Les p’tits noirs de La Table Ronde | Causeur

Les p’tits noirs de La Table Ronde

Quand le mauvais genre a rendez-vous avec le style

Auteur

Matthieu Baumier

Matthieu Baumier
est essayiste et romancier.

Publié le 16 avril 2017 / Culture

Mots-clés : , , , , ,

La petite Vermillon

Fondée en 1944, La Table Ronde est une grande maison d’édition. Celle des Hussards. Le port d’attache de la revue littéraire éponyme créée en 1948 pour lutter contre le « terrorisme intellectuel » de son époque. L’heure est à la parution d’une série de romans noirs dans la collection La Petite Vermillon. Lancée en 1992 par Tillinac, la collection de poche accueille des trésors littéraires. Comme les écrivains mythiques de la maison, Blondin, Nimier, Haedens, Morand, Chardonne ou Déon. Écrivains anticonformistes et sulfureux de leur vivant. Au catalogue, il y a des noms du « néo-polar », Fajardie et Manchette. La maison va plus loin en lançant une série « carte noire » pour rééditer des romans noirs méritant de retrouver une véritable audience. Éditer du noir à La Table Ronde, dans La Petite Vermillon, c’est affirmer qu’il fait partie de la Littérature avec un « L » majuscule. Point barre et anticonformisme.

« Littérature populaire » ? Un titre de noblesse

« Carte noire » est confiée à l’écrivain Jérôme Leroy, membre de la rédaction de Causeur, auteur du Bloc, roman qui a inspiré Chez nous de Lucas Belvaux. Les 4 premiers titres : La nuit myope d’A.D.G, La princesse de Crève de  Kââ, La langue chienne d’Hervé Prudon et Le sourire contenu de Serge Quadruppani. Présentation de la série par Leroy : « Une démarche qui allie l’exigence du style au souci de raconter une bonne histoire. En leur rendant justice [aux auteurs], et en les habillant des très belles couvertures de Stéphane Trapier, « Carte noire » est aussi l’occasion de préciser ce qu’est le roman noir, un genre parfois difficile à définir car il est souvent confondu avec le roman policier ou le thriller ». Chez les auteurs de la série, « il n’y a aucune certitude sur le bien et le mal. Les personnages sont des anti-héros aux motivations complexes, ni victimes, ni coupables ou alors les deux à la fois. Ils n’espèrent pas sauver le monde parce qu’ils sont plutôt occupés à sauver leur peau. On notera aussi chez ces auteurs une forte propension à l’humour (noir, évidemment) et au mauvais esprit ». Chaque roman est brièvement présenté par Leroy de façon truculente.

 La Nuit myope, « c’est ironique, élégant poétique : c’est A.D.G »

« Dans ce qu’il a été convenu d’appeler le « néo-polar » qui renouvela le genre dans les années 70 et 80 sous l’impulsion de Jean-Patrick Manchette, A.D.G occupa une place à part. Ses Séries Noires mettaient en scène des paysans berrichons alliés à des hippies pour faire face à des truands ou encore un avocat ancien para et un journaliste ivrogne qui transformaient Blois en décor de western » (présentation). Écrivain aux positions politiques droitières dans un monde noir gauchisant, A.D.G a donné de nombreux livres pittoresques et sérieux. Dont La Nuit myope, « Odyssée à l’envers d’un Ulysse ivre qui quitterait Pénélope pour retrouver Calypso mais qui en sera empêché parce qu’il est myope et qu’il a cassé ses lunettes en repassant de nuit au domicile conjugal » (présentation). Le lecteur suit les errances de Domi dans le Paris du début des années 80, à l’heure où les jets d’eau nettoient la nuit. Alcool, jolie fille blonde, rêves d’aventure à la Stevenson qui se prolonge en traversée lunettes brisées de Paris. Grande vadrouille dans un quotidien perdant âme : la France des années 80. Au bout de l’épopée ? Armelle dont il n’a que l’adresse et le désir sur un paquet de cigarettes. Retrouver la gouaille et le talent d’A.D.G dans ce court roman, l’un de ses plus beaux, plutôt dérive situationniste que « polar noir », en des pages qui aiment Paris, est un bonheur.

