Dorléans le magnifique | Causeur

Dorléans le magnifique

Entretien avec un snob intégral

Auteur

Patrick Mandon

Patrick Mandon
éditeur et traducteur.

Publié le 11 juin 2017 / Culture

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Seul un snob intégral pouvait nous raconter ce que fut le snobisme et l'ère des happy few. Il était donc de la plus haute urgence d'aller à la rencontre de Francis Dorléans.

Francis Dorléans, dans son appartement. Crédit photo : Hannah Assouline.

Quelques-uns eurent du génie, presque tous furent malheureux dans des proportions qu’autorisait leur prospérité financière. Dans Snob Society (Flammarion, 2009), Francis Dorléans les suit de loin et les examine de près. Il met à cette occupation l’évidente férocité d’un célèbre mémorialiste versaillais à la cour de Louis XIV, révélant, au-delà de ses gravures à l’acide, la parade flamboyante d’une mondanité enfuie et, avec elle, d’une société audacieuse, souvent raffinée, qu’un délicieux poison de décadence viscontienne menait à sa perte.

Voici Nathalie Paley, princesse de la maison Romanov, d’une beauté androgyne, initiée à la drogue par Jean Cocteau. Il laisse entendre qu’elle est enceinte de ses œuvres. Nathalie n’encourage guère à le croire, qui déclare longtemps après cet épisode : « Il voulait un fils, mais il était avec moi aussi efficace que peut l’être un homosexuel bourré d’héroïne » ! Engagée puis déçue par Hollywood, elle se retire du monde et vit en recluse, muette et désenchantée. Bien différente est Louise de Vilmorin : vive, curieuse quoique définitivement « inconsolable »[1. Je suis née inconsolable, Louise de Vilmorin, 1902-1969, Françoise Wagener, éditions Albin Michel. On lira avec plaisir et profit Correspondance à trois de Louise de Vilmorin, Duff et Diana Cooper, éditions Le Promeneur.], elle cultive une tendre amitié amoureuse avec Duff Cooper, qui fut le premier ambassadeur d’Angleterre à Paris après la Seconde Guerre, et avec lady Diana, l’épouse de ce dernier.

« Loulou » est conviée, avec les very happy few, au « bal du siècle » par Charles de Beistegui, le 3 septembre 1951. Celui-ci est assez riche pour ignorer le montant de ses dépenses. Il a sauvé de la ruine le palais Labia, à Venise, restauré les fresques de Tiepolo, l’a décoré avec faste, puis a convié tous ses amis. Ils viennent, ils sont éblouis. L’événement entre dans la légende. L’écrivain américain Truman Capote n’en fut pas. Il organise, lui aussi, un bal mémorable, à New York, le 28 novembre 1966, après le triomphe de son récit De sang-froid. Se précipitèrent au Plaza, masqués, Frank Sinatra et Mia Farrow, Philip Roth, Rose Kennedy, Tallulah Bankhead, Greta Garbo, Niarchos, Andy Warhol, Cecil Beaton… Pourtant, après la publication par le magazine Esquire en octobre 1975 de « La Côte basque, 1965 », chapitre de son prochain livre annoncé, tout ce beau monde se détourne avec dégoût du « vaniteux dindon » (dixit lui-même). Sa peinture vitriolée de la haute société lui vaut une détestation générale. Il n’écrira plus. Le roman annoncé par la prépublication dans Esquire demeurera inachevé ; il paraîtra en 1987, après sa mort (1984), sous le titre Prières exaucées

Causeur. Avez-vous connu quelques-uns des personnages que vous évoquez dans votre livre ?

Francis Dorléans. Non, aucun, même pas Salvador Dalí. Peu de gens l’ont vraiment fréquenté ; François-Marie Banier, bien sûr, mais il allait partout, était reçu et fêté dans le « monde », il était précoce, ce qui n’a jamais été mon cas. À 18 ans, je fréquentais des gens de mon âge. Je n’avais pas le désir, souvent partagé par les homos, de connaître des personnes plus âgées, célèbres, ni celui de suivre des enterrements…

À ce propos, croyez-vous que l’homosexualité ait joué un rôle dans cette mondanité, dans sa fantaisie comme dans son prestige ?

