Souverainisme de gauche: “Chevènement a eu raison trop tôt” | Causeur

Souverainisme de gauche: “Chevènement a eu raison trop tôt”

Entretien avec le journaliste Kevin Boucaud-Victoire (1/2)

Auteur

David Desgouilles

David Desgouilles
Blogueur et romancier.

Publié le 30 mai 2017 / Politique

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L'affiche de campagne de Jean-Pierre Chevènement en 2002 et celle de Jean-Luc Mélenchon en 2017. SIPA. 00802554_000002 / AP20038497_000001

David Desgouilles. Votre ouvrage part du principe qu’il existe, depuis deux siècles, trois gauches distinctes : la gauche libérale, la gauche jacobine et la gauche socialiste. Vous vous opposez donc à l’homme qui a largement inspiré vos publications, Jean-Claude Michéa, qui considère que la Gauche ne peut être, par essence, que libérale ?

Kévin Boucaud-Victoire. Si Jean-Claude Michéa est le penseur vivant à qui je dois le plus aujourd’hui sur le plan intellectuel, cela ne veut pas dire que je sois toujours d’accord avec lui. Pour faire simple, l’une des thèses centrales du philosophe – qu’il a cependant modérée dans son échange avec Jacques Julliard – est que le socialisme, mouvement politique ouvrier, se distingue à l’origine, et jusqu’en 1899, de la gauche bourgeoise ou petite bourgeoise. Tandis que le premier combat radicalement le libéralisme, ainsi que l’atomisation de la société qui en découle, la gauche défendait au départ les deux contre le monarchisme et le cléricalisme.

Je considère pour ma part que la gauche est le camp politique des Lumières. Le socialisme y appartient donc bien, même si je pense, comme Michéa, que cette famille a un rapport dialectique aux Lumières : si elle en accepte les idéaux émancipateurs (égalité, liberté), elle en rejette le caractère individualiste. Les deux autres familles sont la gauche libérale, qui se définit par son adhésion au libéralisme politique et qui s’organise autour de la séparation des pouvoirs, de la liberté individuelle et de la « neutralité axiologique de l’Etat » ; et le jacobinisme, attaché à la République une et indivisible, à la puissance de l’Etat, dans ses rôles régaliens et sociaux, et à une laïcité ferme. J’estime cependant que la gauche ne forme un camp uni que depuis l’Affaire Dreyfus et la naissance du Bloc des gauches en 1899. Avant, il y avait seulement des alliances de circonstances face à la droite monarchiste et cléricale.

Plutôt qu’une opposition, ma position nuance surtout celle de Michéa, tout y en intégrant d’autres travaux sur l’histoire de la gauche. Ceux de Jacques Julliard et Michel Winock en premier lieu.

Vous expliquez que les trois gauches décrites se sont recomposées ces dernières années autour de trois mouvements, En Marche ! pour la gauche libérale, le Printemps républicain pour la jacobine et Nuit Debout pour le socialisme. La présidentielle a-t-elle consacré une victoire sans appel de la première sur les deux autres ?

Ces trois mouvements sont surtout des symboles des recompositions en cours à l’intérieur et à l’extérieur des partis politiques. En Marche ! est d’abord l’aboutissement de la logique de la nouvelle gauche libérale, qui est hégémonique depuis les années 1980, mais qui ne s’assumaient, jusqu’ici, pas. Le Printemps républicain ne peut pas être mis sur le même plan : il s’agit surtout d’un mouvement intellectuel, organisé autour du politologue Laurent Bouvet. Ce mouvement n’a pas réussi à exister hors des pages de Causeur et Marianne et est aujourd’hui réduit à l’état de zombie. Il est même presque mort-né avec les départs ou renvois – selon les versions – de Céline Pina et de Fatiha Boudjahlat dès les premières semaines. Mais ce qui m’a semblé intéressant avec ce mouvement, c’est qu’il intégrait toutes les tendances de cette nouvelle gauche jacobine, que j’avais identifiées et dont finalement le principal point de convergence est la laïcité. Mais écartelée entre la France insoumise – Mélenchon reprenant une grande partie de la rhétorique jacobine – et En Marche ! – Laurent Bouvet ayant soutenu Macron –, cette gauche est la grande perdante de cette élection.

