Du terrorisme au burkini: l’inflation du commentaire | Causeur

Du terrorisme au burkini: l’inflation du commentaire

Internet a ses effets pervers

Auteur

Thomas Clavel

Publié le 12 septembre 2016 / Médias Politique Religion

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internet islam burkini twitter

Image : Pixabay.

Chaque jour, 500 millions de Tweets sont émis dans le monde et 50 milliards de commentaires rédigés sur Facebook. Ces gigantesques termitières ont parachevé l’ère de la multiplication du signe et réalisé l’esprit d’internet en y bâtissant deux immenses édifices herméneutiques, fourmillant d’avis, de propos, de partages, de J’aime. “Nous ne faisons que nous entre-gloser” écrivait Montaigne. Désormais, chaque utilisateur de réseau social est enclin à manifester son opinion illimitée, sans modération quantitative, sans mesure qualitative -la seule restriction étant d’ordre juridique. Comme pour la monnaie, cette inflation de la parole publique l’a mécaniquement dépréciée et frappée du sceau de la vanité la plus absolue.

La négation de l’agora athénienne

Certains se félicitent de cette réappropriation politique. Internet serait un formidable incubateur d’opinion publique, une machine démocratique inouïe. Pourtant, les réseaux et autres forums sont l’exacte négation de l’agora athénienne ou du Forum romain -dont l’étymologie latine Foris - “dehors”- implique une sortie de l’intimité vers la place décisionnelle. Ainsi, la rhétorique publique avait à Rome un dessein pratique: judiciaire, la parole produisait un jugement effectif; délibérative, elle prescrivait une décision efficace. Désormais, l’expression numérique n’a plus aucune incidence sur la réalité, et lui est comme étrangère, parallèle, investissant un espace inexistant, dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Si chacun a voix au chapitre, les mots se substituent dorénavant à l’action et se perdent en vain dans l’étrange temporalité de la toile, paradoxalement hypermnésique (puisque rien ne s’y efface) et totalement amnésique, écrasant ce qui a été dit par le flux sans cesse renouvelé de l’actualisation. Internet agirait à la manière d’un trou noir, engluant et broyant les trillions de commentaires, énergie probablement la plus puissante que la vie ait générée depuis qu’elle est sur terre, mais aussi la plus stérile. Ainsi, le succès triomphant du verbiage numérique semble inversement proportionnel à celui de la participation électorale -suffrage pressenti comme dérisoire mais qui reste cependant le seul geste politique efficient.

Sur Facebook, la résistance patriotique n’échappe pas à cette inanité. La conscience publique qui s’y répand en continu s’épuise et se noie dans l’immense maelstrom de la glose. “Rien ne demeurera sans être proféré” écrivait Mallarmé. Désormais, rien de ce qui sera proféré n’aura d’existence réelle. Ainsi, l’islamophobie virtuelle, par exemple, n’est-elle qu’une leurre agité par les chantres de l’antiracisme qui martèlent sans cesse les dangers d’un discours jugé “décomplexé”. Pourtant, en France les mosquées ne brûlent pas et infiniment rares sont les actes anti-musulmans sérieux que le contexte extrêmement lourd aurait pu provoquer. Parfaitement oiseuse, la parole numérique pourrait avoir le mérite de défouler et soulager ses auteurs -les réseaux devenant les latrines publiques de la logorrhée populaire. Pourtant, elle n’est pas même cathartique, puisque particulièrement réglementée et en permanence passible de la loi (d’une fermeture de compte jusqu’au procès le plus médiatique) comme l’exige le système politique contemporain dont l’activité favorite est la répression des délits imaginaires.

Mais la parole numérique n’est pas seulement improductive: elle est aliénante et virale.

L’islamisation est d’abord une victoire linguistique

Quasiment invisible sur les plages, le burkini, vocable conquérant de l’été 2016, est omniprésent sur les réseaux sociaux. En voie d’éradication sur les rivages de France, il prolifère dans la conversation publique. Presque inexistant en tant que signifié, il triomphe en tant que signifiant. Le véritable attentat à la pudeur qu’on peut lui imputer  n’est pas textile mais textuel: le burkini phonème a battu à plates coutures le burkini phénomène. Ainsi, la parole numérique devient-elle l’acte terminal de la grande érosion culturelle. Performative, elle enfle et produit par son pullulement même une rapide transformation civilisationnelle, prenant la place de tout, la seule valeur sur internet étant le nombre -de partages, de likes et de commentaires. L’islamisation est d’abord une victoire linguistique. Ses prosélytes comme ses détracteurs la servent de concert, volontairement ou non, en saturant les réseaux sociaux du champ lexical coranique.

