Causeur

Téléthon, piège à dons

Charité bien ordonnée commence par Pierre Bergé

Publié le 25 novembre 2009 à 14h00 104 réactionsImprimer

Mots-clés : ,

Pierre Bergé

Il pleure, il pleure, Bergé, sur l’argent non récolté par le Sidaction à cause du Téléthon. Croyant apparemment dans la théorie éculée des vases communicants, le professionnel de la haute couture passé à la basse politique s’est agacé lors d’une interview désormais célèbre,tapant sur le Téléthon qui “parasite la générosité des Français”.

L’affaire a aussitôt déclenché les prises de position les plus fondamentales depuis – au moins – l’affaire Dreyfus.
Le socialiste Manuel Valls a originalement jugé ces propos “intolérables”. L’incontournable umpéiste Frédéric Lefèvre, qui n’en rate pas une, a demandé à Ségolène Royal – financée par Bergé – de s’expliquer. Les people habitués des plateaux du Téléthon ont crié au scandale. Daniel Auteuil a parlé de violence. Thierry Lhermitte est “navré”.

Voix discordante, l’antédiluvienne Line Renaud elle-même s’est mise de la partie : “il y a trop d’argent pour le Téléthon. Les enfants qui ont le sida sont des enfants handicapés pour la vie”. (L’inverse n’est pas toujours vrai, rassurons-nous). Le comble de l’hypocrisie a été atteint par le généticien Axel Kahn, qui a essayé de ménager la chèvre (du Bergé) et le chou : “Je le comprends et pourtant il a tort de dire tout cela”. Une sorte de responsable mais pas coupable à la sauce virale.

Bref, on a assisté à l’une de ces guerres picrocholines qui font l’honneur de notre peuple, et accessoirement les conversations des germanopratins.

Reste une impression de malaise diffus : Pierre Bergé, entre une vente du siècle à Paris et un séjour d’une semaine à Marrakech, n’aurait-t-il pas poussé le bouchon un peu loin ?

Une question se pose : certains malades sont-ils plus méritants que d’autres ? Un sidéen vaut-il autant qu’un myopathe ? Peut-il valoir plus ? Le double, comme une blanche compte deux noires en musique ? Quel est alors la valeur pondérée d’un myopathe ayant contracté le virus du sida ? Afin de ne pas être suspecté d’anti-myopathisme aiguë, Pierre Bergé a pris soin de signaler qu’il était lui-même myopathe ; à ce titre, a-t-il finement analysé, il pouvait ainsi “s’opposer au Téléthon”. Outre le fait que cet argument coluchien rappelle les affirmations blanchissantes de conscience du type “je ne suis pas raciste car j’ai un ami noir”, il oppose singulièrement, sur le terrain de la critique constructive ou destructive, ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas… Un myopathe a le droit de taper sur le Téléthon ? Cela veut-il dire qu’il faut être sidéen pour critiquer le Sidaction ? Nazi pour s’opposer au NSDAP en 1933 ? Chien mexicain pour questionner un chihuahua ? On le voit, “tout cela”, pour reprendre les mots de Kahn, se mord la queue.

Revenons à nos moutons : la logique de compétition – issue du monde des affaires – dans le domaine du don mène à des polémiques ineptes. Le “combien de divisions ?” débouche rarement sur l’analyse sereine d’une situation. Pierre Bergé n’a pas le monopole du cœur ; celui de la remarque idiote non plus, malheureusement. À vouloir appliquer au Sidaction une mentalité de businessman trader, il va finir par titriser les malheurs à la Bourse du misérabilisme. Qui alors, du sidéen ou du myopathe sera alors le subprime de la maladie grave ?

Une réflexion s’impose. L’inflation caritative guette. Chaque année, les Français sont appelés à donner plus pour guérir plus. Le problème, c’est que dans notre bon pays des droits du l’homme et du sidéen, l’appel au don privé pour financer la recherche est une injustice sociale et une erreur économique. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, où la bonne volonté libérale pallie l’absence d’efforts d’un Etat qui réduit ses interventions péri-caritatives à leur minimum. De l’autre côté de l’Atlantique, fondations privées, levées de fonds amicales, associations locales très actives contribuent au financement des secteurs délaissés – avec l’assentiment général – par l’Etat. En gros, les Américains croient plus à la goutte de générosité individuelle qu’à l’averse de dollars publique. Question de latitude et d’attitude.

