D’Orlando à Magnanville, l’armée des loups solitaires | Causeur

D’Orlando à Magnanville, l’armée des loups solitaires

Omar Mateen et Larossi Abballa ont des profils similaires

Auteur

Alain Nueil

Alain Nueil
est romancier et professeur de lettres agrégé.

Publié le 14 juin 2016 / Monde Politique

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La principale leçon à tirer de ces deux tristes journées de juin 2016, c'est le caractère multiforme, souple et continuellement changeant de la menace islamiste.

Des policiers bloquent la rue menant au domicile du couple tué par Larossi Abballa, le 13 juin au soir. (Photo: SIPA_ap21909340_000006)

Le pire n’est pas toujours sûr, dit-on pour se rassurer. Mais quand il arrive, il faut le regarder dans toute son horreur sans ciller des yeux. Magnanville, village des Yvelines, et Orlando, épicentre de la Floride festive de Mickey Mouse, n’avaient strictement rien en commun et personne n’aurait songé à les jumeler. Depuis hier, elles sont ensemble les capitales du pire des djihadismes, le djihadisme de naissance solitaire et d’immédiate récupération par un franchiseur universel qui ne demande aucun papier, aucun droit d’entrée, l’Etat islamique. Le djihadisme sans copains, sans bandes, sans réseau, du moins avant de passer à l’action, est sans doute le plus difficile à contrecarrer, le pire cauchemar des polices.

Multiplication des terroristes

Le concept de loup solitaire, créé pour décrire Mohamed Merah, est frappant mais mal approprié parce que la métaphore est doublement trompeuse. Les vrais loups sont devenus très rares en Europe, la comparaison suggère que le tueur de Toulouse appartient à une espèce en voie de disparition, ce qui est à l’inverse de la multiplication actuelle des terroristes. Même l’adjectif ”solitaire” est ambigu. ”Solitaire” bien sûr par la naissance du projet terroriste dans une conscience individuelle. Tout projet est d’abord un secret, décider de se marier ou d’obéir à une vocation de prêtre se fait dans le for intérieur avant d’être communiqué aux autres. Le djihadiste solitaire ne le reste pas longtemps : si son projet est en préparation, les vidéos de l’Etat islamique ou les prêches salafistes exaltés vont lui fournir son carburant de haine. Si son projet aboutit, le terroriste demande à être franchisé par l’EI, et la multinationale s’exécute avec empressement, sans formulaire à remplir ou droit d’entrée.

L’Occident, voilà leur ennemi

Les ressemblances entre Omar Mateen, le tueur d’Orlando et Larossi Abballa, celui de Magnanville, sont aussi tristement instructives que leurs différences. Tous deux sont des immigrés de seconde génération, citoyens de leur pays de naissance, qu’ils portent sur le papier mais pas dans leur cœur ; tous deux sont connus des services de police, tous deux ont agi seuls, tous deux sont fanatisés mais nullement fous. Dramatique conséquence sur le regard que tous les non-musulmans d’Occident vont porter sur leurs compatriotes musulmans : la suspicion généralisée, et par exemple en France le sentiment de vivre à côté de six millions de dormants qui peuvent s’éveiller pour les raisons les plus variées : avoir vu un couple homosexuel s’embrasser, avoir maille à partir avec son employeur et lui couper la tête, comme l’a fait Yassin Salhi dans l’Isère, etc. Dernière ressemblance : à la différence du 13 novembre, les victimes sont ciblées avec précision, homosexuels à Orlando, policiers à Magnanville. Ajoutons bien sûr que le non-ciblage apparent est aussi un ciblage : l’Occident, sa vie libre et dissolue.

La différence principale est l’arme choisie, le poignard pour Larossi Abballa, le fusil d’assaut pour Omar Mateen. Malgré l’écart dans le nombre des victimes, le crime de Magnanville me paraît le plus inquiétant. Tuer au couteau ne demande guère de technique, seulement de la force et de la détermination. Tuer un couple de policiers à son domicile est une nouveauté tout-à-fait effrayante. Quel représentant de l’ordre sera désormais tranquille sur son canapé entre sa femme et ses enfants ? Terrible menace qui va s’infiltrer dans la vie privée des forces de l’ordre… On passe du terrorisme de proximité – que j’avais dénoncé dans ces colonnes le 14 novembre – au terrorisme de voisinage, prélude au pire type de guerre civile. Les voisins s’égorgeaient en France entre catholiques et protestants pendant les guerres de Religion, les voisins hutus bâtonnaient à mort leurs voisins tutsis au Rwanda, les voisins serbes et musulmans s’entre-tuaient à Sarajevo, avant que ne se fasse la partition de la ville entre un centre musulman et des faubourgs serbes.

