Terrorisme: le choc des mondialisations | Causeur

Terrorisme: le choc des mondialisations

Ce qui nous revient violemment, c’est l’utopie d’un monde unifié

Auteur

Jean de Maillard
magistrat, essayiste, auteur notamment de " La fabrique du temps nouveau, entretien sur la civilisation néolibérale" avec Karim Mahmoud-Vintam (Temps présent)

Publié le 17 juin 2016 / Monde Religion

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La mondialisation produit tout à la fois des individus libéraux et pacifiques, tolérants envers toutes les opinions, croyances ou cultures, et des individus qui revendiquent d'incarner à eux seuls une foi eschatologique aveugle et violente.
daech mondialisation magnanville

Aéroport de Sidney. Sipa. Numéro de reportage: SIPAUSA31324656_000063.

Nous sommes aujourd’hui face à un double défi, que le terrorisme islamiste pousse jusqu’à l’extrême. Primo, il existe un état social critique dont on n’a pas pris la mesure parce que sa progression a été longtemps silencieuse. Secundo, la particularité de cet état est dans ses manifestations chaotiques, qui ne relèvent de rien de connu et échappent à notre rationalité.

D’où cela vient-il ? D’abord d’une inexorable descente aux enfers civilisationnelle qui progresse depuis des années en dessous des radars. Nous ne l’avons pas vue venir parce que nous ne voulions pas la voir. N’étions-nous pas persuadés que les seuls et derniers obstacles à la concorde universelle étaient les clivages et les rigidités sociales créés par les États-nations ? Il était tentant de croire qu’en construisant un monde qui se passerait enfin d’eux, on apporterait la fraternité, au lieu des guerres et des misères dont ils avaient émaillé leur histoire. Nous pensions, soulagés, être en train de les faire disparaître. En réalité, nous n’avons fait que déplacer le problème parce que l’ouverture des frontières et le brassage des populations n’effacent pas aussi simplement les différences.

Le déclin des civilisations

Mais personne, pas même les autres pays occidentaux qui ont choisi un mode d’intégration inverse du nôtre en reconnaissant le droit à la différence culturelle, n’a réussi à résoudre ce dilemme. Nous avons créé des fractures irrémédiables, dont les victimes ont été les plus vulnérables.

Soyons clair : nous n’assistons pas à un choc des civilisations mais plutôt à son contraire : la mondialisation est une forme de civilisation universelle érigée sur les décombres de toutes celles qui avaient auparavant façonné l’histoire humaine.

Mais pourquoi la présence d’une discothèque pour homosexuels à Orlando constitue-t-elle un affront pour des musulmans de Mossoul ? Pourquoi fallait-il massacrer les jeunes du Bataclan ? Pourquoi faut-il égorger un policier et sa femme sous les yeux de leur fils de trois ans ou assassiner des enfants juifs dans leur école ?

Ayons en tête que ces terroristes endoctrinés sont tout aussi mondialistes que nous, mais dans leur domaine et non dans le nôtre. Pour nous, la mondialisation, c’est l’ouverture pacifique des frontières et une nouvelle forme d’universalité qui devrait reposer sur un socle minimal de valeurs communes : liberté, tolérance, non discrimination… sont devenues les marqueurs de la mondialisation à l’occidentale.

Les djihadistes sont, dans une tout autre forme de mondialisation, antérieure à la modernité politique, ils se voient en avant-garde d’une Oumma qui serait enfin prête à s’accomplir. Ce ne sont pas deux civilisations qui s’affrontent, mais deux conceptions incompatibles de la mondialisation qui se chevauchent.

Djihad mondialisé

C’est pourquoi la question n’est pas celle d’une civilisation barbare ou rétrograde qui viendrait combattre la nôtre. Elle est celle d’une nouvelle civilisation mondialisée dont toutes les contradictions éclatent en même temps et aux mêmes endroits, et dont nous sommes tous les auteurs. Elle prétend intégrer et englober toutes celles qui l’ont précédée tandis qu’elle les fait justement disparaître. Nous autres Occidentaux avons conçu la mondialisation comme une contractualisation universelle de toute relation, qu’elle soit économique, financière ou sociale, sur fond de dynamitage des constructions nationales identitaires qui constituaient le socle de toute socialisation réussie. Ce qui nous revient avec la violence la plus extrême, c’est l’utopie d’un monde unifié et pacifié, qui produit de l’intérieur – et non de l’extérieur – une désintégration atomique, dans tous les sens du terme. Et cette détonation intérieure, qui n’est plus amortie par rien, crée la puissance de la déflagration.

