Victoire kurde à Tabqa: vers un Yalta syrien? | Causeur

Victoire kurde à Tabqa: vers un Yalta syrien?

Le découpage de la Syrie va commencer

Auteur

Hadrien Desuin
est expert en géo-stratégie, sécurité et défense.

Publié le 15 mai 2017 / Monde

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Forces Démocratiques Syriennes (FDS) surplombant Tabqa. Sipa. Numéro de reportage : AP22046965_000002.

Les membres de la coalition américaine en Syrie se sont réunis à Copenhague le 9 mai pour annoncer un soutien accru aux kurdes syriens du PYD alliés à des bataillons arabes au sein des Forces Démocratiques Syriennes (FDS). Autant dire que l’objet de la réunion n’a pas été bien accueilli par Ankara. Le Pentagone a confirmé son choix de s’appuyer sur eux plutôt que sur la douteuse Armée syrienne libre (ASL). La chute de Bachar Al-Assad n’étant plus l’objectif militaire prioritaire, seule la CIA semble poursuivre son discret soutien aux factions djihadistes qui se disputent la région d’Idlib. Les renforts américains en blindés et en munitions n’ont pas tardé à se faire sentir sur le moral des troupes. La ville de Tabqa, barrage et verrou entre Raqqa et Alep, a été définitivement annoncée comme libérée de l’emprise de Daech deux jours plus tard.

La course Washington-Damas

Après l’attaque surprise de la base aérienne de l’armée syrienne d’Al-Chaayrate décidée par Donald Trump, c’est un retour à la stratégie militaire jusqu’alors menée par Barack Obama en Syrie. Avec toutefois une empreinte au sol plus importante et donc une relance des offensives sur Raqqa. Les forces kurdes sont désormais en mesure d’encercler assez rapidement la capitale de Daech en Syrie. A moins que l’armée turque, coincée dans la poche entre Al Bab et Jarablous, ne décide de reprendre les hostilités. Il y a quelques jours encore, l’aviation turque n’avait pas hésité à bombarder par surprise les positions kurdes de Syrie.

Au-delà de la simple victoire symbolique sur Daech, l’armée américaine a d’autres ambitions à Raqqa. D’une part, récompenser et sécuriser un Kurdistan autonome de Syrie sur le modèle du Kurdistan irakien après la Guerre du Golfe. D’autre part, devancer Damas dans la reconquête de la vallée de l’Euphrate qui serpente au milieu du désert. Et donc, disposer d’une carte supplémentaire dans les négociations sur une éventuelle transition politique à Damas. L’armée syrienne est-elle en capacité de se lancer dans la course pour Raqqa? A priori non. La prise de Tabqa lui a fermé la porte. Il reste Deir Ez-Zor mais l’objectif est beaucoup plus loin et hasardeux. Les lignes de l’armée syrienne seraient sans doute trop étendues pour tenir.

Russes et Américains ménagent la Turquie

Les kurdes pourraient-ils participer à la chute de Bachar Al-Assad tant attendue par les pays occidentaux? C’est tout aussi improbable. L’ennemi des Kurdes reste principalement la Turquie. Les Kurdes et l’armée syrienne ont combattu côte à côte dans plusieurs villes comme Alep contre les djihadistes soutenus par les turcs. Et Damas a toujours eu l’habileté de ménager les kurdes depuis le début de la guerre civile. Ces derniers, déjà réticents à s’aventurer plus avant dans les terres arabes au sud, n’ont pas l’intention d’occuper dans la durée Raqqa.

Tabqa, un verrou clé sur la route de Raqa @AFP

Les Russes soutiennent aussi les Kurdes syriens et font leur possible pour les maintenir dans une forme de coordination avec Damas. La compétition entre Russes et Américains pour le parrainage des troupes kurdes est décisive. Ces dernières ont-elles l’idée d’échanger plus tard Raqqa contre la réunification des cantons d’Afrin et de Kobané? Ce qui passerait par le retrait des Turcs d’Al-Bab et de Jarablous. Russes et Américains ménagent tous deux la Turquie dont la position est autrement plus stratégique à l’échelle du monde que celle du Kurdistan. Il faudrait dans ce cas proposer de grosses contreparties à la Turquie. Autant dire que les Kurdes n’obtiendront jamais un territoire unifié. La prise de Raqqa serait toutefois un gage énorme pour définir l’autonomie future du Kurdistan syrien.

Les incertitudes et les méfiances entre les coalisés sont autant d’atouts pour les fanatiques de l’Etat islamique et d’Al-Qaïda. Un Yalta syrien c’est-à-dire un accord préalable entre Américains et Russes sur l’étendue du Kurdistan autonome syrien reste indispensable pour accélérer la victoire finale contre Daech.