Il faut certes se scandaliser de la facilité avec laquelle s’achètent les armes d’assaut aux Etats-Unis. Le combat perdu par Obama était un noble combat et il faudra le reprendre. Il faut certes se scandaliser du massacre homophobe d’Orlando et rappeler que presque tous les pays musulmans ont des législations anti-gays odieuses et archaïques. Mais la principale leçon à tirer de ces deux tristes journées de juin 2016, c’est le caractère multiforme, souple et continuellement changeant de la menace islamiste. De la destruction des Twin Towers le 11 septembre 2001, après des mois de préparation sophistiquée impliquant des dizaines de personnes, jusqu’au crime solitaire et rudimentaire de Magnanville, il n’y a pas de rupture de continuité. Il y a un cancer proliférant et protéiforme qui mute sans arrêt et accomplit son projet de lutte totale, sur tous les plans et par tous les moyens.

Penser l’inédit

”Les leçons de l’Histoire” ne sont ici d’aucun secours. Cette situation de religion qui a été transformée, bien malgré elle, en cinquième colonne dans tout l’Occident ne ressemble à rien de connu, ni à la subversion communiste de l’entre-deux guerres, ni à la guerre froide. On se croirait plutôt dans l’une des séries américaines en vogue dans les années 90, où des extraterrestres cruels et conquérants prenaient la tête des voisins de palier.

Il est illusoire de penser que les démocraties s’en tireront avec leurs armes habituelles. Tous ceux qui disent que le renoncement, même partiel, à l’Etat de droit serait une victoire de l’EI nous entraînent dans une impasse. Selon une formule bien connue il faudra ”terroriser les terroristes”. Salah Abdeslam, menacé par la peine de mort, serait plus bavard pour sauver sa tête. Tant pis pour Victor Hugo. Après tout, il ne nous dit jamais ni le nom, ni le crime du prisonnier dans le Dernier jour d’un condamné à mort. Peut-être qu’il s’appelle Hitler et que l’écrivain a voulu faire un peu de science-fiction.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 16 Juin 2016 à 9h44

      MGB dit

      Toute cette polémique stérile me fait penser à l’abolition de la peine de mort en France où le débat a été ô combien biaisé. On apprend en criminologie (du moins avant 1981, aujourd’hui je ne sais pas) que la peine a trois fonctions :
      1) sanctionner le coupable (la punition)
      2) le rééduquer
      3) protéger la société

      De nos jours, l’idée même de protéger la société est une hérésie pour le Camp du Bien puisque par définition, les délinquants sont victimes de la société.

      La vie du criminel, même le plus abject, doit donc être sauvegardée. Chacun de nous sait que des vies auraient pu être sauvées si certains criminels récidivistes avaient été condamnés à mort et exécutés.

      Badinter et les autres nous ont dit que la peine de mort n’était pas efficace, c’est à dire dissuasive, mais le problème n’est pas là : il est dans la protection de la société. En éliminant définitivement un criminel dangereux, on protège la société pour l’avenir.

      C’est la même chose avec les terroristes islamistes. Alors certes, tant qu’ils ne sont pas passés à l’acte, on ne peut rien faire. Beauté et faiblesse de nos démocraties… En attendant, des innocents payent de leur vie la pusillanimité de nos “élites” politiques.

      Quand un chien est enragé, on l’élimine.

      Si les choses ne se font pas légalement, elles se font en douce.