Assurément. Ils avaient une aura, étaient entourés d’un certain mystère. Ceux qui rendaient publique leur homosexualité étaient les plus « lancés », les plus beaux, les plus élégants. Ils agrégeaient autour d’eux une société brillante, parce qu’ils étaient brillants eux-mêmes. Les choses ont évidemment changé, le statut des homos a évolué, c’est heureux, bien sûr, mais cela les a banalisés, aussi. Mais homos ou non, tous ces gens

[...]

  1. Chez les heureux du monde, roman d’Edith Wharton, The House of Mirth.
  2. La lecture de son autobiographie est vivement recommandée : Mémoires d’une fripouille, George Sanders, traduction de Romain Slocombe, Puf. S’adressant à son lecteur, il lui donne cet ultime encouragement, comme une claque dans le dos accompagnée d’un rire sarcastique : « Je vous abandonne à vos soucis dans cette charmante fosse d’aisance. Bon courage ! » Il s’est suicidé dans la chambre d’un hôtel minable, en Espagne.
  3. Barbara Hutton (1912-1979) : mariée sept fois, héritière d’une immense fortune, follement dépensière.
  4. En Angleterre, la jeunesse se partageait entre mods et rockers : les premiers s’habillaient comme des lords, les seconds en vêtements de cuir. À la question : « Are you a mod or a rocker ? », Ringo Starr répond : « I’m a Mocker. » (« A Hard Day’s night » Quatre Garçons dans le vent, 1964, film réalisé par Richard Lester.‌

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    publié dans le Magazine Causeur n° 105 - Mai 2017

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    • 11 Juin 2017 à 23h03

      Patrick Mandon dit

      Salut et fraternité à Villaterne, à Saint-Ex, à Schlemihl, délicieux apocalyptique ; salut aux habitant de Mars, qui observent le monde avec défiance et la France avec concupiscence ; salut aux bicyclettes à trois roues dont une persiste à fonctionner dans le sens contraire à celui des aiguilles d’une montre folle ; salut aux snobs, cette minorité plus menacée que les Coptes en Égypte, lesquels sont des citoyens de seconde zone, à peine mieux considérés que les braves petits ânes gris, récompensés de leurs efforts insensés par des injures et des coups redoublés, qui leur brisent le crâne et les reins ; salut aux ombres qui peuplent l’excellent livre de Francis Dorléans : elles portèrent, elles aussi, leur croix, comme tous les mortels, même si la leur était incrustée de diamants ; salut à ceux qui sont vivants et prétendent le rester, et salut à ceux qui vont mourir : ils constituent une majorité assez vaste pour que, sans l’approuver véritablement, j’en fasse partie.

      • 12 Juin 2017 à 12h01

        saintex dit

        On va t’la transformer en tricyclette à deux roues celle-là, son cas va être vite réglé !

    • 11 Juin 2017 à 19h18

      Ataraxis dit

      Causeur décline à consacrer une ligne à des personnages aussi futiles.

    • 11 Juin 2017 à 18h04

      saintex dit

      Bonjour Patrick. Je ne connaissais d’Orléans que la gare qu’un impressionniste aurait pu peindre au soleil d’Austerlitz. Mais bon, je vous fais confiance et je lis. Et voilà que ce monsieur assemble des gens que je connais. Et l’esprit divague, même si elle ne me servira pas à surfer ici.
      Et puis, comme dirait Fox, nous ne sommes pas seuls. Et je salue Villaterne auprès de qui je trouve une fraternité, même si elle est présentement assez désespérée. Ca tombe bien mais ne dure pas et Schlemihl me régale. Cet homme est fou, donc riche et généreux de sa richesse.
      Tout va bien, et vous ?

      • 11 Juin 2017 à 20h41

        Villaterne dit

        Salut à toi ami Saintex !
        Il n’est de plus forte fraternité que celle qui se noue dans le désespoir ! Mais nous avons le désespoir joyeux et nous veillerons ensemble qu’il en soit toujours ainsi !
        Schlemihl est un « fou » salutaire et je suis comme toi j’adore les fous !

