Variations de Sollers | Causeur

Variations de Sollers

Le sud, la lumière, la légèreté

Auteur

Pascal Louvrier
Romancier et biographe

Publié le 26 février 2017 / Culture

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Philippe Sollers sur le plateau de Café Picouly sur France 5, février 2011. SIPA. 00614598_000054

Philippe Sollers vient d’être épinglé par François Hollande, le fantôme de l’Élysée. Comprenez que l’écrivain s’est vu remettre les insignes d’officier de l’ordre national du mérite. La littérature lui doit beaucoup, en effet. Il l’a revisitée en soulignant avec subtilité la richesse de Stendhal, Casanova, Céline, Proust, Sade, Homère, Joyce, Hemingway, j’en passe et des moins connus, les oubliés des manuels de français, les trop sulfureux. Les gris du bulbe, les romanciers du social sous moraline, les subventionnés de la Grande Lessiveuse à cancres, il n’y touche pas, il les laisse pâlir sur leur fil sous la lune cafarde. Sollers est un fin lecteur, il patrouille dans la trame des textes, stylo-plume encre bleue entre les doigts, il sort des limitations de l’époque, il joue avec les correspondances, musique, peinture, sculpture, poésie, il est libre comme le pinson. C’est un clandestin qui circule dans le temps. Voyageur ailé, au rire salvateur.

Moisie, la France ?

Épinglé, donc, « le » Sollers. Il nous avait déjà fait le coup, comme ça, en passant, de se faire trouer le revers de veste par les hommes politiques. Enfin de gauche. Toujours décoré par elle. Détail capital. Jospin, Premier ministre, l’avait fait officier. Pour un type réformé grâce à Malraux, ça ne manquait pas de piquant. Pourtant, En 1995, Sollers avait dérapé. Il avait soutenu Balladur. Balladur, quelle faute de goût pour celui qui avait écrit, un an avant, La guerre du Goût, justement. Jospin lui en avait voulu. Il le lui avait dit, lors d’un dîner, chez lui, sur cette île, où reposera pour l’éternité l’écrivain. Le plus tard possible. Car Sollers reste inspiré, le bougre. Il écrit toujours de (faux) romans qui vous entraînent dans une dimension inconnue, il renverse l’espace, affole le temps. Il est la Pythie, pleine de grâce comme un vers de Verlaine, belle comme l’océan, l’été, à l’aube. Par exemple, son article « La France moisie », en 1999. Un déferlement d’injures après publication. Elle n’est plus moisie, la France de 2017, elle finit de se dissoudre, sa culture avec, laquelle, paraît-il, n’a jamais existé !


Philippe Sollers : “en 2007, la France était… par franceinter

“Immortelle est la beauté”

Alors, oui, Beauté, son nouveau roman, fait du bien. Au corps et à l’âme. Il devrait être remboursé par la Sécu. Si, si, Madame Touraine, avant de disparaître en mai, un petit geste. L’histoire commence en Grèce où le narrateur se trouve avec Lisa, une pianiste célèbre, amante adorée. Elle se déroule aussi pendant un concert au Grand Théâtre de Bordeaux où la jeune femme interprète les Variations de Webern. Le matin, elle reçoit des messages sur le déferlement des migrants en Grèce, son pays. Elle demande à son public une minute de silence en raison de la catastrophe humanitaire qui se joue. Mais la Grèce, c’est aussi le pays du temple d’Athéna Aphaia, où on peut lire l’inscription mise en épigraphe du roman : “Immortelle est la beauté“. Le début des romans de Sollers se lit comme un poème en prose. Le plus réussi est, de mémoire, celui de La fête à Venise. Description précise, en « technicolor ». Moteur ! Ici, immédiatement, un coup de foudre. Zeus se manifeste au beau milieu de la journée, sans le moindre orage. Du grand n’importe quoi, s’écrie l’imbécile biberonné aux romans fabriqués dans les ateliers d’écriture de la redoutable Agence de la Pensée Unique (APU). Non, simplement, on prend de la hauteur, le soleil brille et le ciel est très bleu. Gould est au piano, ses longues mains sont sublimes, Hölderlin possède la cadence des dieux, Céline annonce les massacres à venir, nous y sommes, on ne l’entend pas, le bruit et la fureur d’un monde insensé couvrent tout, Bataille est le dernier romantique, ses figures féminines ouvrent sur l’impossible, on n’y voit que pornographie.