    • 16 Juin 2016 à 3h20

      dov kravi דוב קרבי dit

      i la France regardait mieux ce qui se passe en Israël, peut-être serait-elle en mesure de comprendre deux ou trois choses sur la manière dont un Etat de droit peut gérer la question de la violence. Le rôle des politiques est de permettre aux forces de sécurité d’accomplir leur mission. Personne en Israël n’a jamais envisagé qu’un membre d’un service de sécurité, police, armée ou autre devait rendre son arme en fin de journée, car même s’il n’est pas en fonction il le reste en potentiel 24H sur 24, en cas de nécessité. Par ailleurs il n’y a pas de sécurité si l’action des forces de l’ordre n’est que défensive, un suspect n’est pas seulement une personne à surveiller, mais à neutraliser, quand bien même il n’aurait en tête aucun projet concret pour le moment. Le risque zéro n’existe pas, mais la vigilance doit devenir un réflexe citoyen et on le voit dans l’attitude des Israéliens depuis le début des attentats au couteau ces derniers mois. Ce sont en général les voisins, les passants qui réagissent et si l’on pense au drame des deux policiers poignardés en France, il est plus que probable qu’en Israël le terroriste aurait été neutralisé avant même l’intervention du RAID. Il ne suffit pas de dire qu’on est en guerre, il faut en intégrer le sens et les conséquences.
       Michaël Bar Zvi

      • 16 Juin 2016 à 16h57

        Pierre Jolibert dit

        Vous avez raison, mais il se trouve que c’est quelque chose qui s’apprend sur le long terme, et non en une ou deux années.
        C’est le problème plus général de la Garde nationale. L’ambiance Ronde de nuit est certainement à portée de main dans les nations ou fédérations de nations où la vie collective locale est très importante et structurée dans tous les autres domaines (Provinces-Unies, Suisse, Etats des Etats-Unis, mais les paroisses anglaises aussi, je ne sais pas si Israel leur ressemble). Elle l’était un peu dans la France des XIVème-XVIème siècles et il serait passionnant de fouiller les cas assez nombreux où les voisins ont été secourus ou cachés plutôt que massacrés pendant les guerres civiles des Valois.
        Mais dans un contexte d’Etat central abstrait depuis 3 siècles et plus, où dans sa version pavillonnaire actuelle la majorité des administrés pensent encore que le maintien de la sécurité est un service à leur rendre plutôt qu’une victoire à remporter, et où ils ne sont pas habitués à autre chose, l’explosion de la violence risque d’être plus désordonnée.
        Le cauchemar que M. Nueil n’évoque pas en exemple, c’est le double populicide indien de 1947, après 40 ans de lutte antibritannique non-violente. C’est peut-être un délire personnel, et le cas indien est peut-être tout simplement avant tout lié à des traits de densité ou autres, mais je me méfie beaucoup des paisibles peu entraînés.

        • 16 Juin 2016 à 18h02

          dov kravi דוב קרבי dit

          Bonjour Pierre, votre remarque sur les sociétés ” Ronde de nuit ” est très pertinente et s’applique aussi à Israël (terrorisme oblige).
          Mais alors vous suggérez qu’il est trop tard pour la France.
          J’apprends que Clavreul envisage de dissoudre le répugnant et raciste PIR…

        • 16 Juin 2016 à 18h23

          Pierre Jolibert dit

          Bonjour kravi
          Pas trop tard, puisque ça a eu existé, mais ça implique une mutation générale, institutionnelle et morale qui prend forcément du temps, et qui n’est pas du tout dans les attentes ni des dirigeants actuels ni de la partie de la société visible dans les médias.
          Cela dit il y a aussi un désir en ce sens qui se manifeste. Et je crois que la mutation se fait bel et bien. Et ceux qui veulent la faire trop vite alors qu’ils y sont peu préparés en réalité et pour le seul thème qui les intéresse (les armes à feu) m’horripilent (le culte actuel de la Corse, ceux qui mettent 2A sur leur plaque d’immatriculation). Mais enfin s’ils éprouvent la même joie à venir désherber la station d’épuration commune ou boucher les ornières de la route, alors ça va.

    • 16 Juin 2016 à 2h54

      dov kravi דוב קרבי dit

      Les bisouniais qui, tel Obama au lendemain d’Orlando, réclament le contrôle des armes (et non des terroristes islamiques) sont dans l’erreur (volontaire) complète. 
      Au marathon deBoston ils ont utilisé des cocottes-minutes. 

    • 15 Juin 2016 à 16h06

      MGB dit

      Jusqu’à quand va t-on les laisser vivre tranquillement ? Sommes-nous des moutons ?

      • 15 Juin 2016 à 16h47

        Peter33 dit

        On devrait abattre qui a titre préventif ?