Plus grave encore, depuis les attentats de Charlie, la toile a muté et dégénéré en une immense exégèse exponentielle se nourrissant du terrorisme avec gloutonnerie. En effet, tandis que l’assassin solitaire se sacrifie dans l’arène, les millions d’utilisateurs pianotent. L’unicité du meurtre trouve son écho dans l’infinité commentative: le criminel détruit, le citoyen bavarde, tissant, en guise de linceul, une toile linguistique sur la destruction de la vie réelle. Cette dialectique perverse s’est profondément inscrite dans notre conscience collective. La parole éclot puis se reproduit avec délectation sur les cadavres des victimes et sur le germe du djihadisme. Barbarie et numérique se nourrissent l’un l’autre et se donnent mutuellement leur raison d’être. Ainsi le crime de masse est devenu l’acte le plus haut et le plus sacré de la société numérique précisément parce qu’il produit la plus grande quantité verbale et qu’il génère une parole multipliée et partagée à l’infini. Tout à la fois impuissant et contagieux, l’internaute s’est changé en commentateur scrupuleux de la religion numérique, celle qui célèbre la mort.

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    • 14 Septembre 2016 à 17h54

      Hannibal-lecteur dit

      Ouaip, c’est quoi votre conclusion, M.Clavel? Y en a pas? Ah bon. Alors vous avez joint votre voix au concert que vous dites inutile, nėfaste etc. sachant qu’il était inutile, néfaste etc. …c’est pas un peu stupide, ça, M. Clavel?

    • 13 Septembre 2016 à 11h54

      Mitidja dit

      Orwell, je vous trouve bien sévère avec les “causeurs”; les forums foisonnent, mais les plus connus sont cornaqués par les organes de presse aux ordres qui ne font que relayer le politiquement correct imposé, et leurs modérateurs ne sont en fait que des censeurs qui filtrent toute déviation à la pensée unique. Alors, les gens vont sur Causeur, par exemple.. Difficile dans ce contexte de n’y trouver que des académiciens experts dans la langue de Molière! C’est le bistrot du web, bien loin de celui déjà loin où dans la douceur provinciale se retrouvaient le docteur, le notaire, l’instituteur respectés de tous mais aussi le cantonnier, le garde champêtre ou l’ouvrier agricole qui, sans grandes expertises grammaticales, n’en assénaient pas moins leur propre vérité. Le web est devenu une vaste cour de récré où, dans la vraie vie, quelques affreux jojos sèment la terreur et mettent sous l’éteignoir tous les timorés, les timides, les introvertis, qui se voient contraints de raser les murs et la “fermer”, tout simplement. Personnellement cela ne m’a jamais posé de problème, j’ai toujours aimé la castagne, et en désespoir de cause une bonne châtaigne vaut souvent bien mieux qu’un long discours…Ici, tous les “coincés” et les autres peuvent enfin s’exprimer, s’extérioriser, utiliser la toile comme une soupape de sécurité, certainement pour le grand bonheur et soulagement de leur environnement familial. Chacun a une histoire, un vécu, une souffrance qui ont forgé son esprit et qu’il peut enfin faire partager s’il le souhaite sans pour autant craindre les moqueries ou sarcasmes de ses contemporains, même si ses conclusions sont diamétralement opposés aux vôtres. Bien sûr, il y a des abus, des dérapages, peu nombreux ici en tout cas mais c’est la rançon de la modernité, et ils se dissolvent rapidement dans le flot des commentaires. Allez, Orwell, un peu de compassion, n’est pas Jean Dutour qui veut……Cordialement

    • 13 Septembre 2016 à 11h24

      jim42 dit

      Relire donc le puissant Journal 1933-1945 de Victor Klemperer:
      “”Lingua Tertii Imperii”"…..
      Rien de mieux n’a été analysé et écrit depuis.