Et Nuit Debout ?

Nuit debout a regroupé en son sein toute les tendances de la gauche alternative, héritière du socialisme. Si le mouvement n’a pas réussi à prendre l’ampleur des « mouvements des places » espagnol ou américain et a totalement échoué dans ses ambitions révolutionnaires, il a été un lieu de politisation pour beaucoup et a montré à la France entière qu’il existait encore une gauche qui s’opposait au capitalisme. Certes, son existence a été éphémère mais la culture politique qu’elle a portée devrait perdurer un moment et a sûrement permis en partie le bon score de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle.

La question de la souveraineté semble traverser vos trois gauches, surtout la gauche jacobine et la gauche socialiste. Diriez-vous qu’il n’existe pas de gauche souverainiste ?

Jusqu’à présent, il y a surtout eu de l’espace pour les souverainistes à l’extrême droite. Mais la dernière présidentielle a changé la donne, puisqu’un candidat de gauche a réussi à recueillir plus de 7 millions d’électeurs avec un discours souverainiste : Jean-Luc Mélenchon. Mais vous avez raison : la gauche souverainiste est  dispersée entre chevènementistes, mélenchonistes, décroissants, « gauchistes », etc. Le résultat est que même si tous ces militants sont d’accord sur le principal : la remise en question de la mondialisation et des traités européens, perçus comme les chevaux de Troie du néolibéralisme, ils n’arrivent pas à se mettre d’accord sur les sujets sociétaux et politiques – comme le rapport à l’Etat et à la Ve République. Mais ces dernières années, plusieurs initiatives, hors des partis, ont émergé. Avec généralement à la baguette de jeunes militants, plus décomplexés que leurs aînés sur ces questions. Ils ont tenté d’unir les souverainistes de gauche. Je rapporte plusieurs exemples dans mon livre. Mais le chemin risque d’être long. Je ne désespère cependant pas : je crois que la souveraineté est, avec le populisme, le futur débat principal à gauche. Et ça a déjà commencé.

Comment expliquer l’échec de l’entreprise Chevènement en 2002 ?

Le problème de Jean-Pierre Chevènement, c’est peut-être d’avoir eu raison trop tôt. Et de s’être trop éloigné de la gauche sur les questions sociétales. Ajoutons à cela la main tendue à Pasqua et le Che est vite apparu comme un homme de droite, au sein d’une gauche qui n’aime pas qu’on brouille ses repères. Dès 2003, une partie de ses militants, dont Éric Coquerel, aujourd’hui coordinateur du Parti de gauche, quittaient le MRC, jugé coupable de « dérives droitières », pour fonder le Mouvement pour une alternative républicaine et sociale (MARS). Au-delà de ça, Jean-Pierre Chevènement a un autre défaut majeur : il parle comme de Gaulle et agit comme Guy Mollet. S’il avait été capable de rompre définitivement avec le PS, peut-être qu’à terme les choses auraient été différentes.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 1 Juin 2017 à 9h51

      Hannibal-lecteur dit

      Voici un article enthousiasmant : le bon dieu Gauche en trois personnes. La gauche se regarde, se compare à elle-même, et se définit comme ceci …ou celà, ou ceci-celà mais avec plus ou moins de ceci que de celà…
      Notons que les appréciations de l’auteur sont sujettes à caution puisque ce parti de vraie droite, le monde en marche y est qualifié d’aboutissement de la gauche libérale. Quand la gauche se réalise à droite …c’est pas l’auteur qui se mélange les crayons? …ou qui parle pour ne rien dire. 

    • 1 Juin 2017 à 7h55

      philpat dit

      peut on etre de gauche (donc mondialiste) et souverainiste?

    • 31 Mai 2017 à 11h53

      Caminho dit

      Chevènement c’est l’auteur du “Programme commun” qui a en deux ans (1981-1983) amené la France au bord du gouffre.

