recours aux forêts » prôné par Ernst Jünger, alors qu’éviter les balises est devenue une quête en soi, et que le recès sauvage ne subsiste que comme une archipel cernée de toute part. À l’encontre du pli que prend le monde, chercher des replis où se déconnecter des satellites et des nouvelles éphémères pour se reconnecter au temps long, à soi, au roc, à la gratuité, à la contemplation, voici qui, finalement, étant donnée la force croissante du courant, tient autant à l’exploit, désormais, que de commémorer en side-car la retraite de Russie. Tesson le rescapé nous indique, par ce beau petit livre, qu’il s’agit néanmoins d’une condition de survie.

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson – Gallimard.

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    • 1 Novembre 2016 à 11h00

      Hannibal-lecteur dit

      J’achèterai pas. Ce que peut avoir à dire un connard qui escalade les toits quand il se pinte, ne m’intéresse pas car ça procède obligatoirement des mêmes prémisses. J’irai pas payer pour savoir quoi.
      Il y a une faute marrante dans le texte :”une archipel cernée de toutes parts”… c’est sans doute d’une archi-pelle qu’il s’agit, une archi-pelle à creuser la connerie…

    • 1 Novembre 2016 à 8h24

      caffer dit

      Très bon livre, qui nous ballade dans cette France que nous ignorons, et qui en fait a été oubliée, épargnée par les ZUP, ZAC, rond-points et autres parkings de supermarchés.  

    • 31 Octobre 2016 à 17h41

      MGB dit

      Et j’adore la photo du baroudeur qui joue du pipeau sous l’oeil du photographe. Un vrai héros solitaire de kolanta.

      • 1 Novembre 2016 à 11h08

        Hannibal-lecteur dit

        Du pipeau, c’est exactement ça!

    • 31 Octobre 2016 à 17h40

      MGB dit

      Moi, il me gonfle un peu. “Hé, les mecs, vous avez vu ce que j’ai fait ? Non ? ben, je vous en écris cent pages.”

    • 30 Octobre 2016 à 9h03

      agatha dit

      La randonnée solitaire va devenir en France un privilège réservé aux grands sportifs comme Sylvain Tesson, du fait de l’étalement urbain :
      http://www.lexpress.fr/region/alerte-la-france-a-detruit-l-equivalent-de-7-departements-en-trente-ans_1671394.html
      C’est une triste réalité dont on peut se rendre compte facilement sur des trajets qu’on parcourait 2 ou 3 décennies auparavant dans de ravissants coins de campagne: des lotissements de maisons individuelles bien compacts partout, de petits centres commerciaux à intervalles très rapprochés, les interstices se bouchent, hélas.

    • 29 Octobre 2016 à 21h04

      lisa dit

      Une lecture à prévoir….

    • 29 Octobre 2016 à 12h51

      eclair dit

      article intrigant

      laissant sur notre faim.

    • 29 Octobre 2016 à 11h23

      Syagrius dit

      Tesson est un évadé solitaire. Il est libre, lui.

    • 29 Octobre 2016 à 8h49

      Habemousse dit

       Quels rapports entre la Sibérie, le lac Baïkal et les paysages de la France profonde ? Le silence vivifiant qui permet à l’homme de réfléchir à sa condition en « grandeur nature », sans images préfabriquées, montées et assemblées pour retransmettre sur canapé une vision sans danger de notre environnement.

      Notre gueule cassée nationale, qui sait ce qu’il en coûte de grimper, loin du narcissisme des artistes, nous fait partager l’émotion qui le traverse, sans nous montrer la voie, juste une piste sous les frondaisons, avec l’humilité d’un être qui sait qu’il est mortel, contrairement à la plupart de ses contemporains. 

      • 29 Octobre 2016 à 8h51

        Habemousse dit

        … de grimper vers les étoiles, loin du…

    • 29 Octobre 2016 à 7h39

      sacrebleu dit

      Tesson géographe, je veux bien ; mais historien c’est moins sûr ! Situer la bête du Gévaudan au XVe siècle (Sur les chemins noirs – page 88) : de quoi crier au loup !

      • 29 Octobre 2016 à 11h01

        expz dit

        Surtout que le loup,il aurait pu le rencontrer si il avait parcouru le Mercantour en Hiver…