    • 15 Juin 2016 à 14h51

      golvan dit

      Ce qui est sûr, c’est que l’opinion publique se radicalise au rythme des attentats musulmans sur le sol français et que l’opinion sur l’islam ne va pas tarder à déboucher sur une complète intolérance. 
      L’attitude des musulmans en France vis-à-vis des attentats islamiques peut pour l’instant assez facilement jouer sur les deux tableaux, s’offusquer publiquement mais encaisser en retour les “accomodements raisonnables” destinés à calmer les excités.
      Mais le vent semble tourner et on pourrait glisser vers une façon de raisonner directement liée à la tactique du “guérillero baignant parmi le peuple musulman comme un poisson dans l’eau” en considérant qu’il faut alors vider le bocal. 
       

      • 15 Juin 2016 à 15h24

        ZOBOFISC dit

        Le bocal est trop lourd pour le vider. Il faut juste une petite péllicule d’huile (d’olive évidemment) en surface pour asphyxier les poissons.

    • 15 Juin 2016 à 13h29

      Grouex dit

      Il ne faudra pas que “terroriser les terroristes” il faudra que certains réalisent qu’ils ont intérêt à parler.
      Curieusement la dévotion pour les “lanceurs d’alerte” véritable officialisation de la délation généralisée ne semble pas encouragée dans une communauté où tout le monde sait tout sur tout le monde.

    • 15 Juin 2016 à 11h32

      meylanville dit

      La théorie des loups solitaires ne tient pas debout une seconde .
      Tout est planifié .
      Cette théorie ne cherche qu’à fournir des excuses à des renseignements qui, soit ne font pas leur boulot, soit ne sont pas suivis d’effets .

      • 15 Juin 2016 à 12h24

        Peter33 dit

        Je pense que vous avez complètement tort. Cette stratégie du loup solitaire est la pire qui puisse être employée contre l’Occident. Chaque loup solitaire est comme une bombe a retardement dont personne, même pas le loup, ne sait quand elle va exploser. Il appartient a chacun d’eux de se comporter de manière totalement anonyme, de se fondre dans le milieu et de saisir l’opportunité lorsqu’elle se présente. Vous pouvez avoir les meilleurs services de renseignements vous ne pourrez jamais détecter ce genre de cinglé. Sauf s’il commet des erreurs qui le mettent en lumière.

        • 15 Juin 2016 à 14h56

          Scarabas dit

          En plein dans le mille !

        • 15 Juin 2016 à 16h50

          lisa dit

          Tout à fait, l’etat islamique a appelé chaque musulman à tuer pendant leur ramadan, les déséquilibrés cogitent et sombrent.

        • 16 Juin 2016 à 13h41

          C. Canse dit

          À peter33

          D’accord avec vous, pour la 1ère fois. Reste à donner aux citoyens l’autorisation de s’armer, ceux qui le veulent.
          Pourquoi seuls les représentants des forces de l’ordre portent-ils une arme ?
          Les citoyens ne seraient-ils pas égaux devant la loi ? 

          Le lavage de cerveau a eu de tels effets que nombre de français s’imaginent que rien que de prononcer le mot : pistolet, ça tuerait !
          Une arme ne tue que si l’on s’en sert !
          Et les tarés-tueurs ne se gênent pas pour le faire savoir et le démontrer.
          Si on ne veut pas de lois liberticides, il faut autoriser les citoyens à s’armer.
          C’est pas évident d’obtenir les autorisations, de trouver un magasin.
          Mais ça, je l’avais déjà dit et rien ne change, il y a toujours des terroristes et des victimes tuées, blessées à vie.

    • 14 Juin 2016 à 23h50

      Cardinal dit

      “Selon une formule bien connue il faudra ”terroriser les terroristes”. Salah Abdeslam, menacé par la peine de mort, serait plus bavard pour sauver sa tête.”
      Peut être ? Mais il serait probablement le seul, tous les autres sont morts, une mort qu’ils voulaient au nom d’Allah.
      S’il écope de la perpétuité en isolement total reste à savoir combien de temps il durera avant de se fracasser la tête contre les murs.

      • 15 Juin 2016 à 14h05

        ZOBOFISC dit

        Au prix que ça nous coûte, j’espère que ce sera le moins longtemps possible !

      • 15 Juin 2016 à 15h41

        MGB dit

        pas une grosse perte…