      • 31 Mai 2017 à 14h27

        Moi ex Adhérent dit

        Vous avez raison
        Avec 101 propositions de 1981, nous avons eu droit à 4 dévaluations du franc.
        Le souverainisme de gauche dans toute son efficacité.
        Celui de droite a un passé aussi, “De Gaulle”. Seulement “Lui” ayant réussi à rembourser les dettes américaines, des préjudices de guerre, les invita à rentrer chez eux avec armes et bagages. Bref, le souverainisme, mais avec les moyens …

    • 31 Mai 2017 à 6h42

      Moi ex Adhérent dit

      Le problème de Chevènement, c’est de prendre ses désirs pour des réalités, comme toute la Gauche d’ailleurs.La question n’est pas de savoir s’il a eu raison trop tôt, mais pourquoi il a tort tout le temps.
      Un exemple, il a voulu 80% de bacheliers,on les a, le bac est dévalorisé.
      La réalité fait des ravages dans les facs.
      Rêver à une France qui n’a besoin de personne, quand on est obligé d’emprunter pour payer nos dettes anciennes, plus de nouvelles pour payer nos fonctionnaires, nos retraités, notre sécu, etc … est un déni grave des réalités.
      La vérité est cruelle, nous sommes sur la pente glissante de la Grèce qui, Elle veut rester dans l’Euro. Dans la mouise, mais lucide !

      • 31 Mai 2017 à 7h45

        lagudoc dit

        D’accord pour l’histoire des 80 pour cent au bac ,méme si la baisse générale du niveau est inscrite dans l’idéologie égalitariste en vigueur depuis des décennies,dont il serait malhonnéte de dire que Chevenement est un ardent défenseur.Pour le reste si on pense que le souverainisme est une erreur,on ne peut trouver le moindre soupçon de pertinence a la politique préconisée par Chevenement

    • 30 Mai 2017 à 20h37

      lagudoc dit

      Non Chevénement n’a pas eu raison trop tot,il n’a pas osé ,ou pu ,ou su franchir le Rubicon,et aujourd’hui le souverainisme est au point mort,parce qu’il n’a aucun représentant de la qualité de Chevénement pour fédérer ce courant de pensée ,probablement encore majoritaire en France.Que de regrets

      • 30 Mai 2017 à 23h41

        gnu dit

        Chevenement ?
        Je n’ai jamais réussi à l’écouter avec sérieux, pour moi il n’est pas crédible ni audible.
        D’ailleurs, il m’a toujours fait penser à Bernard Menez, il aurait peut-être mieux réussi au cinéma :-)))))

      • 31 Mai 2017 à 7h52

        ruanluis dit

        Bien d’accord.

        • 31 Mai 2017 à 7h57

          ruanluis dit

          D’accord avec lagudoc, gnu c’est sévère. chevènement a “fermé sa gueule” faute de convaincre l’armée de ses “alliés”. Il a été marginalisé et ses bouquins n’ont rien changé. Cordialement

    • 30 Mai 2017 à 19h43

      Angel dit

      Lorsque plus jeune j’etais de gauche mes mentors furent Jean Jaures, Leaon Blum, Pierre Mendes France et meme un Pierre Mauroy et bien sur Jean Pierre Chevenement ou Philippe Seguin.
      Et le plusgrand homme de gauche : Charles de Gaulle

      Mais cette gauche hamasienne a la Hidalgo. Delanoe, Hamon, Pupponi, Hollande beurk……..

      • 30 Mai 2017 à 19h58

        alain delon dit

        Vous avez donc connu le Général de Gauche?

    • 30 Mai 2017 à 16h20

      ruanluis dit

      Je croyais que le nouveau clivage c’était islamo-mondialiste contre patriotisme et plus droite-gauche.
      Pourquoi le monde entier est effaré de voir les peuples d’Europe accepter de dusparaître? Raison trop tôt ou tort sur le fond c’est un peu le même constat d’après coup. La gauche a eu tort de A à Z, juste pour garder le pouvoir. Chevènement nouvelle icone pour rattrapper une double erreur historique: faire monter le pen et s’appuyer sur l’islam?

      • 30 Mai 2017 à 17h41

        Don QuiRote dit

        Grande folie que de croire cela ! Brisez cette illusion qui pervertit votre jugement. Fiez-vous à ma douloureuse expérience : vous ne tirerez ni honneur ni vertu à prendre des moulins pour des géants ; retrouvez le droit chemin de la raison.