Contre la vague terroriste, débranchez tout | Causeur

Contre la vague terroriste, débranchez tout

La société du spectacle détruit le lien social

Auteur

Maurice Merchier
est professeur honoraire de sciences sociales en classes préparatoires.

Publié le 05 août 2016 / Politique Religion Société

television terrorisme daech

C.G. Megee

Le débat sur la responsabilité des médias dans la propagation du djihadisme est (enfin) amorcé. Mais de façon bien timide, et bien indirecte, se cantonnant à l’opportunité de ne pas diffuser la photo, le nom, et la biographie des assassins, ou encore à ne pas divulguer les images les plus choquantes. Cela va certes dans le bon sens, mais ces propositions ne sont pas à la hauteur du problème. Dans un article paru sur Causeur, Mathieu Bock-Côté, s’agaçant – à juste titre -  de la nouvelle bêtise à la mode (Pokémon gogos) écrit :   « Ce jeu à la mode prouve que les grandes entreprises de divertissement ont un pouvoir de manipulation des masses absolument époustouflant. Elles dictent les modes, excitent la jeunesse et ont une emprise sur les esprits. C’est terrifiant. » Il a raison, et pourtant cela ne terrifie pas grand-monde…  alors que ce pouvoir de manipulation va bien au-delà du strict divertissement, et a sans aucun doute quelque chose à voir avec le terreau communicationnel sur lequel poussent les candidats aux attentats-suicides.

Il ne s’agit pas d’expliquer la totalité du phénomène par les médias de masse, et de donner la malencontreuse impression d’éclipser la question des fondements géostratégiques, des dimensions idéologiques, organisationnelles, etc de l’entreprise islamiste . Mais il faut prendre conscience de leur nocivité pour ce qui est de sa diffusion ;  pour être précis, ces médias ont une influence directe  sur l’abondance du vivier de recrutement qui s’offre aux manipulateurs assassins. Avec l’internet, ils fabriquent une mousse oxygénée (favorisant la combustion, à l’inverse de la carbonique) que respirent les apprentis fous de Dieu, qui renforce leur détermination et qui favorise leur prolifération. On peut le démontrer par un raccourci saisissant et difficilement contestable : sans écrans, sans réseaux sociaux, sans médias,   le terrorisme islamiste n’existerait pas, faute de « soldats » pour l’accomplir. Il ne servirait plus à rien ni à personne, et serait instantanément dépouillé de toutes ses illusions symboliques. Il perdrait tout attrait pour les jeunes paumés qui se laissent piéger par le fantasme de l’accession fulgurante à la visibilité médiatique[1. Nathalie Heinich. De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique, Gallimard, 2012.], véritable graal probablement plus mobilisateur que la perspective des 72 vierges du paradis d’Allah.

Encore une fois, l’explication du djihadisme ne se réduit pas aux médias ; mais c’est le maillon faible de la chaine de production du système terroriste, qui passe nécessairement par là, comme un pont long et fragile sur lequel serait forcé de passer l’armée adverse, mais que l’on n’aurait pas le courage politique de faire sauter, du fait que les marchands y passent aussi, maquillant leurs intérêts en exigences déontologiques. C’est d’ailleurs la raison profonde de la réticence mentionnée plus haut au ralliement à des règles minimales de discrétion médiatique. Cela renvoie aux arguments exposés dans mon précédent article (Attentats: l’évasion morale). Il suffirait donc théoriquement d’obéir collectivement à l’injonction de France Gall : « Débranche tout », pour que l’horreur s’arrête, rapidement. Mais cela ne serait évidemment possible que chez les bisounours ; pas chez  nous. Ce qui ne veut pas dire non plus qu’il faut se résigner à admettre cela…

