Le triomphe du doute | Causeur

Le triomphe du doute

“Théorie du kamikaze” par Laurent de Sutter

Auteur

Marie Céhère

Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.

Publié le 05 juin 2016 / Société

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L'aéroport de Zaventem, en Belgique, après les attentats du 22 mars (Photo : SIPA/00748199_000073)

Pour trouver la porte d’entrée de la Théorie du kamikaze, le dernier essai publié par Laurent de Sutter, il faut intégrer le paradoxe suivant : il n’y a de réel que de la destruction.

Poursuivant la figure du « kamikaze », littéralement, en japonais, le « vent de dieu », revenu en vogue ces derniers mois lors des attentats terroristes de novembre, Laurent de Sutter attire notre attention sur l’hypothèse suivante : l’attentat-suicide relève – quasi exclusivement – du registre esthétique. L’acte terroriste, et surtout l’explosion sonore et visuelle qui s’ensuivent, sont en effet une représentation excitante (au sens physique des particules) et sidérante (au sens étymologique de « l’aveuglement par les étoiles ») de la destruction du monde matériel construit par les hommes.

Les événements du 11 septembre 2001, par conséquent, constituent une victoire de l’in-humain, conçu doublement comme un stade d’horreur difficilement soutenable et comme une forme de transcendance, celle du « feu » venu du ciel et envoyé par les dieux, sur l’humain.

Dès lors, plus question de qualifier les terroristes de « nihilistes », nous l’avons compris : ce terme galvaudé par les médias dit le contraire de ce qu’ils sont. En allant chercher, provoquer Dieu sur son terrain, les terroristes le font advenir en même temps qu’ils se placent en concurrence avec lui dans le maniement du feu destructeur. Ils signeraient ainsi le triomphe du sceptique (qui ne croit que ce qu’il voit, et a besoin de voir le dieu qu’il prie) sur le croyant, qui croit parce qu’il ne voit pas.

Cela conduit à une distorsion du réel. En voulant atteindre le statut divin – et s’assurer du même coup de son existence – le terroriste inspiré par l’idéologique islamiste en l’occurrence creuse un trou irréparable dans le réel qui le sépare du reste de l’humanité. Ni dieu, ni homme, il se fait pur vecteur de représentation, il n’est plus qu’un être esthétique au service d’une mise en scène dont il n’aura pas le loisir de profiter.

Théorie du kamikaze, de Laurent de Sutter, PUF, 2016.

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    • 8 Juin 2016 à 6h40

      QUIDAM II dit

      Comme le fait remarquer tontonka, les kamikazes japonais visaient seulement des objectifs militaires.

      Par ailleurs, les martyrs n’acceptaient le sacrifice que de leurs vies mais n’allaient pas volontairement à pas la mort.

      Enfin les nihilistes ne croyaient en rien.

      Les terroristes d’al-qaeda et de l’Etat islamique ne sont donc pas des kamikaze, des martyrs ni des nihilistes… ils sont des fanatiques islamiques.

    • 6 Juin 2016 à 9h52

      keg dit

      Se faire sauter…. et ne pas pouvoir en profiter….; Dieu, lui au moins contemple et se réjouit de ce qu’il fit….. (lumière et autres….. )

      http://wp.me/p4Im0Q-17K

    • 5 Juin 2016 à 22h38

      Specht dit

      Kamikaze n’a jamais signifié « vent de dieu ». La traduction habituelle souffle un « vent divin », mais une version plus respectueuse de l’acception japonaise dirait « vent de l’esprit. » Car un kami n’est pas forcément un dieu, il est d’abord un esprit, une entité spirituelle, une présence animée qui peut prendre toutes sortes de formes, dont celle d’un vent, d’un fluide, du feu, de la rupture d’une marche, etc. 

      Le kamikaze de la Seconde guerre mondiale avait été nommé ainsi pour s’approprier symboliquement la force d’un phénomène naturel, ancien, qui sauva le Japon d’une invasion maritime. Ce vent qui refoula brutalement les navires menaçants fut attribué à l’action d’un kami bienveillant. Les pilotes kamikazes devaient donc sauver le Japon d’une invasion imminente (des forces américaines) par un acte tout aussi inattendu et de dernier recours. L’Occident n’aura retenu que l’image d’un fanatique commettant une attaque suicide, vidant le terme de sa signification et de la finalité dont il était porteur. 

