Sommes-nous tous de mauvais Français ?
République multiculturelle : réponse à Télérama
Publié le 03 février 2010 à 5:45 dans Médias
Mots-clés : France, Identité nationale

Pour le cas où ses abonnés (dont je suis depuis longtemps) en douteraient, Télérama a fait une vitrine de sa “correction politique”. Dans son numéro du 30 janvier qui proclame en “une” que “nous sommes tous de mauvais Français”, cet affichage a quelque chose de terroriste, terrorisme de la vertu bien sûr, qui consiste, comme toujours, à dresser un mur entre le bien dont nous sommes et les autres, les indignes.
C’est évidemment l’interview de Didier Fassin qui explicite et justifie ce que la couverture (et l’édito de Thierry Leclère) annoncent. Fassin part du constat qu’un Américain se sent plus facilement chez lui à Paris qu’un Français originaire du Mali. Il tire de cela la conséquence que la vraie frontière désormais n’est pas autour du territoire national : elle le traverse.
Comment se fait-il que pour tant de gens, la désintégration sociale et nationale dont ils ont le sentiment apparaisse liée à l’immigration ? Affaire de préjugé semble-t-il, dont Fassin indique la généalogie. À partir de 1974 (crise pétrolière) on a fermé les portes, restreint le regroupement familial et l’asile politique, on s’est mis à rechercher les clandestins. Ce faisant, on a déstabilisé et stigmatisé ceux qui étaient déjà installés, d’où les tensions raciales qui ont suivi. Donc pour notre ethnologue, il n’y a pas de lien entre la discrimination et l’immigration irrégulière, mais il y en a un entre la discrimination et la répression de l’immigration irrégulière. En conséquence, si nous avions une politique de la porte ouverte, tout serait pour le mieux. En est-on bien sûr ?
La déduction de Didier Fassin avance sur un chemin étroitement balisé, à partir du présupposé que les Français de souche sont tout le problème, que tout tient à leur mentalité, telle que les politiques l’ont fabriquée. Ainsi procède-t-il aussi pour expliquer que, de tous les côtés, on se réfère aux identités raciales à propos de l’immigration et des banlieues. Il y a au départ, du côté de la société “d’accueil”, l’assignation des immigrés à une identité raciale. Le fait qu’ensuite eux-mêmes revendiquent cette identité n’est qu’une demande de reconnaissance de ce qui a été imposé, un contre coup de “l’assignation”1 antérieure. Et si ensuite sociologues ou démographes réclament des statistiques raciales, ce sont les réalités qui les y contraignent, c’est tout simplement de l’objectivation. En somme, le racialisme est une fausse conscience que les Français de souche ont instillée, mais employant cette grille pour décrire la situation créée par les dominants, les victimes agissent vertueusement et les sociologues de manière réaliste.
On pourrait opposer bien des faits à cette analyse trop linéaire. Par exemple, la simple et sympathique demande de reconnaissance suffit-elle à expliquer qu’on siffle la Marseillaise, qu’on pille des boutiques pour fêter une victoire de l’Algérie au foot, qu’on fasse de la provocation dans les bus, qu’on caillasse les pompiers ? On a le sentiment que l’interviewé est dans une demi-vérité et qu’il entend bien n’en pas en sortir.
Mais passons ! À supposer que l’on se contente d’une analyse de la discrimination et de la racialisation qui incrimine ainsi les Français de souche, la conclusion s’impose qu’il y a un problème de l’identité française et qu’il faut d’urgence en débattre. Mais, apparemment une telle conséquence est exclue, proscrite, disqualifiée… Pourquoi ? Peut-être la réponse est-elle donnée quand à la fin de son édito, Thierry Leclère donne en exemple la “république multiculturelle” selon Lilian Thuram et consorts. En effet si, comme dans cette expression, on efface le mot France et l’on gomme la nécessité de se rencontrer dans une culture commune, il n’y a plus rien sur quoi s’interroger, sinon sur le retard mental de ceux qui s’attachent à de pareilles vieilleries. Est-ce cette conclusion que voulait annoncer la tonitruante couverture de Télérama ?
- Question subsidiaire : est-il neutre, scientifique d’employer ce mot pour résumer l’attitude de la société française ? ↩
-
L'auteur
Paul Thibaud est essayiste et théologien.