C’est à désespérer. Et pourtant Sollers insiste. Ses doigts bagués indiquent le sud, la lumière, la légèreté, le langage des fleurs, la beauté des déesses callipyges. Les anorexiques volontaires, il les laisse au diable, qui dirige le commerce mondial (armes, cocaïne, organes humains) la publicité, les techniques de la chirurgie esthétique sans cesse renouvelées. Il reprend ses thèmes de prédilections, évoque ses auteurs aimés, digresse à l’infini. Il pratique l’éternel retour, cher à Nietzsche, son point fixe. Avec lui, en le citant sans relâche, il traque les nihilistes qui veulent imposer leur monde de mort. « La mort est minable, c’est tout », écrit Sollers. Ou encore : « Quand il ne le détruit pas, ou ne le falsifie pas, le nihiliste, c’est-à-dire presque tout le monde, laisse tomber la beauté. » l’enjeu est là. La partie est presque perdue. Mais tout est dans le presque. Il faut sauver ce qu’il reste à sauver, un bonheur singulier, à vivre seul, ou à deux, pas plus, et de manière épisodique, avec des femmes qui ressemblent à la Molly de Céline ou à la Juliette de Sade. Une respiration sur la colline inspirée, loin du « pays sans joie ».

Calypso, Circé, ou Pénélope ?

Une escapade chez Homère, pour ne citer que lui. Sollers évoque Ulysse retenu par Calypso, durant sept ans. La déesse finit par se lasser, elle le flanque sur un radeau. Il vivra l’enfer. Il trouvera Circé, le temps d’une saison paradisiaque. Sollers hésite. Calypso ou Circé ? Laquelle est la plus experte en jeux interdits, donc salutaires ?

Pendant ce temps, Pénélope tisse le linceul de son tendre époux. Un emploi bien réel.

Au hasard, portrait de Leni Riefenstahl, « génie de la manipulation grandiose ». Elle filme Hitler sous toutes les coutures de son uniforme de dictateur camé. Les masses sont fanatisées, l’absurdité humaine va tout détruire, suicide collectif inégalé. On entre dans l’ère moderne. La beauté vacille, au bord du gouffre amer. Leni réalise Les dieux du stade, en 1936, pour les jeux Olympiques de Berlin. Sollers, toujours : « Les jeux Olympiques de Berlin contre “Olympia de Monet” : il n’en faut pas moins pour démontrer la supériorité de Manet. »

Tiens, tiens, la même année, à Bordeaux, naît un certain Philippe Joyaux, pseudo Sollers, dont la devise pourrait être ce bref dialogue, page 169 :

« Vous n’avez pas honte ?

Non. »

Philippe Sollers, Beauté, Gallimard.

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    • 26 Février 2017 à 15h47

      marcandrelamontagne@hotmail.com dit

      Une note de Vision à New York , édition Folio.

      D.H. “…Il y a aussi Beckett qui a déjà utilisé certains de vos procédés, spécialement dans L’innommable. ” Page 215

      P.H. “…Beckett : lui vise à la précision extrême, impose des microlimites qu’il ne cesse d’aiguiser et de suivre. (…)….Kafka et Becket ne peuvent pas se permettre le luxe de la poésie. Si vous examinez un extrait de Paradis, vous constaterez que je peux inclure tout l’éventail du discours poétique existant.”

      Le premier roman de Sollers Une curieuse solitude est publiée en 1958. L’innommable de Beckett est en 1953.