Cette « mousse » invoquée plus haut, ce sont les chaines d’information en continu qui en sont les premières productrices, suivies de près par les journaux télévisés, et une multitude d’autres émissions, en liens étroits et interactifs avec les réseaux sociaux et autres technologies nouvelles de communication. Pour ce qui est des attentats, l’information brute (les faits nouveaux, tels qu’on peut en prendre connaissance par exemple sur les sites internet des journaux) requiert quelques minutes chaque jour. On peut tracer un cercle concentrique autour de ce noyau dur : celui de l’explication, de la mise en perspective (par exemple par le recours aux experts), bref, celui du commentaire utile. Tout le reste, (probablement  de l’ordre de 90%), c’est la mousse, qui vient boucher les pores du temps qui s’allonge ;  l’anecdotique qui vient remplir les vides de l’information ; les interviews des proches des victimes ou des assassins : les parents, frères ou sœurs, les cousins… les collègues, patrons, camarades d’école, les voisins (toujours stupéfaits), etc, etc. Et puis évidemment tous les détails biographiques possibles sur les protagonistes, et leur environnement : leurs HLM, leurs parkings, leurs boutiques, leurs sports favoris, leurs animaux domestiques, etc.

Question très délicate à aborder : la mousse, c’est aussi l’hyperinflation compassionnelle, les manifestations diverses, religieuses ou laïques, les images de communions, de cérémonies, les larmes, encore les interviews des participants… tout ce qui semble quasiment blasphématoire de remettre en cause, et de ce fait devient dictature de l’émotion. Ayons le courage de nous poser la question : ce déferlement émotionnel a-t-il pour résultat dominant de renforcer le lien social, ou d’ériger un arc de triomphe virtuel pour les assassins ? En même temps, il dispense chacun du recueillement intérieur et silencieux ; pire : il prétend implicitement dicter ce que nous avons à ressentir : c’est la transmission du for intérieur en prêt-à-penser, la construction de nos états d’âme livrés en kit d’images. La société du spectacle n’est pas le lieu du resserrement souhaitable du lien social.

La guerre contre le terrorisme se joue sur de multiples fronts ; mais le communicationnel en est un champ de bataille essentiel. Or, il appartient à l’ordre marchand ; là comme ailleurs, il est temps que le politique reprenne la main.

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    • 9 Août 2016 à 10h57

      L’endormi dit

      Je suis de tout coeur avec l’auteur, mais alors il faudrait TOUT débrancher : l’internet etc. Ou, pour le dire autrement, les seuls qui seraient prêts à le faire sont – les critiques lucides qui ne sont pas noyés, massifiés, complètement “démocratisés” – ceux qui, ayant pris de la distance, n’ont pas besoin de le faire. Même au sein de chaque famille le grand débranchage serait un désastre, dressant “le père contre le fils”, etc. Non, avant que le grand désastre ne survienne de lui-même, il n’y a pas grand chose à faire, si ce n’est pour soi (légitime défense) et – en étant optimiste – un peu autour de soi?

    • 8 Août 2016 à 11h47

      plouc dit

      hé bien il faut boycotter ces chaines qui ne transmettent plus l’ information !
      heureusement il y a les autres chaines , Facebook et internet !!!!
      donc c’ est pas gagné pour ces chaines prout prout atteintes islamophilie aigue jusqu’ à la schizophrénie à en devenir grotesque !!!!!

    • 7 Août 2016 à 23h26

      ZOBOFISC dit

      Je vois bien le JT de 20 heures :

      Madame, Monsieur, bonsoir,

      Encore plusieurs attentats sanglants en France aujourd’hui, mais, comme à l’accoutumée et en application des directives gouvernementales, nous n’en parlerons pas afin de ne pas faire de publicité  aux terroristes.

      Sans transition nous passons donc directement à la page des sports ….. 

