Une «folle traversée de la Russie révolutionnaire» | Causeur

Une «folle traversée de la Russie révolutionnaire»

Teffi et Boulgakov dans la roue de l’histoire

Publié le 17 juin 2017 / Culture

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"Bolchévique" de Boris Kustodiev. Wikipedia.

Nadejda Alexandrovna Lokhavitskaïa (1872-1952), de son nom de plume Teffi, fut l’auteur le plus lu au sein de l’émigration russe en France entre les deux guerres. Dans ses souvenirs, publiés en russe en 1931 et traduits pour la première fois en français, elle raconte le voyage involontaire qu’elle fit de Moscou à Odessa en 1918-19.

Road-movie russe

Aux premières pages, Teffi renseigne le lecteur sur sa position personnelle et non moins, dans une certaine mesure, collective : « Comme bon nombre d’artistes et d’intellectuels », elle était favorable à la révolution de février 1917, mais fut révulsée par les violences d’octobre. Dès lors, il ne sera plus guère question, dans le livre, ni de politique ni d’idéologie, mais plutôt d’anecdotes (souvent cocasses), de méthode de survie et d’exécutions sommaires. La Russie et tous ses clichés : et pourtant, c’est vrai !

Les villages, comme dans Docteur Jivago, sont tenus tantôt par les rouges, tantôt par les blancs, puis par les rouges, puis les verts, puis d’autres. Le théâtre de l’absurde se poursuit jusqu’à Kiev et l’on pense à Boulgakov. Pour ceux qui en doutent encore, Boulgakov exagérait à peine. Jusqu’aux rumeurs sur l’étrange Petlioura, dont Teffi affirme qu’il était entouré de « vibrations ». Ou peut-être sont-ce d’étranges résonances entre une fiction publiée en 1925 (La Garde blanche de Boulgakov) et les souvenirs de Teffi publiés quelques années plus tard. Pour le plaisir du mystère : un passage de La Garde blanche.

« Mania, regarde, regarde… C’est Petlioura, sur le cheval gris… Quel beau gars !…

– Mais non, Madame, c’est un colonel.

– Oh, c’est vrai ? Mais alors, où est Petlioura ?

– Petlioura est au palais. Il reçoit des ambassadeurs français d’Odessa.

– Qu’est-ce que vous dites, mon bon ? Vous êtes fou ? Quels ambassadeurs ?

– Il paraît, Piotr Vassiliévitch, que Petlioura (chuchotements)… à Paris, hein, vous voyez ?

– Des bandits, tu parles… Un million d’hommes !

– Mais où est Petlioura ? Mes agneaux, où est Petlioura, que je lui jette au moins un petit coup d’œil.

– Petlioura, Madame, est en ce moment sur la place, où il passe la revue.

– Pas du tout. Petlioura est à Berlin, où il est reçu par le président pour conclure un accord.

– Quel président ? Est-ce que vous feriez de la provocation, mon bon ?

– Le président de Berlin… Pour la république…

– Vous avez vu ? Vous avez vu ? Ah ! Dites-donc, c’est quelqu’un !… Il est passé par la rue Rylski en carrosse. Tiré par six chevaux…

– Excusez-moi est-ce que ces gens-là croient aux évêques ?

– Ça, je ne peux pas vous dire… Ce que je peux dire, c’est que je l’ai vu passer, et rien de plus. Expliquez-vous même le fait que…

– Le fait est que les popes disent l’office en ce moment…

– Avec les popes, on est plus sûr…

– Petlioura. Petlioura. Petlioura. Petlioura. Petlioura… »

Des robes du soir dans des rideaux

Du reste, mystère est un bien grand mot, tant la crudité de la vérité universelle apparaît dans ces quelques lignes anodines de Boulgakov. La vérité, selon Teffi, c’est la confusion et la malice du destin, le sentiment qu’à chaque nouvelle démarche à faire ; que derrière chaque nouvelle porte à ouvrir, le destin dépend d’une seule personne qu’il faut s’efforcer de convaincre en lui faisant des mensonges et des flatteries. La confusion est universelle : ainsi coupait-on en Russie, en 1919, des robes du soir dans les rideaux, exactement comme en 1865 à Atlanta, au temps de Scarlett O’Hara. Et parfois « quelqu’un disparaissait ». Teffi s’interroge : est-il à Moscou, à Kiev, à l’étranger ? Ou bien « là d’où on ne revient pas » ?