-
Plus










La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
397Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :
Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :
1 an : 55 €
1 an : 34,90 €
20 articles verrouillés : 9,90 €
K.Rignan dit
==== à Lanturlu 13:28 :
Je notai seulement 4 repères mnémotechniques (ce n’est pas un autre fil) pour reprendre cet échange sur ce site, le cas échéant. Cela en fonction des sujets de Causeur somme toute assez inégaux. En effet le présent fil sur ce texte de Thibaud va fermer ses portes.
Salut i Pau.
Lanturlu dit
@ K.Rignan
8 février 2010 à 13:22
Le salon Thibaud? Avez vous un fil? Je ne retrouve pas la référence. Merci d’avance et cordialement.
K.Rignan dit
====@ Lanturlu 9:26:
Merci pour l’info sur B. Cerquiglini. Juste ouvert quelques occurences via gougueule: intéressant! Et quelques uns de ses propos ne manqueraient pas de faire réagir (l’origine “bourbeuse” du Français…)…Le salon Thibaud va fermer; peut-être une opportunité d’échanger sur ce thème se présentera; je note ces coordonnées (Lanturlu/Causeur/ 8 02 10 / Thibaud).
Lanturlu dit
Sur la propagation et la prépondérance du Francien (parler de l’Ile de France) en France. Les progrès de l’imprimerie et l’apparition des journaux à grand tirage (qui contenaient des feuilletons écrits par les Balzac et Dumas entre autres) ont véhiculé un français officiel dans les recoins de la France. La création d’un ministère de l’instruction publique et l’avènement des “hussards de la république” éliminant les parlers patois. Cela a largement uniformisé et répandu le français officiel. Jetez un coup d’oeil à: Bernard Cerquiglini, “Une langue orpheline”, Les éditions de Minuit, Paris 2007. Ouvrage parfois laborieux, mais riche d’aperçus étonnants.
L’identité nationale, c’est aussi l’invention d’une langue.
K.Rignan dit
— @ Lanturlu (1) & Saul:
—Vraiment l’idée de nation pour l’occitanie ne m’effleure pas. Pas de passéisme; juste ce qu’il faut de nostalgie; plustôt un héritage. Et une vision grand angle de cette histoire. ” Si tu perds ta route, retourne toi pour savoir d’où tu viens”: ce proverbe et ses variantes complètent l’explication…raccourcie!
—V-Cotterêts a officialisé la langue d’oïl (le français) au moins au niveau de l’écrit au détriment des langues régionales et du latin. La guerre de 14-18 imposera un commandement unifié, en français donc, auprés de soldats qui ne pratiquaient souvent que leur langue régionale. (On peut aussi estimer que les exodes, essentiellement intérieurs, de la fin du XIX° liés à “l’ère industrielle” (2) ont joué le même rôle// et on peut aussi lier ce développement et la guerre -mais c’est un autre sujet)…
Bref, la Guerre 14-18 a été la fin des haricots pour l’occitan… (Reste le cassoulet…avec des haricots d’Argentine!)
— Plus au sud que vous, Saul. Dans les “Marches d’Espagne” crées par Charlemagne; espèce de zone tampon d’avant la Reconquista qui le séparait des “infidèles”… (Au passage, notez cette idée de “Marches” où se rencontraient
peuples et cultures -ce n’était pas des no man’s land quand même)…
… Et bien le Bonjour à Aliènor qui causait occitan avec Henri II ! Adissiatz pla!
(1) U: j’ai “escagassé” votre pseudo!
(2) Les Bougnats vendaient peut-être leur charbon en occitan, mais ramassaient
l’argent en francs.