Le problème de cette nouvelle civilisation désenchantée (au sens où Marcel Gauchet emploie ce terme) que nous avons fabriquée joyeusement sans la voir et sans la comprendre, c’est qu’elle produit tout à la fois des individus libéraux et pacifiques, tolérants envers toutes les opinions, croyances ou cultures venues d’ailleurs dans un espace social qui voudrait être entièrement laïcisé et pasteurisé, et des individus qui revendiquent d’incarner à eux seuls plus qu’une civilisation : une foi eschatologique aveugle en une mondialisation des temps derniers, convaincus qu’ils sont d’être les anges exterminateurs choisis pour éliminer tous ceux qui veulent vivre et non mourir.

Parmi ces gens-là, il y en a de deux sortes : d’abord les illuminés, idéologues professionnels qui prêchent et mènent le djihad mondial, en naviguant sur tout ce que leur offre gracieusement le monde globalisé pour disperser dans ses quatre coins leurs discours haineux. A l’autre extrémité, ceux dont notre nouvelle civilisation sans repère, sans structure morale ni mentale, sans racines et sans espoir pour qui n’en maîtrise pas les codes, a fait s’effondrer la personnalité.  Leur vacuité sociale, culturelle, morale et psychique fonctionne comme une pompe aspirante pour une idéologie de pacotille qui est absorbée aussi vite que s’est creusé leur vide intérieur.

Un défi inédit

Alors, que faire ? Commencer par se dire qu’on ne règle pas ce genre de problèmes au comptoir du Café du commerce. Concrètement, nous sommes confrontés à des situations inédites. Nos institutions, nos instruments juridiques ne les ont pas prévues pour une bonne raison : nous avons été formatés pour penser en termes binaires. Le bien n’est pas le mal, le criminel est le contraire du légal, l’honnête est l’opposé du malhonnête, les bons ne sont pas les méchants, il y a le vrai et le faux, etc. Mais tout cela n’existe plus : cela n’a même jamais existé, évidemment, mais nos institutions fonctionnaient précisément pour qu’on ne le voie pas.

Or, aujourd’hui, nos institutions ne produisent plus de signification symbolique, elles se battent pour ne pas s’effondrer et elles gèrent cahin-caha l’urgence et les catastrophes dans le brouillard d’une guerre qui n’en est même pas une, car elles ne savent plus vraiment à quoi elles servent. Il y a un vivier, simplement chez nous, de 10 000 ou 12 000 individus dont chacun est capable de provoquer en quelques minutes une tuerie qui émeut le monde entier. Voilà effectivement un défi dont une seule chose est sûre : nous n’avons aucune recette, ni policière, ni judiciaire, pour y faire face. Et nous sommes embarqués dans un monde chaotique qui produit cet état de fait et qui le produira de plus en plus.

Cela doit nous inviter à repenser la mondialisation que nous avons créée comme des apprentis sorciers. La question qui se pose est terrible : cette mondialisation apparemment irréversible est-elle encore compatible avec les valeurs universelles au nom desquelles nous l’avons construite ?

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 21 Juin 2016 à 13h30

      salaison dit

      tout est bon dans le cochon ! (et aussi chez les Républicains-Socialistes !) (non non ! y a pas d’erreur j’ai bien dit Républicains-Socialistes ! (ou “socialo-Répubicains”….) c’est du pareil au même!

    • 17 Juin 2016 à 18h36

      François dit

      Mondialisation, consumérisme, hédonisme, tolérance de façade, individus libéraux et pacifiques… Mon œil pour les derniers !
      Individus imposant leurs normes plutôt. Leur égocentrisme lorsqu’il ne s’agit pas tout simplement d’égoïsme.