L’exil pressant

S’il lui arrive d’être alitée en raison d’un refroidissement (son petit appartement à Kiev n’a pas de fenêtre), sa chambre se transforme en salon mondain improvisé. « Vous vous reposerez quand vous serez guérie ! » lui dit-on. Quelques jours plus tard, il faut quitter la ville, vers Odessa, où débarque en même temps une troupe de théâtre dirigée par un ancien coiffeur, sa femme et sa belle-mère, composée notamment de onze souffleurs (il paraît que les artistes obtenaient plus facilement un laissez-passer). Et pourtant, des coiffeurs en exercice, il en fallait : après le départ des troupes françaises d’Odessa, l’exil devient pressant, on se précipite au salon de coiffure pour se faire onduler les cheveux avant le départ. En passant, on achète quelques mètres de crêpe de Chine à prix bradés. Finalement, le bateau parvient à partir, mais c’est en marche arrière (panique à bord : on craint de revenir vers le port !). C’est que le moteur, endommagé, ne fonctionnement pas en marche avant.

Portraits et «anekdota»

Les tribulations mettent en évidence les caractères singuliers dont Teffi se fait volontiers la portraitiste. Sur le mode comique : l’imprésario qui la conduit vers les mers du sud, elle et ses compagnons comédiens. Maladroit et dévoué, Gouskine (son nom dérive de l’oie, en russe) est un brasseur approximatif de mots et d’affaires. Dès que le train s’ébranle, il délace ses souliers et semble déjà avoir une barbe de quatre jours. Comme le directeur cosmopolite de l’hôtel de Balbec (des Jeunes filles en fleur), il déforme les dictons à l’envi : il lui arrive ainsi de « dormir à verse », mais peut aussi se présenter à lui seul « en foule ». Sur le mode tragique, comme une suite de matriochkas : un ami dont la maison a été pillée fait le tour des isbas du voisinage pour racheter ses tableaux et ses livres. Dans le coin des icônes d’une petite maison, il trouve un portrait de Teffi peint par Schleifer. En note : Schleifer, émigré à Paris, a plus tard été déporté en Pologne où il est mort. Trajectoires où les hommes et les arts se croisent à petite et grande échelle. Le train, en particulier, est une source inépuisable d’anekdota : des voyageuses racontent comment des connaissances ont réussi à sortir de Moscou des diamants, dissimulés partout où cela était possible, y compris dans les narines.

L’impossible parti de l’intelligence

Teffi affirme avoir rencontré Lénine en 1905, en Suisse, et soutient que la raison de son succès se trouve dans sa ténacité plus que dans son charisme. « Il savait, ajoute-t-elle, utiliser les autres plutôt qu’il ne savait les convaincre. » En un mot, Lenine fut un opportuniste plutôt qu’un visionnaire. Et combien étaient-ils, les Lénine au petit pied ? Dans un village, un gnome portant une pelisse de loutre plus grande que lui, à la manière d’une traîne royale, s’enthousiasme pour la troupe d’acteurs à laquelle appartient Teffi, il propose qu’ils se joignent au prolétariat local pour une représentation. Tous en scène ! Amusant, n’est-ce pas ? Mais aussi, de nos jours, dans notre pays qui n’est certes pas révolutionnaire prolétarien, aux pieds de quelle Nabila se jetterait un gnome de ce genre, et affublé de quelle pelisse de loutre ? Les bolcheviques, au moins, s’intéressaient aux artistes. Du reste, ces derniers n’avaient pas le choix : en l’occurrence, s’ils acceptent de donner la représentation, ils ne seront pas fusillés. Au-delà des palissades, le village est le théâtre d’actes effroyables. Mise à part la question de la redistribution économique (scandaleuse ou nécessaire, selon les avis), les deux caractères antagonistes de la révolution restent la violence et la soif de culture.

La fin d’un monde

Arrivée à Kiev, Teffi retrouve la civilisation : un officier « avec des épaulettes » mange un gâteau au lieu de se cacher dans une cave. Hélas, elle voit aussi un barine humilier un serveur : rien de mieux comme « propagande bolchevique » ! Visitant une dernière fois la laure (monastère orthodoxe), elle ressent la peur de Dieu, comme dans son enfance. Dehors, le canon gronde. À bord du bateau, les messieurs élégants transportent sur leur dos les sacs de charbon. Ils sont entrés dans leur rôle, remarque la dramaturge. « Un intellectuel se prend pour un véritable haleur, il traîne sa corde et dans sa poitrine grandit la semence de la haine qu’éprouve le peuple ».

Avant de quitter définitivement son pays, Teffi entend les cloches de Pâques. Elle a une vision prophétique (et dramatique). Du reste, au Moyen Âge, écrit-t-elle aussi, ses talents de sorcière l’auraient fait brûler vive. Sauf que ce n’est pas au Moyen Âge, que l’on a brûlé le plus de sorcières, c’est (surtout) aux Temps modernes.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 20 Juin 2017 à 11h29

      Villars71 dit

      Ce récit aurait pu être écrit par n’importe quel émigré de n’importe quelle revolution… les mémoires d’Outre tombe possèdent des passages comparables. La Révolution Russe est le résultat d’un formidable coup d’Etat mené par des illumines sanguinaires. On connait le résultat… Les choses se seraient sans doute passées différemment si…si…si. La revolution n’était pas une fatalité.