    • 13 Septembre 2016 à 10h50

      keg dit

      L’acte est terroriste, et la parole écrite-assassine….

      c’est l’islam en 144 versets caractères…. Le tweet est donc d’essence divine islamique (le double des vierges de dotation)

      http://wp.me/p4Im0Q-1he

    • 13 Septembre 2016 à 10h18

      François GROSPIRON dit

      Article passionnant, bravo!
      Juste une réserve, mais qui ne change rien au fond: en France, il y a bien eu des mosquées attaquées et pillées!
      Mais tout ce qui est dit sur cette entreprise de décérébration de masse, véritable génocide culturel véhiculé par internet et les réseaux dits “sociaux” (quel bel exemple de détournement sémantique!)me paraît tout à fait exact!

      • 14 Septembre 2016 à 22h45

        GigiLamourauzoo dit

        bah une fois j’ai attaqué une mosquée,et bien,Y A RIEN A PRENDRE!Y avait le c.nnard de service,l’con il avait pas de pognon,suis reparti rageux!

    • 12 Septembre 2016 à 22h08

      Orwell dit

      Alors oui, la toile est un bistrot où n’importe qui peut dire n’importe quoi et vous faire perdre votre temps. Mais indiquez-moi, s’il vous plaît, d’autres espaces de liberté où le citoyen pourrait donner son avis. Le bavardage insipide et les commentaires témoignant à la fois d’une paresse intellectuelle ou d’une limitation de la capacité de réflexion sont les tares hélas indissociables d’un secteur ouvert à tous et capable des pires prestations émanant de personnes sachant qu’elles bénéficient, sous le couvert de l’anonymat, d’une impunité totale. Mais voudriez-vous faire passer un test de QI à tout détenteur d’un ordinateur ou instaurer un suffrage censitaire pour filtrer cette submersion ? Au demeurant, de nombreux sites prétendent détenir des modérateurs. Si ces derniers faisaient réellement leur travail, nous n’en serions pas là. Et puis la liberté, c’est aussi la liberté de dire des bêtises. Personne n’est parfait. Nous sommes en démocratie ou nous n’y sommes pas.

    • 12 Septembre 2016 à 21h58

      Orwell dit

      D’accord, le web a explosé depuis quelques années en commentaires où le superficiel et la médiocrité submergent et noient les discours plus élaborés et plus réfléchis. Le bavardage des imbéciles rend souvent ce type d’intervention un peu vaine. Mais il appartient à chacun de scinder le bon grain de l’ivraie. Ce n’est pas facile, et cela nécessite une grande dépense d’énergie et de temps que tout le monde n’a pas le privilège de disposer dans sa vie courante. Mais à la rigueur, vous pourriez aussi bien dire qu’intervenir sur le net est totalement vain et illusoire. Alors expliquez-moi pourquoi je me permet de vous répondre au lieu de regarder à la tv “Qui veut gagner des millions” ? L’agora athénienne et le forum romain ? Mais pour combien de citoyens ? Athènes comme Rome disposaient d’une immensité majorité d’esclaves n’ayant aucun droit d’intervention, et ces systèmes politiques -notamment le Sénat Romain – n’étaient que des oligarchies des plus fortunés qui décidaient pour le peuple, absent du débat. Alors oui, tweeter, Causeur et Facebook sont l’occasion pour beaucoup de ne parler pour ne rien dire, juste histoire de prouver leur minable petite existence. Mais enfin, il est moins complexe qu’il ne le parait de faire le tri : n’allez pas me dire que vous ne savez pas distinguer un commentaire long et élaboré de certains posts se résumant à une ou deux phrases à 3 centimes d’anciens francs belges, d’interventions simplistes jouant volontiers sur un pseudo humour dont les auteurs sont souvent dépourvus, ou de posts insultants incarnant le non-débat par excellence ? Par ailleurs, à qui la faute si beaucoup se voient contraint d’utiliser ce biais puisque ne parlons surtout pas de démocratie participative dans un pays comme le notre. Nous ne sommes pas dans les 3 cantons montagnards suisses où la population entière est convoquée. Ne parlons même pas d’Agora ou de Forum dans une France où la nouvelle gauche totalitaire a fait main basse sur tous les canaux d’information

      • 13 Septembre 2016 à 10h22

        François GROSPIRON dit

        Excusez moi, mais “une France où la nouvelle gauche totalitaire a fait main basse sur tous les canaux d’information”… pitié!