      Que Sollers, un habitué de la précision des dates laisse passé une chose aussi énorme. Cela laisse un peu songeur ! Que Kafka et Beckett n’ont pas accès à la poésie ! C’est pire…

    • 26 Février 2017 à 15h08

      persee dit

      Ce monsieur Pascal Louvrier  écrit bien , sur un homme qui ne mérite pas tant d’intérêts .

    • 26 Février 2017 à 14h29

      Parménion dit

      Désolé mais, chez Homère (qui était tout aussi bon écrivain), l’épisode de Circé (un an d’amour) précède celui de Calypso (sept ans). Il est certes raconté après lui, mais en “flash-back”. Le vrai dilemme amoureux, après Calypso, c’est avec la sublime Nausicaa. Tout cela n’est pas très grave, et l’on peut seulement souhaiter à Sollers d’être un nouvel Homère…

    • 26 Février 2017 à 11h21

      munstead dit

      “elle finit de se dissoudre, sa culture avec, laquelle, paraît-il, n’a jamais existé !” Un petit coup de patte contre Macron, ça fait du bien. Une petite citation, sortie du contexte de sa phrase, bien sûr, si non ça ne marche pas, et on l’embellit au risque de tomber dans l’absurde et l’idiotie. Macron est-il inculte? Idiot? On aimerait assister à un petit débat Macron- Pascal Louvrier.
      Et puis arrive cette autre citation, mais de Sollers cette fois: “« Les jeux Olympiques de Berlin contre “Olympia de Monet” : il n’en faut pas moins pour démontrer la supériorité de Manet. » qui est typique de l’auteur-savant. Elle ne veut pas dire grand chose, voire rien du tout. Il s’appuie sur une proximité phonique pour mettre en regard un tableau de 1863 et un reportage sur les JO de 1936 réalisé pour la propagande nazie par la reine du déni. Rapport? Aucun. Mais c’est ainsi que Sollers a passé sa vie a briller auprès de ceux qui aiment être éblouis. Et puis il ne cite toujours que des gens connus, pour que le lecteur ne se sente pas trop dépaysé, et c’est ainsi que se rancit, se moisit, une culture française d’antiquaire dans le meilleur des cas ou de brocanteur trop souvent, de coucou déplumé cherchant désespérément un nid douillet, loin des interrogations du monde. C’est tout Sollers.  

      • 26 Février 2017 à 12h19

        Lector dit

        le rapport (entre JOde36 et Manet1863) est celui d’une opposition (outre celle concernant la réussite d’un génie de la peinture versus l’échec d’un médiocre peintre du dimanche que le frustration renvoie à la politique) au delà du temps : finalement la beauté ne cède rien au spectaculaire -sinon ponctuellement pourrait-on ajouter, car, toute proportion gradée, cela peut tout avoir affaire avec la petite masse fanatisée des suiveurs de Macron.

        • 26 Février 2017 à 19h33

          munstead dit

          Vous nous faites-là une parodie de Sollers. On croitrait du Rimbaud. C(est aussi drôle. Bravo. Et Macron comparé à Hitler, ça aussi c’est une perspective géniale, à peine exagérée. Encore bravo. On attend toujours vos analyses avec impatience.

        • 26 Février 2017 à 19h44

          Lector dit

          on comprend vite votre sens de la nuance : tous des cons sauf moi.

        • 26 Février 2017 à 23h44

          munstead dit

          Encore un correcteur automatique bloqué sur la grande culture française.Je voulais dire Rambaud, Patrick, pas Rimbaud, bien sûr, mais vous aviez certainement rectifié.
          Votre réponse de 19H44 me déçoit néanmoins. Manque d’originalité tout d’un coup. Et si je dois vous répondre, je dirai que je ne prends pas tout un chacun pour un con, sauf vous peut-être..

        • 27 Février 2017 à 0h24

          Lector dit

          vous n’étiez pas obligé, d’autant que votre réponse était si prévisible -NB sans être attendue pour autant.
          Quant à vous décevoir… eh bien disons que ce n’est pas plus dans mes projets que de vous étonner et vous devinez pourquoi…