Nous assistons peut-être à un tournant en Syrie. Je ne veux pas parler de la prise de Quseyr par le Hezbollah et l’armée syrienne la semaine dernière,  à quelques encablures de la frontière libanaise. Ni des assauts contre les faubourgs de Homs et d’Alep que le parti de Dieu libanais s’apprête à lancer afin d’entraver l’approvisionnement en armes de la guérilla. C’est plutôt côté rhétorique qu’il y a du neuf à Damas. Dieu sait que le verbe revêt une importance particulière dans les régimes autoritaires. Dans cette ville de conteurs, la propagande du régime baathiste en appelle aujourd’hui… à la démocratie !
Rassurez-vous, en déclarant que
« la manifestation (…) ne méritait pas une telle répression » et qu’un dirigeant politique doit « se retirer s’il n’est plus à même de comprendre son peuple », le ministre syrien de la communication, M. Zaabi, ne visait pas son Bachar bien-aimé mais le premier ministre turc Erdogan. Depuis qu’Ankara est redevenue l’ennemi juré de Damas, on se croirait revenu au bon vieux temps où feu Hafez Al-Assad, connu pour son humanitarisme chevillé à la moustache, reconnaissait le génocide arménien la main sur le cœur, l’œil rivé vers son voisin turc. Quelques décennies plus tard, les amateurs d’humour noir se régalent toujours en écoutant les officiels syriens. Plus mordant qu’Alphonse Allais, le ministre Zaabi a osé cette sortie mémorable : « Rien ne justifie le défi lancé par Erdogan à son peuple, et son recours à la violence montre sa décadence et sa coupure de la réalité » (sic). Tout cela paraît un peu fort de café pour décrire une mobilisation ponctuelle de la jeunesse laïque opposée aux projets d’islamisation que portent le gouvernement AKP et… la majorité de la population turque.
Peu importe, la propagande reste la continuation de la guerre par d’autres moyens. Des idéalistes aux plus cyniques, tous les géopoliticiens vous expliqueront que c’est de bonne guerre : l’Anatolie servant de base arrière aux rebelles syriens et Erdogan n’économisant pas ses flèches contre son ancien ami Assad, l’amitié syro-turque a vécu.
Pour ma part, j’aurai une interprétation plus originale de la stratégie de com’ du ministre syrien : tel Néron jouant de la cithare pendant l’incendie de Rome, Zaabi espère entrer dans la postérité. Dix ans après, malgré la tragédie irakienne, on se souvient encore avec bonheur des formidables dons de prophète du ministre de la communication de Saddam Hussein, annonçant que l’armée irakienne allait terrasser les GI’s amassés aux portes de Bagdad. Hélas, la comparaison entre l’Irak et la Syrie de demain ne s’arrête sans doute pas là. Et cela, c’est bien moins poilant…

Lire la suite