Sympathy for the Débile
68 : savoir finir une commémoration
Publié le 04 juin 2008 à 10:22 dans Société
Le mois de mai, tout entier dédié à la commémoration de 68, s’est-il achevé par un bâillement général ? Soit. Mais point de sarcasme : ces festivités auront été authentiquement remarquables. Tout d’abord parce qu’elles révèlent à quel point notre hiérarchie de l’histoire est bouleversée: à l’aune du traitement médiatique, Mai 68 est désormais l’événement le plus marquant de nos manuels. Exagération ? Qu’on en juge ! L’ensemble des hebdos et des quotidiens lui ont consacré au moins une couverture. Combien en ont fait de même pour le demi-siècle de la Ve République et de notre Constitution ? Aucun. Zéro couv’. Trop barbant ? En Allemagne, démocratie exemplaire, on ne rechigne pourtant jamais au “patriotisme constitutionnel”… Passons. Le printemps de Prague en 1968, prélude à un bouleversement inimaginable dans l’ordre géopolitique (souvenons-nous des sinistres prophéties de Jean-François Revel sur l’immuabilité du bloc de l’est…) ? Rien. Pas même un dossier – que dis-je ! pas même un simple article. Trop futile, sans doute. Le premier sursaut politique européen, appelé “printemps des peuples”, en 1848 ? On cherchera en vain le moindre articulet. Trop populiste, certainement. L’ultime pavé de Daniel Cohn-Bendit – Forget 68 (éditons de l’Aube) – aura donc été inutile : le souvenir de Mai 68 mobilise plus sûrement nos médias que, pour ne prendre que cet exemple anecdotique, la chute du nazisme.
Mais nous avons aussi assisté à l’invention d’un nouveau genre de célébration. Avec le cru 2008, nous avons quitté l’ordre assez classique de la louange pour la recherche désespérée du procès en réhabilitation. Les champions de 68 réclament désormais, au besoin implorent, des procureurs ! Ne sachant plus exactement que célébrer (on verra plus bas pourquoi…), les célébrants n’ont cessé de convoquer des détracteurs qui ne daignaient plus montrer le bout de leur groin. Ah ! qu’ils paraissent enfin ces réactionnaires, anciens ou “nouveaux”, et qu’ils étalent les griefs de “la France moisie”… “Accusez, levons-nous !”, s’encouragèrent-ils les uns les autres. Triste drame, vaine attente. De la génération précédente, les pourfendeurs du “monôme” sont pour la plupart tout bonnement morts. Parfois de fatigue. Les plus “jeunes”, contemporains de July ou Sollers, sont un peu comme nous : ils ont tourné la page. Mai 68 : de Tillinac à Debray, on s’en tamponne le coquillard. Comprenons la déception de nos taxidermistes : sans adversaires, comment prolonger le combat ? Mai 68 sombre, hors médias, dans l’oubli – et si ce n’était qu’un début ?
Ici gît la malédiction de Mai 68, dont seuls les anniversaires sont d’authentiques révolutions. Pour trouver matière à célébration, il aura fallu recourir à un subterfuge d’une puissante candeur : apposer à tous les événements progressistes de l’histoire de France le label “68″. Tout ce qui fut bon avant et après 68 ne fut qu’annonciation ou prolongement du joli mois de mai. C’était cela, camarade, ou bien alors avouer, une bonne fois pour toute, que tout avait déjà eut lieu avant, ou bien après – et que dans tous les cas, d’autres que les jeteurs de pavés s’en étaient chargés… Prenez la cause des femmes. Leur entrée au gouvernement ? Blum, 1936. Le droit de vote ? De Gaulle, 1944. La pilule ? Neuwirth, sous de Gaulle. L’IVG ? Veil, sous Giscard. Voyez la libération sexuelle : au pays de Laclos et de Crébillon, de Clemenceau et de Guitry, est-il sacrilège de rappeler qu’elle commença il y a des lustres, et que ce ne sont pas les militants de Mai 68, aussi folkloriques aient-ils été mais l’importation des luttes américaines qui contribua à améliorer le sort des homosexuels ?
Quant à la condition ouvrière, est-il bien digne d’escamoter, après le Front Populaire, la collaboration gaullo-communiste qui en permit l’amélioration ? Et puisque chez nous toutes les révolutions, y compris rêvées, finissent en chansons, la musique n’aura pas échappé à cette entreprise de captation historique. En témoigne la compilation qui est restée tête de gondole dans toutes les FNAC et Virgin du pays ces dernières semaines : Mai 68 : la bande originale. Elle est édifiante, qui s’ouvre sur trois tubes des fifties : I’m left (Elvis Presley, 1954), Shake rattle and roll (Fats Domino, 1954), Johnny B Goode (Chuck Berry, 1958). Suivent quelques morceaux soixante-huitards en diable : Monsieur William par Les Compagnons de la Chanson (Léo Ferré, 1953), L’âme des poètes (Charles Trenet, 1951) ou encore le très guévariste Da Dou Ron Ron Ron de Richard Anthony (Gonzalo Roig, 1963). On trouvera certes quelques morceaux plus marqués, comme Le Déserteur de Boris Vian, mais il date, lui aussi, de… 1954. Curieux. Il y avait pourtant un bon titre à célébrer 68. Je veux dire un bon titre de chanson, composée spécialement pour et pendant Mai 68 par les Rolling Stones. Une chanson curieusement oubliée dans notre “compilation” officielle et dont le titre était Sympathy for the Devil. Craignait-on un mauvais jeu de mot ?
-
L'auteur
David Martin-Castelnau est grand reporter.
