Sur la Toile, l’intérêt pour Dieudonné n’a jamais été aussi fort | Causeur

Sur la Toile, l’intérêt pour Dieudonné n’a jamais été aussi fort

Entretien avec Boris Beaude, spécialiste d’Internet

Auteur

Gil Mihaely

Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.

Publié le 20 janvier 2014 / Politique Société

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Gil Mihaely. Depuis quelques années, Dieudonné, globalement boudé par les médias français, développe une activité foisonnante sur Internet. Il diffuse ses spectacles sur les sites de partage de vidéo et maintient le contact avec son public à travers les réseaux sociaux. Peut-on évaluer l’importance quantitative de la fameuse « Dieudosphère » ?

Boris Beaude. Le silence médiatique à la suite des débordements antisémites et négationnistes de Dieudonné n’a manifestement pas contenu l’évolution de sa reconnaissance publique, qui s’est exprimée par les deux médiations les plus opposées à celles des médias : le théâtre et Internet.

La première a une portée très locale, mais très engageante, la deuxième a une portée très globale, mais peu engageante. L’acte qui consiste à payer une place de théâtre, s’y rendre et assister à un spectacle est effectivement autrement plus impliquant que la simple vision d’une vidéo sur Internet. C’est pourquoi l’appréciation de la portée de l’explosion publique de Dieudonné dans les théâtres est relativement aisée, alors que celle de son exposition sur Internet est plus délicate. Les statistiques y sont très nombreuses, mais elles recouvrent des réalités d’une grande diversité, dont il est difficile de saisir la portée globale.

Quelques éléments permettent néanmoins d’affirmer que ces dernières semaines, nous assistons à une évolution très nette de cette exposition publique, dont les conséquences sont difficiles à circonscrire pour l’instant. Jamais, depuis une décennie, l’intérêt pour Dieudonné ne fut si important.

Il est difficile d’obtenir des données précises et fiables sur le sujet, de les croiser, et de dire combien de personnes sont concernées. En revanche, des services tels que Google Trends permettent de suivre les tendances de recherche, ce qui constitue un indicateur intéressant. Selon les statistiques de Google, il apparaît effectivement que depuis quelques semaines, l’intérêt pour Dieudonné a connu une croissance sans aucune mesure avec celle qui fut observée lors de tous les incidents précédents.

Alors que les recherches à son sujet étaient relativement stables cette dernière décennie, avec de petits pics lors d’événements polémiques, elles sont sensiblement 50 fois plus importantes à présent, et sensiblement 30 fois supérieures à ce qu’elles étaient lors des derniers incidents, dont l’invitation de Robert Faurisson sur scène en 2008. Après ses provocations télévisées en 2002 et en 2003, l’intérêt pour Dieudonné est resté relativement stable (fig. 1).

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fig. 1 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) de 2004 à aujourd’hui

(Google Trends – 14 janvier 2014).

 

Une telle situation est très exceptionnelle. Elle souligne l’échec du traitement politique et médiatique opéré ces dernières semaines. Cette dynamique s’observe plus généralement dans la quantité remarquable de réactions à des articles de presse ou à des posts de blogs ces dernières semaines. Twitter, se révèle être aussi un relais très puissant de cette publicité, #dieudonné ayant été à plusieurs reprises le tag le plus diffusé ces derniers jours. Facebook, enfin, fut l’un des relais les plus efficaces, alors que le site Dieudosphere.com n’était plus accessible depuis la mi-décembre, à la suite un piratage informatique. Ce piratage apparaît lui aussi comme peu efficace, puisque jamais l’attrait pour Dieudonné ne fut aussi important qu’au cours de cette période.