      • 8 Août 2016 à 4h01

        ZOBOFISC dit

        ….en commençant bien sûr par les jeux olympiques où nos athlètes ont encore été …. je vous prie de m’excuser… on m’appelle en régie……….. il y a eu un attentat à la bombe aux jeux olympiques et donc, en raison des directives évoquées précédemment nous ne parlerons pas des jeux olympiques !
        Nous terminerons donc ce journal par un très intéressant reportage sur la culture de la prouchnette arborescente dans l’arrière pays vaudois !…

    • 7 Août 2016 à 15h43

      Pig dit

      Réfléchissez à ceci : si le pauvre curé de Saint-Étienne avait eu la veille un accident de la route, qu’un morceau de verre lui ait tranché la jugulaire, sa mort aurait été tout aussi lente et atroce. Mais la presse nationale, les télés n’en auraient pas parlé. Peut-être une brève de trois lignes page 5 de la presse du coin. Alors pourquoi mettre cet événement en une, pourquoi ces déplacements d’officiels, ces commisérations pour les “catholiques” (s’il avait été charcutier, on aurait invité à l’Élysée le président du syndicat des charcutiers pour l’embrasser ?). Qui y gagne quoi ? Uniquement l’islamisme. Le petit con du coin se dit : moi aussi demain je serai à la une. (j’espère cette fois-ci être parvenu à me faire comprendre)

      • 7 Août 2016 à 17h12

        Cosmo dit

        Cessez de réfléchir à 2 vitesses, passez la 3eme puis la 4eme, vous atteindrez votre vitesse de croisière !
         

    • 7 Août 2016 à 2h14

      Livio del Quenale dit

      La servitude commence par le sommeil …
      Salut les réveillés !
      -
      On dit que pour “l’asservi”, le pire est l’homme libre d’idéologie et de dogme, ou qui s’en est libéré, car il renvoie à “l’asservi” l’image de son infériorité que constitue la perte de son individualité et la limitation de son champ de raisonnement.
      Dès lors “l’asservi” mettra tout en œuvre pour que l’infidèle, le mécréant, l’apostat disparaisse.
      -
       Pardon à Montesquieu qui prônait la séparation de tous les pouvoirs, en donnant les clefs pour exercer la liberté de tous. Quand bizarrement il démontre qu’il y a plus de liberté sous une monarchie bien comprise que dans une démocratie.
      -
      Mais les esprits communs du XXI e ne sont-ils plus sur la même fréquence que ceux de élite aristocratique du XVIIIe, qui sans doute devait faire des bêtises qq fois, mais au moins était-elles instruites et aptes, ce que l’on peine à trouver dans les esprits dit éclairés d’aujourd’hui ou enfin, mis en lumière sur ces médias serviles et inconséquents.
      Ces esprits, peut-être, sont-ils aussi parisiens “soumis” au snobisme suiveur et conformiste du parisianisme.
      -
      N’en reste pas moins, qu’une fois essayée, la démocratie dont les lois fondamentales ne s’adaptent pas aux réalités restant figées dans un idéal inculqué au biberon et donc montre ses limites et parait assez faible, car elle peut être attaquée sous bien des angles et faces en résistant mal à l’intrusion de populations de cultures, au point différentes, qu’elle ne respectent pas les us, coutumes et même les lois du pays qui les accueille.
      -
      Adaptons-nous et nos lois avec !
      Il parait que s’adapter est signe d’intelligence !
      –  

    • 6 Août 2016 à 19h37

      Hannibal-lecteur dit

      C’est bien merchié chanté: ” que le politique reprenne la main ” …voilà voilà, la censure est de retour. Débile comme  Merchier, il est temps … de le laisser causer quand-même, évidemment, ne serait-ce que pour lui montrer le bon exemple…

    • 6 Août 2016 à 13h45

      persee dit

      Je me souviens qu’à l’université des journalistes éclairés prophétisaient dans les années 80 , qu’avec l’arrivée des chaines satellitaires , des communautés seraient directement branchées sur des idéologies étrangères et opposées à nos valeurs us et coutumes etc.. pour propager leurs visions et doctrines qui nous dénie une quelconque autorité .; Le territoire réel se réduisant à un espace de consommation et de droits sociaux (mais surtout pas à la représentation d’une identité historique (française largement diabolisée.). Ben voilà nous y sommes .