    • 18 Juin 2017 à 12h28

      enfer dit

      En ces périodes de commémoration on va surement oublier la magnifique opération humanitaire menée par la marine française pour sauver tous ceux qui ne voulaient pas étre bolchéviks en Russie du sud, Ukraine ,Géorgie…
      Normal c’étaient des “blancs”, des exploiteurs, des anti progrès m’a répondu un “communiquant” de la marine nationale…Énarque en stage?…Science Po?
      Jene sais pas mais déjà bien formaté.

    • 18 Juin 2017 à 3h54

      Robinson dit

      Le peuple russe a été saigné par les bolcheviques, puis par Staline, puis par Hitler, par d’autres aussi.
      Honneur et courage au peuple russe !

    • 17 Juin 2017 à 14h49

      Bacara dit

      Quand je veux connaître la Russie, je lis Dostoïevski et Tolstoï et Gorky . Le régime tsariste a été une abomination . Prétendre le contraire , ce serait donner raison à tous ces régimes qui maintiennent dans l’analphabétisme et l’illettrisme leurs “citoyens”.

      • 17 Juin 2017 à 15h30

        golvan dit

        @ bacara à 14h49
        “le régime tsariste a été une abomination etc…”
        C’est un gros lieu commun servi par tous les historiens communistes (dont les profs d’histoire-géographie) et qu’il convient de nuancer d’après les historiens actuels.
        Les gens de ma génération (je suis né en 1955) ont tous été abreuvés de photos démontrant que la Russie était restée à un stade très ancien, et nous avons tous en tête cette photo des “bateliers de la Volga” attelés pour remorquer un chaland et censée démontrer le niveau d’esclavage que subissaient les masses opprimées.
        Or la Russie tsariste était un pays développé et industrialisé et pas spécialement en retard sur ce plan.
        Que la noblesse ait été fortement conservatrice, c’est un fait, mais pas plus que la noblesse anglaise ou allemande à la même époque.
        Il existait déjà en Russie un prolétariat urbain très important dû à une industrialisation développée, et c’est bien la raison pour laquelle les bolcheviks ont réussi leur coup d’Etat.
        Quant à l’illettrisme et l’analphabétisme supposés des “pauvres Russes” il est à rapprocher de ceux des populations européennes de la même époque, et guère différents.
        Et au passage, lisez les récits sur la famine en Ukraine organisée par Lénine, et risquez vous à une réflexion sur la préférence probable qu’avaient les paysans ukrainiens affamés pour le régime tsariste…

        • 17 Juin 2017 à 16h20

          Bacara dit

           Vous voulez dire que le régime tsariste était une merveille que  tous les grands écrivains russes ont ignorée . Et en plus vous énoncez des mensonges : férue de généalogie , force m’a été de constater que mes ancêtres étaient capables de signer et d’écrire dès les années 1850 .Lisez les romanciers russes .

        • 18 Juin 2017 à 10h23

          golvan dit

          @bacara à 16h20 le 17
          Le propre des gens de mauvaise foi est de déformer les propos de l’interlocuteur pour tenter d’avoir raison: votre post en est le parfait exemple.
          Les historiens actuels, débarrassés des scories de la pensée communiste considèrent le niveau d’industrialisation de la Russie tsariste comme comparable à celui de la plupart des pays occidentaux dont la France.
          Mais l’immensité de la Russie explique aisément les différences dans le degré de modernisation de l’Empire.
          Quant aux écrivains russes, il convient d’une part de dissocier ceux qui étaient pro-bolchéviques des autres, et d’autre part, de remarquer que leur description du prolétariat russes n’est guère différente des descriptions d’un Zola en France ou d’un Dickens en Angleterre à une époque comparable, avec forcément ce petit degré d’exagération du bourgeois qui visite les prolos avec effroi.
          Et puis pendant qu’on est dans les conseils de lecture, lisez Soljenitsyne…

        • 18 Juin 2017 à 12h43

          enfer dit

          Pour une fois je ne peux que vous soutenir…
          Comme vous savez je travaille en Russie,plus précisément entre Voronej et Saratov et j’ai pu apprécier l’”amour” fou des russes pour les communistes, qui sous prétexte de révolution les ont dépouillé au point que plus de 50% de la population est morte de faim, avant d’obliger les survivants à travailler comme des esclaves,avant de détaler devant l’invasion allemande pour revenir la guerre finie continuer à les faire travailler comme esclaves, juste assez nourris pour qu’ils puissent conduire les tracteurs pourris fournis par le régime….Les mêmes, une fois le communisme effondré ,ont déclaré les fermes “collectives” leur propriété pour essayer de les vendre en dollars…
          Heureusement Poutine est arrivé…