      Phallocratisme moyen-oriental contre femelisme occidental.
      Guerre des sexes en réalité.
      Chez nous, meurtre du père.
      Perte d’éthique et de valeurs n’impliquant que très marginalement notre spiritualité.
      Violence ? Oui. Laquelle ? Celle du Tigre moyen-oriental ou de l’araignée occidentale, violences différentes fort bien expliquées par Olivier Clerc dans son ouvrage ‘Les deux formes de violence”

      Intéressant rapport de l’UNAF aujourd’hui sur le ressenti du rôle des pères :
      http://www.unaf.fr/IMG/pdf/bro_20p_obsv_familles_8-finale_2_.pdf

      La société estime que seulement 1% d’entre eux est plus important que la mère…!

      Société fémino-maternaliste induisant déclin et décadence et la société continue de considérer le pouvoir de la femme comme indispensable.

      Étrange masochisme.

    • 17 Juin 2016 à 17h18

      franchement dit

      Je ne suis vraiment pas ce type de discours abscons et phraseur. Un ennemi, quand on le connaît on le combat. Je me garde de faire à autri ce que je ne voudrais pas qu’il me fît. Je n’admets pas d’autrui ce que je ne permets pas de lui faire.

    • 17 Juin 2016 à 16h28

      Claude T. dit

      Les valeurs d’une mondialisation par la laïcité sont des illusions plus encore que des utopies : C’est ce que signifie diverses oppositions violentes qui viennent secouer l’avenir Bisounours qu’on a cru pouvoir faire comme des grands !
      Comme des grands sans Dieu ! Comme des pré-ados qui jettent leurs géniteurs avec leurs cahiers d’école. Et cette compét’ de haut(s) vol(s) entre deux vues incompatibles des fondements du Réel, si aujourd’hui elle surprend et nous sidère, elle n’échappe pas au regard prophétique divin – ou biblique c’est la même chose – puisque ce qu’on a sous les yeux a été vu et transcrit depuis des millénaires, notamment par les prophètes Daniel de l’Ancienne alliance et Jean de la Nouvelle alliance opérée par le Christ Jésus. Il est parlé de fer et d’argile, avec un grand accord de paix illusoire puisqu’il ne durera que 3 ans et demi, dont la rupture sera une déflagration mondiale inouïe (avec des 100 et des 100 millions de morts !). Cela quand l’Esprit de Dieu qui retient encore les choses se sera totalement retiré de la terre. C’est la version alternative pour échapper – toujours un à un et non collectivement – à ce qui est et à ce qui vient. C’est le 3e camp, qui ne combat ni l’un ou l’autre en présence, mais indique encore la voie de la paix, de la réconciliation avec le vrai Dieu par la foi et la personne de Christ livré en croix : seul rempart pour arrêter le déferlement de violences (et de séduction) des puissances démoniaques qui tirent les ficelles au bout desquelles sont les hommes – et femmes…
      Bonne attention et réaction posée, réfléchie, curieuse de connaître le Réel dans toute sa globalité, en vérité.

      • 17 Juin 2016 à 18h53

        saintex dit

        La grenouille demande alors, et toi tu fais quoi ? Ben j’attends l’apocalypse.
        “Quoiqu’il arrive demain, je suis pas près d’oublier ça”

    • 17 Juin 2016 à 16h11

      thierryV dit

      L’unification est presque toujours commerciale . C’est le plus puissant levier. Le problème c’est qu’elle n’est pas toujours soluble dans l’histoire . Trop suggérée ,elle finit par donner des boutons. Et presque toujours les religions viennent prendre le relais de l’abandon nationaliste . 
      Ce qui manque au capitalisme mondial c’est la spiritualité . Et ça, ça ne s’invente pas . La preuve, le seul grand candidat à la reprise de la maison en faillite, c’est l’idée musulmane . Nous nous sommes tiré une sacrée balle dans le pied. 

    • 17 Juin 2016 à 15h30

      chouette13 dit

      Nous allons faire comme nos Grands-Parents et nos Parents face au nazisme : RÉSISTER aux messages de haine et de provocation ; vaincre ceux qui veulent nous détruire au nom de l’irrationnel et de la folie meurtrière.
      Certes notre monde est loin d’être parfait. A nous de l’améliorer avec humilité, justice, RAISON mais avec détermination contre ces nouveaux barbares, ces nouveaux fascistes qui “croient” ( à quoi ? ),qui” obéissent” ( à des plus fanatique qu’eux ) qui “combattent” sauvagement ( pour qui?, pourquoi ? ) !

