Là-bas au Connemara | Causeur

Là-bas au Connemara

Série d’été “Un film, un livre” (1)

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
est journaliste et écrivain...

Publié le 03 juillet 2016 / Culture

Mots-clés : , , , ,

Philippe Noiret et Charlotte Rampling dans le film d'Yves Boisset.

A l’été 1977, la discomania a pris d’assaut les campings de France. ABBA, Rose Royce, Thelma Houston et Boney M font danser Giscard et Barre. Déhanchés audacieux et cols ouverts sur la piste du fédéralisme. La jeunesse se trémousse sur Big Bisou de Carlos sans s’inquiéter de la rupture du programme commun. L’eurocommunisme sent déjà le sapin. Tino Rossi n’a toujours pas raccroché son micro. En juillet et août, les ouvriers suivent les conseils de Bison futé avant de prendre la route des vacances. Et les cadres dynamiques rêvent de la nouvelle Matra Rancho pour se rendre dans leur résidence secondaire, longère ou meulière, en Sologne ou dans le Vexin selon ses moyens. Les Parties de chasse avec Brigitte Lahaie et Marilyn Jess n’ont pas encore enflammé les magnétoscopes et les week-ends à la campagne. Malgré la crise, tout le monde consomme gaiement. Le chômage de masse n’est qu’un lointain présage.

Qu’est-ce qui peut bien arriver à une nation qui vient de remporter l’Eurovision ? Sainte Marie Myriam veille sur nous. Au cinéma, Yves Boisset vient pourtant casser l’ambiance. En adaptant le roman de Michel Déon, Un taxi mauve paru chez Gallimard en 1973 (Grand Prix du roman de l’Académie française), il tire un rideau de grisaille sur les valseuses seventies. Destination : l’Irlande plutôt que Saint-Tropez, le réalisateur préfère les vestes huilées au monokini anatomique. Le topless n’est pas de mise bien que Charlotte Rampling et Agostina Belli découvrent, à l’écran, leurs poitrines sans peur de s’enrhumer. Le narrateur, Philippe Marchal (Philippe Noiret), héros fatigué, âgé de 55 ans, parisien de naissance, voyageur par nature, fidèle à Chardonne, Cocteau et Céline, porte cette nostalgie empoisonnée qui empêche d’avancer dans la vie. On sait peu de choses sur lui. Il est domicilié chez Mrs Colleen, route d’Inishgate à Corofin. Michel Déon le couve de mystères : « Je ne me sens pas la nécessité absolue de me situer “avant” l’Irlande, de raconter qui j’ai été. La porte est fermée sur un long passé intéressant où j’ai eu la sensation précieuse de vivre en homme libre, privilège poussé maintenant à l’extrême ». Echoué en Irlande, terminus des âmes vagabondes, Philippe chasse en compagnie de Jerry, un jeune américain, bientôt rejoint par sa sœur, la sulfureuse Sharon.

Tous ceux qui ont vu ou lu  Un taxi mauve, ont pris, dans l’année, leur billet pour effectuer ce voyage initiatique. L’espoir secret de tomber amoureux d’une belle Irlandaise ou de se fondre dans un décor « bigger than life ». Là-bas, les paysages déploient une mélancolie et une chaleur qui serrent le cœur à chaque instant. Ce film de facture classique trouble la vision et la perception des hommes. Les personnages prennent de l’ampleur, gagnent en profondeur au contact de cette nature versatile. Le docteur Scully joué par Fred Astaire conduit son taxi et soigne les troubles intérieurs. Et l’imposant Taubelman incarné par un Peter Ustinov en forme olympique fait exploser toutes les coutures de la bienséance. « C’était Gargantua, mais aussi Ulysse et peut-être Tartarin » écrit Déon dans son livre. Il faut le voir engloutir un plateau d’huitres avec une voracité jouissive.

Un taxi mauve  ne fait pas dans la demi-mesure, il emporte tout sur son passage. « L’avant-garde, c’est de revenir à un cinéma romanesque » comme le prophétisait si justement Boisset, invité au Festival de Cannes, l’année de la sortie. Michel Déon, dans la préface de ses œuvres réunies en Quarto Gallimard en 2006, reconnaissait que cette adaptation prolongeait magnifiquement son roman : « Je serais bien ingrat si je ne remerciais pas à la fois Yves Boisset et ses interprètes, Charlotte Rampling, Philippe Noiret et feu Fred Astaire d’avoir respectivement réinventé Un taxi mauve ». Il y a des images, des sons, des atmosphères inoubliables : la Ranger Rover couleur moutarde de Noiret, la musique de Philippe Sarde interprétée par Les Chieftains et ce ciel voilé qui cache un autre monde.

Un taxi mauve, roman de Michel Déon, Gallimard Folio.
Un taxi mauve, film dramatique d’Yves Boisset, DVD TF1 Vidéo.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 5 Juillet 2016 à 18h25

      walkyrie dit

      Au Connemara, on s’emmerde un peu.

      • 5 Juillet 2016 à 22h55

        varese dit

        Un peu trop. J’ai pas lu le livre, mais le film est par moment ennuyeux, déroulant une intrigue très, très mince. Celà dit, les paysages sont magnifiques, la cinématographie impeccable et la bande-son parfaite.