-
Plus








La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
18Nos offres
1 an : 59 € ............................................ >
1 an : 34,90 € ....................................... >
Spooner dit
1948, c’était le coup de Prague, pas le printemps ! Merci à M. Favre
EdmondSubtil dit
En 68, j’étais avec les Katangais, près de la buvette, à la Sorbonne. Alors qu’on me raconte pas d’histoire : c’était une révolution, une vraie. Le monde a tremblé sur ses bases. La preuve: j’ai pu repasser 3 UV en septembre.
vitelloni dit
Bientôt 2016…centenaire de la naissance de François Mitterrand.
Pour le centenaire de la mort,il faudra attendre 2096…je ne suis pas sûr d’avoir la patience d’attendre jusque là.
Bruno Favre dit
“Passons. Le printemps de Prague en 1948…”
Hum hum… ce n’était pas plutot en 1968 le Printemps de Prague?”
Axel dit
Ce qui me console c’est que l’année prochaine est le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin qui est l’ultime liquidation des idéaux politiques de mai 68. Quoique, on me signale dans l’oreillette que en Chine le culte de Mao se porte toujours bien…
Hector dit
@Peppush
De la manif de juin 68, par exemple ??
Peppush dit
Qu’il s’agisse de son éloge ou de sa critique, je dois bien le dire : je n’en peux plus de Mai 68!!!!!! suis proche de l’agonie, de la syncope et de l’overdose…et ça, ça fait beaucoup pour une seule femme… j’en appelle aux journalistes: pour mon bien-être psychique, de grâce, par pitié, le mois de juin est entamé, trouvez un autre sujet de débat…
avec ma plus grande reconnaissance !
Ludovic-Lefebvre dit
Joëlle,
Vous avez vu ce texte comme une ironie persiflante de l’auteur qui serait en fait, un apôtre de Mai 68, moi pas du tout et si je me trompais, rien ne m’obligerait à trouver cela drôle, ce marasme n’a rien de léger, malgré le ridicule de ses protagonistes.
Non, Ramon, j’ai bien voulu dire apogée que je ne trouve en rien mathématique, mais remplacez par paroxysme s’il vous sied mieux. .
vitelloni dit
Je m’en voudrais ,avant d’aller manger,de ne pas souligner le contre-sens absolu que fut Mai 68: chanter la liberté sous toutes ses formes, sous le patronage de Mao Zedong,alors que la terreur de la Révolution culturelle atteignait des sommets en Chine.
Joëlle dit
Bien décevants , les commentaires!
Aude, le texte de D M-C, c’était pour rire, Ludovic, c’était pour persifler. Vous avez tort tous les deux, la vérité doit se vautrer quelque part dans le fossé qui vous sépare : mai 68 n’est ni si important, ni si négatif. C’était l’air du temps, sans les barricades, la société évoluait de toute façon, en France comme dans les autres pays occidentaux…Forcément…Imagine-t’on notre pays, ouvert et perméable, mais qui, seul, au milieu des autres, ne progresserait pas?
ramon mercader dit
pour ludo lefebvre
vous vouliez probablement dire “apologie” et non “apogée” (trop mathématique au vu du contexte)
pour audel
effectivement,caricatural,voyez le site de franceculture,le forum sur mai 68!on y apprend que 68 a changé les choses ,profondemment,durablement ,car les femmes ont pu enfin porter des pantalons!sans rire,vérifiez si vous doutez!il faudrait maintenant une autre révolution pour que les hommes puissent porter des robes(pourquoi les écossais,les pretres,les bédouins……….auraient-ils tort?)
KarimLKDR dit
Question: pourquoi mai 68 fascine autant nos élites médiatiques?
Réponse: parce que c’est leur jeunesse…..
KarimLKDR dit
Odilon et Fantommette sont donc 2 personnes différentes???
Odilon Floréal dit
Je connais assez mal les Rolling Stones, mais… n’est-ce pas plutôt Street fighting man qui fait référence à mai 68? Auquel cas, il n’y aurait plus de mauvais jeu de mot à craindre. Ni à faire.
AudeL dit
Pourquoi n’êtes-vous capable que de produire que de l’aigreur au sujet de Mai 68 ???
Fantômette dit
David Martin-Castelnau : plus séduisant que Gorgeous George, plus brillant qu’Einstein et Goethe réunis, plus grand que Napoléon, plus fort que Superman…
“Ah bon ?”
Ludovic-Lefebvre dit
Hélas oui, Aude. La grande naïveté soixante-huitarde de ses jeunes trop pressés de prendre la place a changé l’amour en sexe tarifé, a réduit la représentation de la femme et mère de famille en pute, la diversité d’opinion donc sa liberté en pensée unique, la défense du plus faible en une apogée de la médiocratie et de la victimocratie, la tolérance en masochisme etc. La connerie entière d’être entier, le désir de rendre réelles les utopies (imagine all the people…)
En vous lisant David, je songe que si une révolution ne se fait pas ou simplement un passage de témoin idéologique transgénérationnel a lieu, c’est qu’une rébellion ne peut-être que réactionnaire puisque le conformisme est progressiste et ça fait peur, car n’est-ce pas le risque de voir ressurgir ce que les apôtres de Guevarra associe à une idée de la réaction (guerre, pogroms, racisme agissant etc) ?
Certainement l’égoïsme forcené, l’envie de garder la place des instances culturelles, politiques, économiques… idéologiques est pour beaucoup dans l’autocélébration, la festivité du tout festif, mais en fond il y a cette peur qui paralyse la génération suivante, qui empêche de “tuer le père” pour concéder un peu au freudisme d’où “l’amitié avec le diable” (j’adore cette chanson) !
AudeL dit
caricatural! mai 68 a quand même vachement changé la vie en France…