          Quant au niveau économique de la Russie en 1914, des études serieuses de l’université de Chicago ont montré qu’USA et Russie étaient exactement au même niveau d’industrialisation…
          Que le seul démarquage n’était pas matériel, mais culturel, en Russie un capitalisme d’opportunité et encore féodal, opposé au libéralisme américain…

      • 17 Juin 2017 à 15h58

        t hdo dit

        Mais le régime tsariste, quoiqu’en retard sur le reste de l’Europe, voulait développer les écoles, et l’a fait de manière importante après l’abolition du servage en 1861.
        On passe ainsi de 8 000 écoles en 1856 à 22 700 écoles en 1880, puis au moins 32 000 en 1894.

        En 1914, il y avait certes 75% d’illettrés dans l’empire russe, mais 60% chez les serbo-croates relevant de l’Autriche-Hongrie, 50% en Espagne, 32% en Hongrie… Régimes qu’on ne qualifie pas de monstrueux.

        En 1914, 7 millions d’enfants étaient scolarisés dans l’empire russe, alors que cet empire comptait 125 millions d’habitants : on ne devait pas être loin des taux de scolarisation occidentaux (source livre de Caron et Vernus “l’Europe au XIXe”).
        Il s’agissait donc sans doute plus de questions de délais de mise en oeuvre, sur cet immense empire hétérogène.

        La répression dans l’empire russe sous le tsarisme n’avait, de plus, vraiment rien à voir en termes de férocité ou en nombre de prisonniers avec ce qu’on a vu par la suite, donc cette critique gratuite de la Russie tsariste devrait être un peu plus mesurée.

    • 17 Juin 2017 à 12h04

      Syagrius dit

      Je ne sais pas d’où vous sortez que “la soif de culture” est un des traits majeurs de la révolution russe. Un examen même rapide des faits permet d’arriver à la conclusion inverse: dans le communisme comme dans toute dictature, tout ce qui ne relevait de l’entreprise d’abrutissement national que fût la culture officielle était par définition une activité séditieuse qui vous conduisait directement au goulag ou devant le peloton d’exécution.

      • 17 Juin 2017 à 12h23

        saintex dit

        Vous avez probablement raison. Toutefois, ce qui est décrit en premier est le goût du peuple pour la culture, concomitant avec le période révolutionnaire. En second, il est question des bolchéviques qui ont possiblement gardé celle-ci, ici de façon autoritaire, pendant cette période. Mais on ne sait pas si c’est une entreprise de séduction, l’inertie de la pensée d’un peuple, ou plus probablement un mélange des deux.
        Et ce qui est décrit ne parle pas de l’évolution à travers les périodes que vous décrivez, Staline, goulag et Pravda.

      • 17 Juin 2017 à 14h56

        Bacara dit

        Vous prétendez que Lénine et Trotsky étaient des illettrés ? 

        • 17 Juin 2017 à 15h32

          golvan dit

          @ bacara à 14h56
          Il serait effectivement faux de prétendre que Lénine et Trotski étaient illettrés, c’était deux ordures cultivées, cruelles, et totalement bornées.

        • 17 Juin 2017 à 16h30

          Bacara dit

           @ golvan 
           Ravie de lire de telles inepties. On apprend que vous avez besoin d’une remise à niveau. Ce doit être le niveau Kardashian…

        • 18 Juin 2017 à 10h32

          golvan dit

          @ bacara à 16h30 le 17
          Ravi de vous ravir.
          Lorsqu’on déforme comme vous les propos des interlocuteurs, en pensant sans doute faire un trait d’esprit, on s’expose aux réponses appropriées.
          Lénine et Troski étaient deux ordures il suffit de connaître leurs actions tout au long du processus de la révolution blochévique pour le comprendre. A moins que pour vous l’éradication de populations au nom de l’homme nouveau soit nécessaire et constitue un chemin pavé de roses.
          Mais c’est vrai, ils étaient cultivés.
          L’assassinat de Trotski fait partie des bonnes nouvelles qu’on aimerait recevoir tous les matins en se levant, le seul dommage étant qu’il était dû à une ordure du même niveau que lui, mais encore plus rusée.

    • 17 Juin 2017 à 11h28

      Angel dit

      Merci

    • 17 Juin 2017 à 11h09

      Moumine dit

      Merci pour cette indication littéraire, elle aiguise ma curiosité.