Avant l’invention de la télévision, des prix littéraires, de Bernard Pivot, de Christine Angot et de Paul-Loup Sulitzer, les écrivains, pour écrire, n’avaient besoin que d’amour, d’eau fraîche, de rage et d’un toit au-dessus de leur tête pour les protéger des intempéries. Ainsi, à travers les âges, à l’instar des autres humains auxquels ils sont apparentés, les écrivains ont habité des maisons. C’était le cas de Montaigne (son fameux château dordognot doté d’une « tour-bibliothèque »), de Descartes (son légendaire « poêle », sa chambre chauffée évoquée dans le Discours de la méthode !), et que dire de Romain Gary ? (et de son somptueux appartement de la Rue du Bac) ; et même encore aujourd’hui c’est le cas avec Houellebecq qui domine Paris du haut d’un building de Chinatown. C’est important une maison d’écrivain. Cela peut bien vite relever du patrimoine littéraire. C’est là que les livres se font. C’est là que l’inspiration vient…

Comment réagirait l’opinion si un grand consortium immobilier qatari annonçait le rachat de l’hôtel particulier de Victor Hugo sur la place des Vosges (abritant actuellement un passionnant musée dédié à son œuvre) et sa transformation imminente en concept-store d’une enseigne d’habillement ? Peut-on imaginer quelle serait l’émotion des amateurs de Pierre Loti si une grande opération d’aménagement conduisait à la destruction de son légendaire manoir de Rochefort (Au sein duquel il avait reconstitué une mosquée en hommage à la jeune-femme turque de son cœur…) pour qu’un contre commercial géant s’y installe, assorti d’un multiplexe et d’une vaste zone de magasins d’usine ?

Nous apprenons que la maison que Georges Simenon a dessinée et fait construire au début des années 60 sur la commune d’Epalinges, en Suisse, est en passe d’être détruite pour laisser la place à une grande opération immobilière pilotée par un armateur italien… (Pourquoi pas grec tant qu’on y est !) Ce Luigi D’Amato, basé à Lausanne et dont les activités fleurissent à travers le monde entier, a fait l’acquisition du terrain sur lequel est édifiée la maison du père de Maigret en 2008 afin de faire construire douze immeubles, pour un investissement de plus de 40 millions de Francs suisses. Le conseil communal d’Epalinges a donné son accord pour l’opération, et le quotidien Suisse 24 heures nous apprend cette semaine que la ville vient de recevoir la demande de permis de démolition du « bunker » de Simenon. La suite devrait relever de la formalité.

Pourquoi « bunker » ? Car la bâtisse est massive, d’une surface colossale (elle comporte une vingtaine de pièces !), elle peut sembler sans grâce, et s’inscrit assez mal dans le paysage vaudois. Il n’empêche que l’écrivain a hanté les lieux pendant plus d’une décennie. (Il quitte Epalinges en 1972 – après avoir tourné le dos à Maigret et vendu sa Roll’s – pour une modeste maison de Lausanne dans laquelle il vit jusqu’à sa mort en 1989). A Epalinges furent écrits quelques un de ses plus grands chefs d’œuvres, dont Le chat et La disparition d’Odile. Et c’est à Epalinges aussi que le père de Maigret va rencontrer Teresa, qui sera sa dernière compagne, après avoir été sa garde-malade. Un « bunker », oui, mais aussi le lieu de dix ans de vie d’un des plus grands romanciers du vingtième siècle. (Le plus grand disait Gide, qui était fasciné par sa capacité à raconter des histoires…).

Un temps la maison fut occupée illégalement et les squatteurs (avant de se faire déloger) avaient défendu l’idée de la transformation du lieu en centre culturel. Aujourd’hui la destruction de la place forte simenonienne semble inexorable. Et c’est triste. On aurait pu imaginer mille reconversions pour ce lieu, par la force des choses littéraire.

Lorsque Michelin acheta en 1912 le château de Bien-Assis (demeure de Clermont-Ferrand qui abrita assez longtemps Blaise Pascal, alors hébergé par son beau-frère Florin Périer) il le rasa sans délai pour étendre ses usines, mais – compte tenu de l’importance historique et symbolique du lieu – il offrit le porche et une tourelle à la ville. On peut ainsi les voir encore aujourd’hui dans un jardin public de Clermont… ruine mélancolique. De la maison de Simenon il ne restera vraisemblablement rien du tout.

*Photo : LE CAMPION/SIPA. 00418329_000004

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François-Xavier Ajavon
est chroniqueur et professionnel de la presse.Il est également l’auteur de L’eugénisme de Platon (L’Harmattan, 2002) et a participé à l’écriture du "Dictionnaire Molière" (à paraître - collection Bouquin) ainsi qu’à un ouvrage collectif consacré à Philippe Muray  (à paraître -éditions du Cerf). 
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