La principale raison de cette résistance tient à la pluralité de la « Dieudosphère », tant elle est disséminée sur de nombreuses plateformes. Elle est essentiellement structurée autour Facebook et de Youtube (iamdiuudo et iamdieudo2), centres névralgiques de la stratégie de communication de Dieudonné, avant d’être diffusées et débattues sur Twitter (@MbalaDieudo et #dieudonne), ainsi que sur de nombreux sites et blogs plus spécialisés qui relaient volontiers ses idées, dont en particulier le site d’Alain Soral.

Peut-on distinguer les internautes qui fréquentent les sites de la Dieudosphère par adhésion aux idées du comique de ceux qui y vont par simple curiosité ? Peut-on établir le profil type de ces deux groupes ? Quel est leur âge moyen ? leur sexe ? leur niveau d’éducation ? Quelles sont leurs fréquentations virtuelles?

Au théâtre, la pluralité des spectateurs existe aussi, et la polémique fait recette depuis des décennies. Mais paradoxalement, il est plus aisé d’identifier la pluralité des internautes sur Internet qu’au théâtre. En revanche, de telles études sont difficiles et exigeantes, car l’essentiel des données est à la disposition de Google et de Facebook. Mais les outils élaborés pour le marketing permettent d’avoir une lecture assez précise du profil des internautes qui fréquentent une page Facebook ou les comptes Youtube de Dieudonné. Surtout, ces profils reposent sur des traces passives, l’ensemble des pratiques numériques des internautes, ce qui limite les biais inhérents à des enquêtes qualitatives plus conventionnelles. La société Linkfluence, qui émane de la recherche publique et qui travaillait initialement sur les blogs politiques, s’est spécialisée dans l’exploitation commerciale de ce potentiel.

La visibilité de Dieudonné ces dernières semaines a très probablement attiré des profils très variés, qu’il serait d’ailleurs très difficile de partitionner en deux groupes. L’adhésion totale ou partielle, la naïveté, la curiosité, la lutte ou l’incompréhension peuvent être autant de motivations susceptibles d’encourager des internautes à consulter de telles vidéos. Aussi, il n’est pas évident que les idées de Dieudonné soient si clairement perceptibles par toutes les personnes qui s’intéressent au personnage, et nombreux sont ceux qui furent plus préoccupés par la décision du ministre de l’Intérieur, puis du Conseil d’État. Pour s’en convaincre, il suffit de voir que les deux étapes décisives dans l’augmentation de la visibilité de Dieudonné ces dix dernières années tiennent précisément à ces deux décisions (fig. 2).

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fig. 2 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) ces 90 derniers jours.

(Google Trends – 14 janvier 2014)

Néanmoins, il est difficile de mener ces analyses dans une période aussi conflictuelle. Une telle étude aurait été nettement plus aisée ces derniers mois, avant que Manuel Valls ne s’investisse dans une lutte qui engage une pluralité de valeurs dépassant largement les seuls propos de Dieudonné. La confusion avec l’humour, aussi, ne facilite pas l’analyse automatique des propos et par la classification automatique des profils d’internautes. Le problème de telles analyses serait du même ordre que le problème juridique qui se pose à son égard. Quand l’antisémitisme se dissimule sous le ton de l’humour, les juges ont déjà beaucoup de peine à pouvoir trancher avec la fermeté qui s’imposerait parfois, alors des automates…

À l’origine, Interneta été pensé par ses pionniers comme un espace de liberté quasi-absolue qui échappe au contrôle étatique. Est-ce toujours le cas ? Si oui, faut-il s’en réjouir, au vu de phénomènes comme la Dieudosphère ?

Il est vrai que les fondements d’Internet sont largement empreints d’un libertarisme qui s’alimente d’une défiance à l’égard de toutes entités qui feraient entrave à la circulation de l’information, dont les États. Héritée en large partie de la cybernétique et de sa transposition à la société par Norbert Wiener, cette pensée fut initialement développée contre le communisme et la religion, mais une fois mise en œuvre, elle déborda largement ce contexte pour s’entendre à l’ensemble de la communication.