La princesse de crève, cavale, Kââ et jolies femmes en rafales

La princesse de crève est le second roman de Kââ, pseudonyme de Pascal Marignac. Présentation : « On suivra, dans cette France du début des années 80, un tueur gastronome, lecteur de théologie médiévale, amateur de peinture flamande, conducteur de grosses cylindrées, allemandes de préférence, qui sait lire une carte des vins et remonter un pistolet automatique avec la même compétence ». Un gars qui, pour être tueur, lit Gilson et apprécie le magret de canard au poivre vert ne saurait être un mauvais bougre. Les beautés blondes et brunes, parfois lesbiennes et armées, qui l’accompagnent au gré des rebondissements laissent un souvenir genré fort agréable. On a beaucoup tué pour des femmes de cette trempe. La princesse de crève ne mégote pas sur les codes du noir, dont Kââ jouait en virtuose. On passe les frontières, flingues dans la poche, motards dans le viseur, on tue, il n’y a guère de repos Celui du guerrier. Les voleurs et les assassins ont de l’éthique. La princesse de crève file sur fond d’affaires politico-financières. Road-movie, « roman d’action », cavale écrite en rafales. Ce n’est pas pour rien que Kââ était considéré par nombre de ses pairs comme le meilleur d’entre eux.

La langue chienne, Prudon, minima sociaux et humiliations : bienvenue chez nous

Prudon a la réputation d’un romancier noir à part. Manchette lui trouvait de la « furia ». Celle d’une France qui n’allait déjà plus bien. La même, où un homme mou déguisé en président dit « tout va mieux » à des gens, nous, qui n’en peuvent plus. La langue chienne n’est pas un roman d’hier mais un livre de maintenant. Noir, comme c’est chez nous. « La langue chienne, au départ, est une histoire inspirée d’un fait divers réel, bien noir, dont la banalité confine au sordide : un homme est brûlé vif par sa femme et l’amant de sa femme à Franconville après avoir été pendant des mois leur souffre-douleur » (présentation). C’est Tintin, amoureux de Gina, humilié par Franck qui couche dans son lit et baise sa femme. « Ducon », « Bourvil », on lui marche dessus, c’est Tintin, il dort avec le chien. L’univers de Prudon c’est le retour de Céline. Liberté, égalité, fraternité ? Pauvreté, injustice, souffrance. Sans-dents. La vie qu’on nous fait, La langue chienne qu’on nous parle. Nos humiliations, la paupér-ubérisation organisée. À toi Macron, et à tes potes, on te le dit : tu liras ce roman et ta grande bouche de mots creux tu fermeras. La langue chienne, c’est la France « en marche » sur le dos des chiens battus que nous sommes. À lire en votant.

Le sourire contenu de Quadruppani voyage au bout de la mondialisation

Factures, chômage, haine de soi partout. République, nulle part. Promesses non tenues de la France giscardo-mitterrandienne. Merci, m’sieurs dames, on est plongés dedans. Libéral libertarisme et pauvreté à tous les étages. Je me souviens d’une France qui avait ses clochards mais pas un SDF devant chaque boulangerie. On craignait les chars russes, on a eu Fabius et consorts. Depuis 1981, film noir quotidien intégral. « Dans ce roman noir qui s’attache autant à un monde finissant qu’au sort des cochons en Asie du Sud-Est, Serge Quadruppani était, tout comme son héros, en quête d’une « Shelter Island », d’une île-abri où le goût de la précision serait l’ennemi des simplifications assassines ». Les années 80 se terminent avec peine et Mark Senders se retrouve « vautré comme un SDF dans un parc new-yorkais, en train d’écouter un homme qui décrit avec précision le crépuscule sur la baie de l’Hudson ». Le chemin sera alors celui du « sourire contenu » d’une femme nue aux yeux violets. On rêve de Bogart, romans noirs et femmes. La vie, la poésie. Des photos de Doisneau, tout ce qui manque à la France actuelle. Lauren Bacall. Embarqué malgré lui dans un jeu d’échecs palpitant qui le dépasse, Senders, sujet aux paradis artificiels, conduit son lecteur au long cours de péripéties à l’échelle mondialisée.

Le roman noir, cela parle de nous. C’est la part de vérité, le cri : nous sommes les gueules cassées de la mondialisation « heureuse ». De ce désenchantement, ces 4 titres en forme de « carte noire » en annonçaient la venue. Chacun à sa manière.

La nuit myope  d’ADG

La princesse de Crêve de Kââ

Le sourire contenu de Serge Quadruppani

La langue chienne d’Hervé Prudon

(La Petite Vermillon « Carte noire à Jérôme Leroy », 2017)

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 17 Avril 2017 à 12h07

      Amaury-Grandgil dit

      Ce ne serait pas plutôt Thierry Marignac que Pascal ?

    • 16 Avril 2017 à 23h25

      Clash75 dit

      ADG, ecrivain pplans vilipende pà les prô macheté cà catalogue ” fasciste ” Facile et agréable à lire et sans prétention.

    • 16 Avril 2017 à 20h09

      no-futur dit

      Bonjour,

      J’ajoute “FULL SPEED” de Frédéric H FAJARDIE que Monsieur LEROY a bien connu.
      Scénario prémonitoire/aux attentats et dialogues au top!
      On reconnait un ministre de l’intérieur décrit à la perfection.

      Bonne lecture à tous.