    • 11 Juin 2017 à 14h19

      Schlemihl dit

      Si l’ Apocalypse avait été écrite par Gabriel Louis P 

      je vis une dame diablement jolie et vêtue d’ une peau de lynx dont un je ne sais quoi montrait la patte d’ un couturier comme on n’ en trouve qu’ à Paris . Elle eut autorité sur la Rive gauche et décida de l’ entrée dans la Coupole d’ Ali Baba . J’en vis une autre évoquant une sardine qui se serait crue sole et encore une fille de Leda dont le nom sentait les Lilas et elle décidèrent des affaires de la Ville lumière . Je vis un Magistrat suprême de la Gueuse qui épongeait continuellement ses yeux et dont les orteils pénétraient dans une pièce plusieurs minutes avant le reste de sa personne , je vis encore un Général qui portait le nom de la gamelle du quart et du bidon , et je vis les doryphores voraces pleuvoir du ciel et tout pouvoir leur fut donné sur les hommes les homosexuels et les dames et je vis le Sentier se couvrir d’ étoiles .

      Fils de l’ homme regarde encore dit l’ Ange et je vis une voiture vide qui menait le Président de la République et les comptes aux Iles Vierges du  chef des publicains et les soldats montant la garde devant les Eglises de France . Et je vis ensuite un jeune daim qui présidait à l’ Elysée et des élections dont les citoyens ne savaient rien ….

      • 11 Juin 2017 à 15h10

        Moumine dit

        Ou comment s’enchaînent la superbe et l’effroi…

        • 11 Juin 2017 à 15h35

          Schlemihl dit

          Moumine … quand donc les révélations divines reçues par les auteurs des apocalypses parleront aussi de ce qui n’ est pas encore arrivé ?

          On prédit , on annonce , on explique ce qui se passe et ce qui est arrivé , avec parfois d’ étonnantes révélations . Pour le futur ça marche moins bien . Les anges ne le connaissent pas peut être ?

          Hmmmm   quelques prédictions snobs

          Le Prix Goncourt récompensera l’ oeuvre prometteuse de Y …. Z….. qui a su décrire les tourments des amours interdites au temps des orgues majestueuses et des plaisantes délices

          Le festival de Cannes sera une révélation et le mouvement néo écologique franchira enfin les portes de la Croisette

          Amours princières , ferez vous toujours rêver ? la jeune héritière du trône de Trotzelwimpschgraetz vient de s’ enfuir avec un jeune et séduisant roturier et la Reine Mère n’a pu s’ empêcher de s’ écrier ” Donnerwetter ” devant l’ Ambassadeur de Lodémérie , à la stupéfaction de tout le Corps Diplomatique

          L’ impudeur sublime de la belle Dorothée Bentivoglia qui a montré ses fesses à une assemblée ravie a complètement éclipsé les récents incidents , tels que le destruction de la Tour Eiffel par un avion kamikaze , l’ invasion de la Lituanie pour protéger la minorité orthodoxe , la reprise de la guerre des Serbes Grecs Turcs Croates pour la possession du Kossovo Transdanubien , l’ épidémie de peste au Turkménistan et l’ exécution de deux cent quatre vingt millions de personnes en Chine

          Terminons par la réparation d’ une grande injustice , qui sera en même temps un bon direct dans les gencives du sionisme international : enfin la dépouille de Joseph Vissarionovitch Staline vient d’ être réintégrée , plus fraîche que jamais , aux côtés de son disciple et ami Lénine . Attendons avec impatience que le grand Poutine connaisse le même honneur . Je serais même partisan de l’ y fourrer tout de suite , mort ou vivant . 

        • 12 Juin 2017 à 0h44

          Moumine dit

          Schlemihl
          Vos présages sont effrayants, et pourtant…
          La mauvaiseté humaine est multiforme et intemporelle, elle déambule d’une époque à l’autre dans son manteau de ténèbres, parsemant son sillage d’épouvantables spectres. Sans pitié ni repos, elle n’abandonnera jamais l’humanité, nous le savons. L’idée la plus répandue est qu’elle existe en germe en chacun de nous : d’après mes observations personnelles, c’est une erreur.
          Sur un autre fil de Causeur, il était question de savoir si nous avions une âme. La preuve en est, c’est que certains humains n’en ont plus, ils l’ont piétinée et jetée aux orties. Ce sont alors des morts-vivants que la mauvaiseté habite. Un conte de Grimm parle d’un personnage qui ne trouve jamais le sommeil, son envie de malfaire l’empêchant de dormir nuit et jour (j’avais bien ri en le lisant alors).
          Que faire face à la malfaisance des mauvais ? Dénier leur hideuse nature en leur prêtant allégeance, en les assistant dans leurs nuisances ? Ou bien surmonter le dégoût de les discerner et lutter pour leur échapper coûte que coûte ?
          Existe-t-il des gens qui souhaitent frayer avec des morts-vivants, ou pire en être ?
          Début de ce mois, Thomas Pesquet est revenu de son séjour dans la Station spatiale internationale. Comme je l’envie ! Il paraît que, de là-haut, la principale distraction des astronautes est de contempler la Terre, si belle à distance. Que pensent-ils alors des « grands » de ce monde ? Je me sens minuscule à cette idée.
          Quoi qu’il en soit, je préfère protéger mon âme. Comme vous. Sinon, que vaut une vie ?