Saul dit
( suite )
et surtout ils désirent placer cette “identité” à la meme dimension, voire au dessus, que la nationale …si vous voulez, certains se proclament “occitans” et non plus français.. c’ est d’ une stupidité crasse, car meme l’ Occitanie n’ a jamais representé une entité politique homogène..
et puis je vous assure, il suffit de les voir parler occitan, on sent tout de suite que c’ est naturel ! XD
mais, heureusement, il ne s’ agit que d’ une toute petite minorité d’ allumés…
( K.Rignan, pourriez vous préciser pour 14/18 ? )
Saul dit
K.Rignan ( et Lanturlu )
j’ aurais du etre plus précis…
en fait je ne reproche pas tellement la pauvreté ou la richesse de cette langue, car comme le rappelle Lanturlu, elle est aussi témoin d’ un passé très riche.
non je reproche à beaucoup de nos contemporains cette espèce d’ amalgame et d’ idéalisation qui relève plus du fantasme que d’ une réalité..je m’ explique :
dans le Sud Ouest ( ma région ), le parlé gascon est en fait un patois que beaucoup de nos “régionalistes” assimilent à l’ occitan..s’il existe des similitudes, il n’ est en réalité que du mauvais latin assez proche du castillan, c’ était la langue des paysans ( ceci dit sans pensée péjorative, dans ma famille on le parlait aussi )..
et beaucoup de ces crétins régionalistes croient que la Gascogne était partie intégrante de l’ Occitanie ( avec pour certains la croyance en des “ancetres cathares” ! sauf qu’ il n’ y en avait pas ici ), or historiquement cette dernière s’ arretait, coté ouest, à Agen…au delà, Gascogne ( ou Aquitaine )….
(…)
Lanturlu dit
@ K.Rignan
7 février 2010 à 21:10
La petite phrase en question est libre d’usage. Mais, ne dites surtout pas que c’est moi…
L’ancien provençal. Très belle et très importante littérature. L’ascension du mont Ventoux par Petrarca (Petrarque) (non, c’était pas un coureur cycliste!).. Dante projetait d’écrire sa Divine Comédie en provençal, tant il trouvait la langue magnifique. Période d’or de l’Avignonnais lors de la résidence des papes, etc. Rôle central de Toulouse dans la vie littéraire de l’époque. Naissance des troubadours et de la tradition de l’amour courtois. J’arrête, je ne suis pas médiéviste.
K.Rignan dit
—-@ Alpin 8:14: Rappels judicieux sur P. Thibaud insuspectable…
—-@ Lanterlu: “l’identité nationale, c’est vraiment tout un monde”: ça me plait bien;et, s’il n’y a pas de droits d’auteurs, je vais m’en resservir!
—-@ Saul 16:25: Sur la désintégration voulue pour réduire la dimension humaine au marché: certes. Mais d’autres systèmes (dans le passé et dans le présent) n’ont-ils pas des objectifs et des moyens par trop ressemblants?
- Sur l’occitan: aie! A nouveau (même propos que vous teniez dans un fil précédent), vous évaluez mal, je crois, cette belle langue (1) qui permet au delà de sa réalité actuelle fut-elle réduite à des traces de comprendre plus intimement tant de régions du Sud de la France… Langue et évenements propres qui, historicisés, mythifiés, constituent une composante tout à fait respectable de l’identité de milliers d’individus (Benoit parlait de ça, quelque part, mais je n’ai pas su retrouver)… Je parle là avec vous: suis-je pour autant un “autre de l’intérieur” (cf Lanterlu)?…
… Non, nous ne éloignons pas vraiment du Thibaud.
(- Sur les dérives au P-Basque: là j’irai plus loin que vous avec cette question: quelle est la part psychopathique dans la dérive de leur mouvement extrémiste?)
(1) La guerre de 14-18 a porté des coups bien plus rudes à la langue occitane (mais pas seulement) que l’Ordonnance de Villers-Cotterêts…
======
Marie46 dit
Merci Alpin pour ce lein interessant.
Alpin dit
Multiculturalisme?
Regard canadien:
http://www.josephfacal.org/des-nouvelles-du-front/
Saul dit
et pour finir je rajouterai que cette désintegration est voulue ( diviser pour mieux regner ) par ceux d’ “en haut” qui revent de réduire l’ activité humaine à la seule dimension du “marché “, et qu’ elle prend d’ autres formes aussi :
le régionalisme…si il paut etre légitime pour quelques régions ayant une forte identité régionale, ce n’ est qu’ un fantasme idéalisé pour d’ autres : je prends l’ exemple de l’ “occitan”, sérieusement, vraiment pas grand monde ne se sent “occitan”, et la langue n’ est en fait qu’ un vulgaire patois, du mauvais latin….