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    • 16 Mai 2017 à 22h29

      dov kravi דוב קרבי dit

      Les Kurdes ont émis, ces derniers jours, l’esquisse d’une proposition sortant de l’ordinaire : ils pourraient offrir à Assad d’échanger la libération de Deïr Ez-Zor contre un couloir d’une centaine de kilomètres de long, menant du canton d’Afrin à la Méditerranée.
      A Deïr Ez-Zor, la 104ème brigade d’élite aéroportée des Gardes Républicains d’Assad, commandée par le Brigadier-Général Issam Zahreddine, ainsi qu’environ 100 000 civils pro-régime, sont encerclés de toutes parts par DAESH, sans possibilité d’être secourus par l’Armée régulière qui se trouve à plus de 190km de là. Seules les FDS, qui progressent sur l’Euphrate et qui ne sont plus qu’à 50km de la ville assiégée pourraient leur venir en aide.
      Or Deïr Ez-Zor est très majoritairement peuplée d’Arabes, avec une minorité arménienne et un petit nombre de Kurdes uniquement. Elle ne fait pas partie historiquement du Rojava et son contrôle n’intéresse que modérément le leadership kurde.
      Sa libération pourrait ainsi faire l’objet d’une négociation, qui, même si elle déplairait profondément à Assad parce qu’elle consacrerait la partition de la Syrie, pèserait d’un poids majeur sur son jugement. Pour les Kurdes, l’obtention d’un débouché sur la mer, dans l’optique d’un Etat indépendant comprenant les Kurdes de Syrie, d’Irak, de Turquie et d’Iran, qui constitue leur objectif ultime et permanent, permettrait d’écouler librement leurs marchandises, en particulier leur brut, sans être tributaires du bon vouloir de leurs voisins.

      • 17 Mai 2017 à 7h09

        QUIDAM II dit

        Et le Sandjak d’Alexandrette est toujours un sujet de tension entre la Turquie et la Syrie…

    • 16 Mai 2017 à 7h05

      QUIDAM II dit

      Dans un monde idéal, la citoyenneté et la paix civile ne relèveraient que de l’adhésion à un pacte social et au respect des lois.
      Malheureusement, dans le monde réel du proche-Orient (et ailleurs), les individus se définissent essentiellement par leur appartenance ethnique ou tribale, par leur religion…. de telle sorte que, hors de l’application du « principe des nationalités » dans cette région, on ne voit pas comment il serait possible de parvenir à une stabilisation politique.
      Un Yalta syrien aboutissant à la partition de la Syrie et, au minimum, à la création d’un Etat kurde (promis depuis un siècle par la communauté internationale – traité de Sévres), ne semble pas la pire des solutions.
      La Syrie est un Etat artificiel (comme la plupart des Etats de la région, exceptés Israel et l’Egypte) écartelé jusqu’à s’anéantir dans des guerres religieuses et politiques faisant des centaines de milliers de morts et des millions de déplacés.
      On ne comprendrait pas pourquoi il faudrait, à toute force, maintenir un Etat instable, inévitablement dictatorial, corrompu, et dangereux pour lui-même et ses voisins.

      • 16 Mai 2017 à 15h30

        rolberg dit

        « La Syrie est un Etat artificiel (comme la plupart des Etats de la région, exceptés Israel… » Plus artificiel que ça, tu meurs.

        • 16 Mai 2017 à 17h21

          QUIDAM II dit

          De même que les Indiens sur le territoire américain, les Juifs sont présents sur le territoire israélien de façon continue depuis la plus haute antiquité (les chrétiens depuis 2000 ans) jusqu’aujourd’hui… malgré les nombreuses invasions et colonisations étrangères.
          C’est-à-dire bien des siècles avant l’islam, et la conquête arabe qui a été un impérialisme et un colonialisme.
          François-René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1806 : « Quand on voit les Juifs dispersés sur la terre, selon la parole de Dieu, on est surpris, sans doute ; mais pour être frappé d’un étonnement surnaturel, il faut les retrouver à Jérusalem, il faut voir ces légitimes maîtres de la Judée esclaves et étrangers dans leur propre pays. (…) Les Perses, les Grecs, les Romains, ont disparu de la terre ; et un petit peuple, dont l’origine précéda celle de ces grands peuples, existe encore sans mélanges dans les décombres de sa patrie. Si quelque chose, parmi les nations, porte le caractère du miracle, nous pensons que ce caractère est ici. »
          Aucun expert, à ma connaissance, ne prétend que Chateaubriand a été sous l’influence du Mossad ou des Etats-Unis d’Amérique.
          Ne soyez pas un gogo qui gobe sans réflexion la propagande dominante.

    • 15 Mai 2017 à 20h20

      Bibi dit

      Les visions de l’expert s’évaporent devant l’annonce du Dept. d’état US sur le crématoire construit à côté d’une prison en banlieue de Damas, dans le but de cacher les corps des détenus torturés et exécutés.