    • 17 Juin 2016 à 15h18

      golvan dit

      On serait bien en mal de définir clairement ce qu’on signifie par “mondialisation”.
      Dans ma définition à moi il s’agit de la déréglementation des règles nationales qui entravaient la cupidité des multinationales, c’est-à-peu-près tout.
      Et de nombreux crétins approuvent niaisement ce démantèlement des protections nationales, aussi longtemps que ses effets délétères ne les touche pas, voire les enrichit, du moins en ont-ils l’impression.  
      C’est particulièrement évident lorsqu’on observe la France où toute une population universitaire et enseignante, embourgeoisée et sûre de ses revenus versés par l’Etat, ou des professions médicales dont les revenus ne sont garantis que par des prélèvements obligatoires nationaux rendant solvables leurs clients, affectent de ne pas voir le chômage de masse européen produit par les délocalisations massives liées à la destruction des règles nationales, même si les pertes de revenu occasionnées aux Etats annoncent immanquablement à terme un appauvrissement de ces Etats et un allègement des effectifs de leurs fonctions publiques. 
      Mais la ploutocratie mondialisée a tellement de puissance médiatique qu’il est difficile de faire entendre une autre voix.
      Quant à l’islam, sa vocation est bien évidemment universelle, il suffit de lire ses textes de référence et d’entendre les prêches de ses religieux pour s’en rendre compte, et est forcément incompatible avec un projet universaliste occidental qui s’appuierait sur les DDH occidentaux, donc chrétiens (pour faire court), alors que les 57 pays de l’OCI ont leurs propres DD strictement délimités par la chariah.  

    • 17 Juin 2016 à 14h49

      Marcus Graven dit

      Si ces mondialisations n’en faisaient qu’une. Un islamo-libéralisme unifiant la planète par une religion et un système économique. Des peuples soumis, une caste prospère. Un Qatar, une Arabie à l’échelle du monde. Mieux que la Chine qui a presque réussi à marier communisme et ultra libéralisme.
      Comme dans le roman de Houellebecq, les dirigeants politiques et économiques,  les universitaires et les journaux sont sans doute prêts à se convertir. Les peuples après l’épisode bougies, petits cœurs cumuls et marches blanches, se rendront à l’évidence: mieux vaut céder et vivre en paix. Des accomodements raisonnables et une liberté économique quasiment totale. 

    • 17 Juin 2016 à 14h40

      ZOBOFISC dit

      « Nous autres Occidentaux avons conçu la mondialisation …. » écrit l’auteur.

       Moi, occidental, n’ai rien conçu, n’ai rien voulu de tout cela et je ne connais PERSONNE qui ait voulu ce qui arrive. Je connais tout au plus quelques doux rêveurs, quelques optimistes invétérés qui ont avalés le discours sur la mondialisation heureuse que nous servent hommes politiques et médias sans jamais s’interroger sur le bien fondé de ce qu’ils nous « dégoisent ».

      « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » nous disait Jean YANNE en 1972. Tout le monde n’y a vu qu’une grosse farce personne n’a retenu l’avertissement.  

      Je ne suis même pas sûr que quelqu’un ait un jour réfléchi à la mondialisation.

      Elle s’est faite toute seule comme conséquence de la victoire du capitalisme sur les utopies du XXème siècle et, par paresse, nous l’avons acceptée.

       L’homme est un animal égoïste, veule, envieux et surnuméraire. Il subit son évolution et ses interventions dans son devenir ne sont que très marginales.

       Je suis TRES pessimiste ! 

      • 17 Juin 2016 à 18h56

        saintex dit

        ZOBOFISC dit, Je suis TRES pessimiste ! ))))))))))))))))
        Effectivement ça y ressemble, même si ça n’est pas dénué de bon sens, celui qui dit la vérité de la faiblesse de l’homme.

    • 17 Juin 2016 à 11h50

      C. Canse dit

      Excellent article !

      • 17 Juin 2016 à 12h10

        Emet01 dit

        Bof, que des évidences, rien de nouveau : que dire de plus sur ce sujet ? Oui l’Islam est incompatible avec le monde non islamique, point !

        • 17 Juin 2016 à 12h51

          C. Canse dit

          À Emet01

          En effet, des évidences qui synthétisent très bien le problème auquel nous sommes confrontés.