L'Etat islamique s'attaque à la frontière entre l'Irak et la Syrie. Wikipedia. Memri TV.

« Le Moyen-Orient à la découpe » titre L’Obs pour marquer les cent ans des accords Sykes-Picot. Les coupables un siècle après sont tout désignés : l’impérialisme franco-britannique ; et le résultat, on le voit : un Proche-Orient dans l’état où il est. Sauf que… s’il est naturel de rechercher une « faute originelle », voire un bouc émissaire, il n’est pas sûr que ce soit le moyen le plus sûr d’y voir clair, et encore moins de préparer l’avenir. Certes cette commémoration a fait depuis plusieurs années l’objet d’une campagne inédite – et non concertée – entre un livre à succès, A line in the sand de James Barr (qui s’appuie presque exclusivement sur les archives britanniques, c’est sa limite) et l’opération de communication #SykesPicotOver lancée par l’Etat Islamique le 11 juin 2014 avec la destruction à grand renfort de publicité d’un mur de sable entre la Syrie et l’Irak, au nom de la restauration du Califat . Même si, comme le fait remarquer l’historien Henry Laurens, loin d’avoir corrigé Sykes-Picot, les hommes en noir l’ont en réalité confirmé, revenant au tracé initial des deux diplomates.

Chacun cherche un « toit politique »

Si l’image est belle – deux impérialistes ont pris une équerre pour découper le Proche-Orient-, la réalité est tout autre. Sykes-Picot est d’abord le produit d’un héritage : celui des « œuvres françaises » dans la région, des saint-simoniens aux missions catholiques en passant par la Mission Laïque et l’Alliance Israélite Universelle sans oublier le legs plus ancien des Capitulations ; celui de la présence commerciale des britanniques, de son influence politique croissante. Il faut rappeler le débarquement anglo-ottoman à Jounieh, Liban, en 1840 ; l’intervention française de 1860 lors des massacres inter-ethniques du Mont-Liban etc. Peu avant Sykes-Picot, il y eut le massacre des Arméniens, premier génocide du XXème siècle. Produits d’une histoire, ces accords secrets ne le resteront pas longtemps : éventés par la jeune République soviétique, ils constitueront lors du Congrès de la Paix une base pour les lobbys nationaux : libanistes contre tenants de la Grande Syrie, arabistes et sionistes etc.  Chacun cherche un « toit politique », selon la jolie formule de Jean-Paul Chagnollaud.

Curieuse donc cette focalisation sur un accord secret qui ne le restera pas longtemps et qui subit des modifications importantes au cours d’un processus bien public, lui. Et si les frustrations n’ont pas manqué, c’est d’abord parce que le passage de l’Empire ottoman, avec sa pluralité de communautés ethniques et religieuses, à un ensemble d’Etats-Nations ne pouvait maquer d’en susciter. Néanmoins, comme le remarque Joseph Maïla, lors de leur accession à l’indépendance aucun des Etats n’a remis en cause les frontières dessinées en 1920, la Palestine constituant un cas à part.

Le mythe de l’accord secret

Certes, on voit bien ce qui séduit dans le rappel d’un accord secret  et, les archives françaises en témoignent, à la fin de la Seconde guerre mondiale, Américains et Soviétiques utiliseront cette corde qu’on aurait pu croire usée, la dénonciation de l’impérialisme européen, pour placer leurs pions. Alors, pourquoi ne pas avoir commémoré en 2015 les 70 ans de Yalta, dont l’impact fut bien plus grand, les 70 ans du pacte de l’USS Quincy entre Roosevelt et Ibn Saoud, même s’il ne faut pas exagérer sa portée.

Sykes-Picot, ou « on nous a caché quelque chose ». On voit bien ce qu’une telle désignation peut avoir de séduisant mais, plutôt que d’en appeler à une impossible transparence, reconnaissons que le secret est consubstantiel à la diplomatie. Ce qui rend d’autant plus remarquables le choix qu’ont fait certains de se refuser à une telle pratique. C’est ainsi que de Gaulle refusa pendant la Seconde guerre d’engager la parole de la France sur la question palestinienne et sioniste, décision à haut risque pour des Forces Françaises Libres dépendantes de l’aide extérieure, mais c’est ce « non-accord » qui donnera par la suite à sa parole toute son autorité. Et David Ben Gourion ne s’y est pas trompé puisqu’il fit preuve d’une modération remarquée dans sa réponse à la fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967, car il savait le prix qu’il fallait accorder à l’éloge par de Gaulle des « travaux constructifs » des Israéliens et du « courage de leurs soldats » et, dans le rappel de sa politique israélo-palestinienne : « Bien entendu, nous ne laissions pas ignorer aux Arabes que pour nous l’Etat d’Israël était un fait accompli et que nous n’admettrions pas qu’il fût détruit. »

Sykes-Picot n’est pas la faute originelle qui expliquerait par la vilénie de deux impérialistes (l’un « colonialiste », l’autre « flamboyant » nous dit James Barr – comprendre, le Britannique est « flamboyant », le Français, of course, « colonialiste ») tous les malheurs du Proche-Orient. Il n’est pas la faute originelle, parce qu’il n’y a pas de faute originelle, mais seulement une série de tâtonnements. Attention : un accord secret peut en cacher un autre, beaucoup d’autres. Il y eut l’accord secret entre l’émir Fayçal et Chaïm Weizmann, représentant l’Organisation Sioniste Mondiale le 3 janvier 1919. Un an plus tard, l’accord secret engageait le même Fayçal et Georges Clemenceau. Sortis opportunément des tiroirs, dévoilés à qui de droit, ces accords secrets sont appelés à une seconde vie. Instruments de chantage à l’occasion, ils peuvent aussi devenir des armes de division massive.

Il n’est pas impossible que le traité secret signé entre le patriarcat maronite et l’Agence Juive le 30 mai 1946 ait été utilisé pour monter contre l’establishment maronite les Palestiniens réfugiés au Liban, dans les années 70. En tout cas, la tonalité fortement anti-maronite de l’ouvrage du journaliste du Guardian, David Hirst (Beware of small states. Lebanon, battleground of the Middle east, curieusement traduit Une histoire du Liban, Perrin, 2011) vient s’alimenter à de telles sources. Ce traité, maronito-sioniste, gagne à être mis en perspective avec les ouvertures faites en 1934-1936 par le leader sunnite libanais Riad El-Sohl à David Ben Gourion puis Chaïm Weizmann et les fonds qu’il reçut du mouvement sioniste, avant de changer d’orientation avec le soulèvement arabe de 1936.

La  vérité est toujours bonne à dire. Alors oui, ouvrons les tiroirs – et les archives françaises encore peu exploitées offrent un champ d’étude passionnant -, tous les tiroirs, mettons tout sur la table. Vraiment tout. Tandis que le Proche-Orient se vide d’une grande partie de sa substance, tandis qu’il se « simplifie » à l’extrême dans le choc des fanatismes, gageons qu’un tel « coming-out », en restituant à l’Orient compliqué un peu de sa complexité, lui garantira du même coup une voie de salut.

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est normalienne, a co-dirigé (avec Karim Bitar) Le Cèdre normalienne, a co-dirigé (avec Karim Bitar) Le Cèdre et le chêne. De Gaulle et le Liban, les Libanais et de Gaulle (Geuthner, 2015).
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