        • 12 Juin 2017 à 1h08

          Schlemihl dit

          Si méchants que soient les humains , les amoureux sont plus nombreux que les assassins , et quand on raconte des histoires , le public veut toujours que ça finisse bien et que le jeune homme épouse la jeune fille et qu’ils aient beaucoup d’ enfants . Et bien que Monsieur le Diable soit le Prince de ce monde , il n’ ose pas se présenter par son nom , ni à ses victimes ni à ses serviteurs , et il a ses raisons pour cela . Et on a inventé le flan et le clafoutis aux cerises et la tarte aux pommes 

          Sans compter que e puissance i multiplié par pi est égal à moins un et ça veut surement dire quelque chose , et quelque chose de bien je crois .

          je ne comprend rien mais je vois que les méchants finissent mal

          Trottez Trottins
          Sautez lapins
          Frottez catins
          Glissez patins !   

        • 12 Juin 2017 à 11h58

          Moumine dit

          Hé oui, comme l’a dit Baudelaire (si connu mais je ne résiste pas): «Mes chers frères, n’oubliez jamais, quand vous entendrez vanter le progrès des lumières, que la plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas!»
          Surtout poursuivez, Schlemihl, vous avez des tas de fans sur ce site !

        • 12 Juin 2017 à 12h05

          Moumine dit

          Schlemihl
          Et je ne vous trouve pas fou (ou alors, j’y suis plus que vous).

    • 11 Juin 2017 à 13h58

      Schlemihl dit

      Ils étaient snobs , effroyablement snobs …. et c’ était là tout le secret de leur charme !

      Je les regrette . 

    • 11 Juin 2017 à 11h42

      Villaterne dit

      Encore un monde disparu ! On ne compte plus les cadavres. Ce n’était pas le mien mais je lui reconnais des qualités qui nous rapprochent. Entre autres, l’impératif vestimentaire – »s’habiller est une forme de politesse » – un certain goût de la dérision et la frivolité.
      » J’avoue que je suis frivole, et si je ne l’étais pas, je serais malheureux, je flatterais mon malheur : ma frivolité me sauve, grâce à elle je m’en suis toujours sorti. »
      Par cette déclaration, Francis Dorléans illustre le propos de Cocteau qui disait : »La frivolité est la plus joli réponse à l’angoisse ».
      Notre époque est beaucoup trop sérieuse. Le canular n’est plus et l’humour est du niveau d’école primaire.
      Bon sang, que ce monde est chiant !!
      Bon dimanche Patrick !

    • 11 Juin 2017 à 11h26

      nogh dit

      l’article et le minet sont pareils , sans aucun intérêt , au point que je regrette de l’avoir lu !!

      • 11 Juin 2017 à 11h55

        Villaterne dit

        Encore faut-il définir le champ de l’utilité ! Et l’inutile, sous son aspect vain, rempli des fonctions insoupçonnées !
        Sinon personne ne traverserait l’atlantique en monocoque, gravirait des sommets glaçants et irait voter ce dimanche ! 

        • 11 Juin 2017 à 12h18

          livstone dit

          cqfd !

        • 11 Juin 2017 à 17h02

          nogh dit

          vous arrive t il de vous écoutez écrire ? à première lecture je dirais que oui 

        • 11 Juin 2017 à 20h47

          Villaterne dit

          Faut-il être prétentieux pour dénicher quelque prétention dans mon post qui n’avait rien d’agressif à votre égard.
          Quand vous achetez des chaussures êtes-vous sûr de ne pas choisir une pointure trop grande ?

        • 11 Juin 2017 à 22h21

          saintex dit

          C’est ta fibre d’enseignant qui perturbe les grandes personnes ! )))