      L’action d’un terroriste qui se fait exploser dans une foule est certes une attaque suicide, mais la comparaison s’arrête là. Le kamikaze japonais n’a jamais opéré au nom d’un dieu, ni contre des cibles civiles, ni à l’aveugle, ni pour conquérir.

      • 6 Juin 2016 à 0h56

        dov kravi דוב קרבי dit

        Merci, ainsi qu’à tontonka d’avoir remis les motivations des djihadistes à leur vraies places.
        Les Japonais kamikazé — pas toujours aussi volontaires qu’on le croit — n’auraient probablement jamais commis ce type d’action.
        Cela étant, les militaires japonais ont commis bien d’autres crimes (camps de prisonniers alliés, populations chinoises, femmes coréennes forcées dans les bordels de campagne, etc.)

      • 6 Juin 2016 à 15h04

        Pig dit

        N’est-ce pas alors, si je comprends bien, qu’il faut traduire kamikaze ainsi : vent-esprit (ou vent-dieu) ?

        • 6 Juin 2016 à 22h26

          Specht dit

          Sémantiquement la traduction la plus fidèle serait « vent issu de l’action d’un esprit et qui est aussi l’esprit ». Vent-esprit pourrait être une bonne réduction si le trait d’union incluait à la fois une intention, une dynamique et l’entité elle-même.

          Dans kamikaze, le kami tient plus d’une signification animiste que déiste. Kami s’écrit 神, une composition chinoise prononcée shén qui évoque ce qui est de l’ordre du spirituel (à l’origine il s’agit de l’esprit des ancêtres), au-delà (au-dessus) de la pensée humaine. Le terme est aussi utilisé pour traduire une grande intelligence (compréhension des phénomènes, lucidité). Dans la pensée dite taoïste c’est ce qui vous lie à toutes les choses qui vous entourent, la Nature, les objets voire même la morale. Pour la religion shinto propre au Japon, le terme évoque à la fois les esprits qui habitent le monde et les objets (animisme) et les divinités plus tardives (polythéisme), il rejoint avec une belle coïncidence le terme autochtone animiste de l’archipel (les autochtones du Japon étaient les Aïnous) pour désigner les esprits, kamui. Il est fort possible que les Japonais leur aient emprunté le mot, avec les déformations phonétiques d’usage. 

          神 se compose de 礻, ce qui vient d’en haut (du ciel), utilisé comme radical signifie ce qui a trait à l’exercice spirituel ou à la transcendance, et de 申, anciennement deux mains saisissant une corde, mais qui ne donne ici que le son de la composition : « shén ». 

    • 5 Juin 2016 à 18h03

      tontonka dit

      Certain japonais ont contesté l’appellation de “kamikaze” appliqué aux suicidé islamiste car il existe une différences essentielles entre eux et les vrais “kamikaze japonais” opérant pendant la guerre de 40:
      - La principale étant de ne viser que des “OBJECTIFS MILITAIRES”…

      La paresse intellectuelle de certains “journaliste” et “intello” fait que ces suicidés sont appelé “kamikaze” par abus de langage, c’est leur faire trop d’honneur…

      • 5 Juin 2016 à 18h37

        thd o dit

        Voici un lion kamikaze, dans un zoo japonais :

        http://tinyurl.com/zlo5lnj

        Des sociologues bourdieusiens vous expliqueraient sans doute que c’est le plafond de verre qui le rend furieux, et le tourne vers la destruction.

    • 5 Juin 2016 à 17h30

      L'Ours dit

      Et bien sûr, les assassins qui se suicident en tuant savent tout ça, et c’est même pour ça qu’ils le font. Non? C’est à l’insu de leur plein gré?
      La seule chose que je vois, c’est que détruire est un million de fois plus facile que de construire; et soigner, maintenir en vie, sauver des vies est éminemment plus difficile et délicat que de tuer comme un barbare.