En France, en revanche, le modèle de solidarité nationale est basé sur un financement public alimenté par diverses contributions et autres impôts. Doubler la mise, si l’on ose dire, en faisant directement appel à la générosité des Français, qui ont déjà raqué via des prélèvements obligatoires, est peut-être cathodique mais pas très catholique.
À ce dysfonctionnement redistributif, il faut ajouter l’aberration économique. Les chiffres sont cruels : utiliser l’impôt pour financer la recherche coûterait moins cher : près de 20 fois moins ! Pierre Bergé le reconnaît, qui se fend d’une tribune dans Le Monde daté du 25 novembre 2009 : “Dans notre monde idéal, les associations caritatives ne devraient pas exister, les impôts que paient tous les citoyens devraient suffire à répondre à leurs besoins, et les pouvoirs publics devraient suffisamment entendre ces besoins pour en faire des priorités d’action.”. Dont acte.

Une réponse surgit : pendant que Pierre Bergé pleurniche sur les fonds trop faibles accordés à son Sidaction, le téléspectateur moyen qui assiste au larmoyant spectacle téléthonesque peut légitimement se demander pourquoi il n’y pas un grippAthon, un cancerathon ou un Ségothon, voire un Bergéthon. Bergé a sa réponse toute prête ; conscient que trop de caritatif tue le caritatif (puis que les téloches en ont certainement assez de se faire kidnapper leurs antennes par les bonnes actions des autres), il “appelle de nos vœux, à nos côtés, une présence constructive, égalitaire, et positive, de l’association [organisatrice du Téléthon] avec laquelle les Français montrent la plus grande générosité ?”. C’est à dire, traduite en espèces sonnantes et trébuchantes, une mise en commun des dons. Le sacro-saint adjectif est lâché : “égalitaire”. Rien ne doit se faire qui ne réponde au vœu d’égalité juste et parfaite. On croirait entendre un discours col Mao des années 70, revu et retaillé modèle costard d’YSL Rive Gauche. Une riche idée quand même que cette règle de partage, malheureusement non généralisable à tous les dons. Pensons aux cafouillages inévitables si la règle bergégalitaire était appliquée dans les banques du sperme !

L'auteur

Ludovic Lecomte

Ludovic Lecomte

Lire tous ses articles

Newsletter

Tenez-vous informé(e) de l'actualité de causeur.fr

Chargement Chargement

Discussion

104 réactions

France

Les juifs de France et la gauche

Les juifs de France et la gauche

Que reste-t-il de nos amours ?

Luc Rosenzweig

Humeur

Identité nationale : le débat est clos

Identité nationale : le débat est clos

Le Parti des Médias a gagné

Elisabeth Lévy

Culture

Le Baiser de la Lune

Le Baiser de la Lune

Lutte contre l’homophobie ou contre l’hétérosexualité ?

Radu Stoenescu

Culture

L’effronté qui écrit pendant que Rome brûle

L’effronté qui écrit pendant que Rome brûle

Nabe : autofiction et autodérision

Daoud Boughezala

Le mensuel

Février 2010 – N° 20

Février 2010 – N° 20

En février, 25 articles, dont 11 inédits.
Un dossier “Aux ordres des médias. Des médias aux ordres”. Chacun cherche censure à son pied.

Acheter ce numéro

S'abonner au mensuel

À propos

Magazine où l’on parle, salon où l’on cause, Causeur est animé par Elisabeth Lévy, Gil Mihaely, François Miclo, Marc Cohen, Basile de Koch.

Fil RSS

Un fil RSS permet de consulter les dernières nouvelles du site sans avoir à le visiter.

Tous les fils HumeurMondeFranceSociétéMédiasCultureFumoirBrèves

Facebook

Devenez fan de Causeur et suivez nous sur Facebook.

Découvrir notre page Facebook

Carnets

Boutique

T-shirt

Vous nous l’avez demandé et, pourtant, nous l’avons fait : les anciens numéros du mensuel ainsi que des produits dérivés sont désormais disponibles à la vente, et à l’unité de surcroît.
Acheter équitable.

Rubriques : HumeurMondeFranceSociétéMédiasCultureFumoirBrèves • Carnets : HomoimbecillusAntidoteGastroParlons Net

2007-2010 Causeur • Contact • Régie publicitaire : KDP Groupe

Causeur.fr est édité par la Sarl Causeur.fr au capital de 50 000 €, 9 rue Léopold-Robert, FR-75014 Paris. Représentant légal et directeur de la publication : Gil Mihaely, Rédactrice en chef : Elisabeth Lévy, Administrateur : François Miclo. Site déclaré auprès de la CNIL sous le numéro 1296122. Hébergement : OVH, FR-59100 Roubaix.