      • 7 Août 2016 à 0h58

        Cosmo dit

        Oui des communautés d’opinion aussi. Qui peuvent s’opposer et aussi s’allier au  delà du politique.

    • 6 Août 2016 à 13h34

      persee dit

      Si les “Médias nous tuent aujourd’hui ,c’est par l’idéologie des bons sentiments qu’ils sont convaincus d’incarner . Hier nous mourrions des “mauvais sentiments”. Mais regardez comme des faits objectifs( notamment des décisions européenne sont tues )alors que nous sommes directement concernés . Quand je dis que nous aurons la “zezette musulmane à l’insu de notre plein gré !”c’est parce qu’il y a une décision et une volonté dans les instances ONU et UE dans ce sens , et personne en face pour s’y opposer . Les français sont inconscients et paresseux parce qu’idéalistes .D’accord ,60 millions contre un milliard 400 millions de musulmans, mais 60 millions DIVISéS .

      • 7 Août 2016 à 1h22

        Cosmo dit

        Oui cette division est problématique mais Le bipartisme gauche droite y participe et ne répond plus aux attentes des électeurs. Il est trop clivant et crée des verrouillages préjudiciables au parlement. Il y a une faillite politique à l’assemblée nationalLe. Cette mandature prouve les limites de nos institutions qui favorisent les batailles partisanes au détriment de l’intérêt général!

    • 6 Août 2016 à 11h40

      bea33 dit

      Dans cette optique médiatique on peut souligner que notre démocratie est devenue une vaste pièce de théâtre, elle n’est pas même pas le reflet du dehors.

    • 6 Août 2016 à 11h36

      Noselusnesontpasdeselites dit

      La métrise de l’information fait partie de la tactique militaire de base sur tout champ de bataille
      Aujourdhui,alors qu’il est encore possible techniquement de métriser quasiment toute l’information véhiculée par les réseaux sociaux, les média etc.. il est en revanche devenu strictement politiquement, juridiquement, constitutionnellement,incorrecte pour ne pas dire impossible, de le faire.
      Nos ennemies gagnent ainsi sans moyens sophistiqué la guerre de la communication en terrorisant la population par un système qui cautionne leurs causes.
      A moins de réformes radicales et d’un changement de mentalité, le conflit ne pourra que perdurer des années.
      Le politiquement correcte risque de coûter cher en vies humaines. Le politiquement correcte est une politique dans laquelle il est préfèrable de sacrifier des vies plutôt que de heurter des susceptibilités…

      • 7 Août 2016 à 0h36

        Cosmo dit

        Effectivement je suis tout à fait d’accord avec vous. On voit qu’avec le Brexit, les anglais veulent garder la main sur leur avenir. Il n’est pas politiquement correct de quitter l’union européenne mais il le font. 

    • 6 Août 2016 à 10h19

      Pig dit

      Il faut arrêter les cérémonies d’hommage, les têtes déconfites, les sermons, les hypocrites compassions pour les victimes, les déplacements de ministres (et du président de la République !) sur les lieux, surtout les célébrations d’anniversaire ! Que l’EI a dû jubiler lorsqu’il a constaté que les officiels commémoraient en janvier dernier le mitraillage de Charlie hebdo ! 

      • 7 Août 2016 à 0h31

        Cosmo dit

        Au contraire, c’est notre spécificité. Nous n’acceptons plus les sacrifices humains au nom de… Et c’est pour cela et en cela que nous résistons, nous fêtons les anniversaires etc… En Turquie Apres l’attentat de l’aéroport, le pays ne s’est pas arrêté de vivre comme en France. Nous avons aussi le souvenir d’autres guerres dont a connu les pertes considérables. N’ayons pas la mémoire courte et ne cultivons pas l’indifférence si nous voulons avoir un avenir!