sans compter les dérives ethnodifferencialistes, comme au Pays Basque où les nationalistes vont jusqu’ à nier à la majorité des habitants du coin le droit de décider de l’ avenir de l’ Euskadi, car n’ étant pas basques de “souche ” ( pour ça notamment qu’ ils n’ exigent pas un scrutin d’ autodetermination, où s’ exprimeraient tout les habitants, pour les nationalistes seul 10% de la population d’ Euskadi aurait ce droit car basques, les autres étant des “étrangers” selon eux )
Saul dit
et cette désintegration, elle est palpable…j’ en suis témoin dans mon ancien quartier…du temps de ma jeunesse, sur la place les groupes étaient “mélangés” et mixtes ( des 2 sexes, rebeus, “gaulois”, “portugais” etc )
aujourd’ hui, c’ est chacun de son coté, on ne se mélange pas…
Saul dit
Susheela,
l’ auteur ne dit pas qu’il y a désintégration sociale et désintégration nationale mais se pose la question pourquoi “tant de gens ” lient ces désintégrations “dont ils ont le sentiment ” avec l’ immigration…
““Comment se fait-il que pour tant de gens, la désintégration sociale et nationale dont ils ont le sentiment apparaisse liée à l’immigration ?”
pas tout à fait pareil..
mais dire que c’ est du populisme, franchement, c’ est une façon de nier ce problème ( sentiment de désintégration ) de l’ évacuer car on n’ a pas de réponses…
ce que vous dites sur les causes de la désindustrialisation est assez juste concernant la désintegration sociale..
mais concernant la nationale, c’ est quand meme lié à une immigration massive…non pas que c’ est la faute des “immigrés”, mais à notre intelligentsia qui a poussé à un communautarisme éffréné, pour masquer leur abandon de l’ idée d’ assimilation…
et cette désintegration est une réalité, des extremistes islamistes se revendiquent AVANT TOUT comme musulmans et exigent de nouveaux droits. ce qui montre une volonté de se démarquer du reste de la communauté nationale, et d’ imposer cette démarcation à l’ ensemble de “leur communauté ”
Rahm Emmanuel Goldstein a très bien résumé cela, il a juste oublié que cela a été encouragé par nos élites qui leur ont seriné qu’ ils étaient de toute façn les “damnés de la terre “
susheela dit
@ Lanturlu
Le problème, c’est que ces idées populistes font leur chemin dans ce pays, et causeur en montre un bel échantillon.
Ce qui m’a frappée dans ce fil, c’est que l’un des intervenants a démontré mon propos en m’expliquant que je ne suis pas française (alors que je le suis) et que d’autres m’ont conseillé de quitter cette discussion, parce que je les contredis.
Quant à l’auteur, il ne juge pas utile de s’expliquer sur son passage navrant.
Lanturlu dit
@ susheela:
7 février 2010 à 13:10
Vous avez parfaitement raison. L’ennemi, c’est l’autre. Celui par qui tout le mal arrive, car l’Autre (social, politique, économique, pas le culturel, non, ce dernier est fécond) est nécessairement porteur sinon du mal, du moins d’une gêne que l’on ressent en sa présence encombrante. L’Autre, il vient soit de l’intérieur, soit de l’extérieur, au choix. Mannequin docile dans la logorrhée ambiante, on l’affuble de nos problèmes. Parler de l’Autre, ça nous met hors-jeu, dans une posture inatteignable, où d’un doigt vengeur on se met à l’abri de tout changement qui nous dérangerait
Le changement politique, économique, social. C’est très difficle à gérer. Et les gens, les porteurs de rumeurs, de sous-entendus, ce torrent aveugle qu’on appelle l’opinion, eh bien , l’opinion, elle, elle en veut pas de ce changement. Allez savoir pourquoi?
Quant à ceux qui veulent travailler moins, je les comprends étant donné que la vaste majorité des emplois sont peu valorisants. Face à un monde médiatique qui exalte la facilité, la richesse, le clinquant, la ruse des parvenus, pourquoi se soumettrait-on à cette forme dégénérée du salariat qui n’est qu’un féodalisme attardé?
L’identité nationale, c’est vraiment tout un monde…
bvb09 dit
@ Rahm E G
que votre post de 3.02 est bien fait.
je plussoie