Suivre Causeur :     

Sur les bienfaits du nihilisme

Le carnet de Roland Jaccard

Publié le 07 janvier 2012 à 14:25 dans Culture

Mots-clés : , , ,

Cioran. Image : siderevs.

1. UN ESTHÈTE DES RUINES

Cioran dans La Pléiade, qui l’aurait imaginé, il y a un demi-siècle ? Ce voyou de la philosophie n’avait à son crédit que quelques aphorismes douteux sur l’extermination de l’espèce, le déclin de l’Occident et les vertus du suicide, sans oublier quelques odes à la gloire de l’oncle Adolph (pas Schopenhauer, mais le moustachu). Ce métèque qui méprisait Sartre − il ne lui pardonnait pas, entre autres, d’avoir pissé sur la tombe de Chateaubriand − et se moquait de la religion du Progrès et du culte des victimes, ne méritait pas de figurer aux côtés de Sartre et de Camus dans une sépulture aussi prestigieuse. D’ailleurs, il ne le souhaitait pas. La gloire était la seule forme de déchéance à laquelle il nous semblait impossible qu’il succombât. La mort en a décidé autrement : l’étoile de Sartre pâlit, cependant que la sienne brille de tous ses feux. Ce qui accréditerait l’idée qu’il est préférable d’être un esthète des ruines qu’un idéaliste de la reconstruction, comme le formule joliment Frédéric Schiffter dans Un nihiliste au Panthéon, article paru dans Marianne, illustré par une émouvante photo de Cioran prise en 1994, un an avant sa mort. Ce diable d’homme était incroyablement photogénique et sa voix aux tonalités balkaniques en faisait un ensorceleur irrésistible. Nul mieux que lui n’a joué de l’humour qu’il y a dans l’horreur. Un exemple pris au hasard dans La Pléiade (page 978) : « Il n’est personne qui ne le débine. Je le défends contre tous, je me refuse à porter un jugement moral sur quelqu’un qui, adolescent, ayant été appelé à identifier le cadavre de son père à la morgue, réussit, en trompant la vigilance du gardien, à y rester et à y passer la nuit. Un tel exploit vous donne droit à tout, et il est naturel qu’il l’ait compris ainsi. » Ou encore : « Le suicide, seul acte vraiment normal, par quelle aberration est-il devenu l’apanage des tarés ? »

[...]

 

Acheter ce numéro  /  Souscrire à l’offre Découverte (ce n° + les 2 suivants)  /  S’abonner à Causeur

 

envoyer par email autre réseau social

La lecture de cet article est réservée aux abonnés

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?
 

Nos offres

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

3

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?
 
  • 8 January 2012 à 12h34

    laborie dit

    « Il n’est personne qui ne le débine. Je le défends contre tous, je me refuse à porter un jugement moral sur quelqu’un qui, adolescent, ayant été appelé à identifier le cadavre de son père à la morgue, réussit, en trompant la vigilance du gardien, à y rester et à y passer la nuit. Un tel exploit vous donne droit à tout, et il est naturel qu’il l’ait compris ainsi. » Ou encore : « Le suicide, seul acte vraiment normal, par quelle aberration est-il devenu l’apanage des tarés ? »

    Analyse:

    “Que des hérétiques comme Cioran ne confient pas au Saint Office Collectif leur titre de dépendance ou leurs numéros d’identification sociale, voilà que les soumettra irrémédiablement à la réprobation générale et même à l’isolement. Ils ne réveilleront que la curiosité du petit nombre, ou la sympathie de personnalités plus rares encore, mais ils devront constater et accepter d’être toujours observés (et même jugés) avec la même colère critique que l’on appliquait jadis aux pires des hérétiques. L’indépendance coûte cher.”

    Pour conclure le “Belles Têtes” de la Pléiade ont pensé que le Panthéon était bien là.

  • 7 January 2012 à 19h33

    Impat1 dit

    …” Il n’est pas inintéressant de constater que ma folie disparaît complètement quand la négation et une certaine ironie dans l’écriture deviennent mes passe-temps favoris.”…

      L’ironie dans l’écriture, à n’en pas douter, entretient la vie. En revanche la négation (la négation de tout ?) me semble plutôt source de mort.

     Le rapprochement des deux notions s’en trouve, à mon sens,  hasardeux.
     

    • 8 January 2012 à 13h04

      laborie dit

      Sans le “travail” du négatif la Littérature n’existe pas.

      C’est en quelle que sorte le “conspirateur professionnel” que nous retrouvons chez Jérôme Leroy me semble t-il.