Néanmoins, bien qu’Internet soit un lieu d’expression relativement libre et d’une rare intensité, il n’est pas si difficile de limiter l’expression sur Internet. Christophe Barbier l’a tristement rappelé récemment : la Chine y parvient très bien. La question qui s’impose, essentiellement, est celles des limites que l’on peut poser à la liberté et des modalités pratiques de leur délibération et de leur mise en œuvre.

Les démocraties occidentales, sous l’impulsion de la lutte contre la pédophilie, le terrorisme, et les atteintes à la propriété intellectuelle, disposent de toutes les techniques nécessaires. Celles qui furent utilisées récemment par de nombreux régimes autoritaires furent d’ailleurs développées essentiellement par des entreprises américaines, anglaises, françaises, allemandes et italiennes. Le problème qui se pose est d’un autre ordre. Quelles valeurs défendons-nous ? Comment réellement contenir des propos qui ne les respectent pas ? Comment s’assurer que les valeurs institutionnalisées représentent convenablement la pluralité des individus qui s’engagent à les respecter ?

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fig. 3 – Recherche sur Google à propos de «Faurisson» (base 100) de 2004 à aujourd’hui.

(Google Trends – 14 janvier 2014).

La progression de l’intérêt pour Dieudonné fut très lente ces dernières années. Le temps de la procédure judiciaire aurait certainement été plus approprié qu’une procédure administrative hâtive, qui a donné une visibilité inédite à Dieudonné, tout en le préservant de lui-même et de la justice. En lui évitant de soutenir des propos condamnables devant 6000 personnes, Manuel Vals lui a donné la parole auprès de plusieurs millions. Sa dernière vidéo a effectivement été vu trois millions de fois en trois jours, ce qui est particulièrement exceptionnel. Or, il ne faut pas se méprendre. Si cela ne dit pas grand-chose sur l’adhésion à ses idées et le nombre de personne que cela représente précisément, cela dit beaucoup quant à l’intensité relative de leur diffusion. L’augmentation importante des « likes » du compte Facebook sur cette même période, bien que cela puisse être manipulé, souligne que Dieudonné à bien trouvé de nouveaux auditeurs à ses propos. Ce constat est largement corroboré par les nombreux posts sur Twitter qui ne se limitent pas à la condamnation de ses propos, à la différence du tag #antijuif dont l’essentiel des posts relevait de sa condamnation.
L’importance du débat autour de Dieudonné ces dernières semaines laissent penser qu’il n’est que le symptôme d’un problème plus profond. Il n’est pas la cause, mais la conséquence de revendications identitaires qui ne se limitent pas à de l’antisémitisme et dont il est certainement préférable de condamner strictement les excès que de condamner au silence. Internet donne une visibilité inédite sur ce qui préoccupe les Français et il constitue aussi l’opportunité de rappeler qu’il n’y a pas besoin de nier le drame des uns pour faire reconnaître le drame des autres. C’est peut-être une habilité tragico-comique, mais elle est dangereuse et condamnable.

Les valeurs, mais aussi le droit, ne sont néanmoins pas figées dans le marbre. Ce sont des composantes essentielles des démocraties, et il faut toujours s’assurer de leur appropriation et de leur considération. La visibilité de Dieudonné retombera, mais il restera une amertume de toutes parts. Entre-temps, trop de personnes auront pris connaissance d’idées qui autrement seraient restées dans l’ombre qui leur convient très bien (fig. 3). Il est urgent de rappeler sereinement les valeurs qui motivent les oppositions au spectacle de Dieudonné et répondre inlassablement aux questions qu’il pose, et auxquelles de nombreux Français semblent manifestement attendre encore des réponses. Sans cela, nous nous exposons à des scissions graves et autrement plus dangereuses que ce spectacle. Décider de ce qui est juste et de ce qui convient, en démocratie, doit toujours passer par le débat et ce débat doit rester vivant.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506355_000001.

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