Si Versailles m’était koonsé…
L’art contemporain, un nouveau territoire pour le FN ?
Publié le 30 novembre 2008 à 8:00 dans Culture
Mots-clés : Château de Versailles, Jean-Jacques Aillagon
Une polémique peut en cacher une autre. Hier encore, inculte que je suis, je croyais qu’il n’y avait qu’une seule “affaire Jeff Koons” : la réaction indignée des réacs (c’est quand même notre boulot, merdre!) face à l’installation à Versailles des plus belles pièces de la ménagerie koonsienne. Homard gonflable, chien-ballon “vénitien” (?), lapin “willendorfien” (??) et autres innocentes bébêtes prises en otage par l’”artiste” zoophile ; que fait la SPA ?
Mais on se calme : après tout, ce bestiaire aura disparu le 5 janvier. On ne peut pas en dire autant des colonnes de Buren1. Aussi ai-je regardé, sans haine et sans crainte, l’ébouriffant publireportage consacré à l’affaire par France 5 et intitulé assez absconnement2 “Au château de Versailles : Jeff Koons, homme de confiance”. Un doc tellement trop hagiographique qu’il aurait pu se conclure par une voix off genre : “I am Jeff Koons, and I approve this message.”
Mais même un “documercial” peut receler des infos utiles. Dans celui de France 5, j’en ai appris une bonne : Jeff Koons le “provocateur” est un artiste officiel ! Il a trouvé en Jean-Jacques Aillagon, sinon son mécène (il n’en a guère besoin), au moins le président de son fan-club francophone. Hier, ministre de la Culture, il le décorait de la Légion d’honneur ; aujourd’hui, président du domaine de Versailles, il lui ouvre les portes du château.
Pour justifier cette “audace”, le ministre nous assène sans rire que Versailles et Koons ont deux points communs qui rendaient “inévitable” leur rencontre : l’un et l’autre ne sont-ils pas “mondialement célèbres” et “baroques” ?
Cette polémique-là, Jean-Jacques la démonte le plus facilement – et le plus modestement – du monde : “Beaucoup de gens n’ont pas compris, comme toujours quand il s’agit de grandes initiatives.”
Fermez le ban ! Tout est clair désormais : je suis un “paléo-con3“, donc j’aime pas l’exposition “Jeff Koons-Versailles”, voilà tout !
Et pourtant, j’ai une dernière question, M’sieur, sans vous déranger, comme dirait Columbo : pourquoi donc le critique de Télérama déconseille-t-il lui aussi ce programme ? On n’a pas gardé les homards ensemble…
Olivier-Pascal Moussellard (car c’est lui !) estime que les réalisateurs de France 5 ont mal fait leur boulot ; il explique même comment ils auraient dû s’y prendre : “En donnant la parole à quelques esprits critiques, et en s’interrogeant sur le sens de ce triomphe “koonsien” dans les institutions culturelles et sur le marché de l’art. Deux thèmes malheureusement absents.”
Entièrement d’accord, Pascal-Olivier (ou l’inverse) : moi aussi j’aurais aimé entendre sur l’”affaire” Jean Clair ou Jean Dutourd, “esprits critiques” s’il en est !
A cet instant précis, je me dis : “Attention Basile ; fausse piste ! Ça fait quand même quinze ans sans sursis que tu lis Télérama ! Tu ne peux pas être d’accord avec eux, surtout sur l’art contemporain… Il y a forcément un loup !”
Ce loup, je n’ai pas eu à le chercher loin : dans un Télérama d’il y a trois mois ! L’antikoonsisme de gauche, figurez-vous, ne relève pas de préférences artistiques, mais de la préférence nationale.
Je cite le papier du critique d’art maison, Olivier Céna : “Pourquoi confier à un artiste étranger4, quels que soient son talent, sa notoriété, sa cote sur le marché, le soin d’inaugurer une manifestation dans un des lieux les plus connus et les plus visités de France[ Parenthèse pour les amateurs : l’antikoonsisme "de progrès" ne se limite pas au souverainisme culturel. Dans Art-Press, l’oracle Philippe Dagen qualifie Koons d’artiste organique du « capitalisme mondialisé et spectaculaire". Et là, je suis plutôt entièrement d’accord.] ?”
L’ennemi donc, ce n’est pas l’artiste abscontemporain : c’est l’allogène ! Thèse confirmée quelques lignes plus loin par le discours du Céna : “Pourquoi le Louvre invite-t-il, pour la première confrontation entre art ancien et art contemporain, Jan Favre, un artiste flamand ; et Monumenta, pour ses deux premières éditions sous la nef du Grand Palais, un peintre allemand, Anselm Kiefer, et un sculpteur américain, Richard Serra ?”
Bref, l’antikoonsisme de gauche relève d’un combat rigolo comme je les aime : contre la “préférence nationale”, sauf en matière d’”exception culturelle”.
- Pour être tout à fait juste, il y a une autre différence : les colonnes de Buren au moins, on peut s’asseoir dessus ou y écraser ses clopes… Essayez donc de faire pareil avec le “chien-ballon” ! ↩
- Néologisme. Pourquoi je serais le seul à pas avoir le droit d’innover ? Moi aussi je peux être un “chien-ballon vénitien”, si je veux. ↩
- Comme dit joliment Marc Cohen. ↩
- C’est moi qui souligne. ↩
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L'auteur
Basile de Koch est chroniqueur des nuits parisiennes à "Voici" et du PAF à "Valeurs actuelles". Il est aussi essayiste à 16h.
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Antoninus Lucretius dit
Il a vraiment dit que Versailles était baroque, Aillagon?
Bon. Il faudrait que je revoie mon histoire de l’art…
Et l’arche de la Défense, c’est du néo-gothique ou du roman tardif?
Pour Versailles je ne sais pas trop mais pour Koons je sais. C’est pas baroque, c’est juste moche.
Willy Langdepüt dit
Merci Halifax… J’ai hésité à écrire les noms d’écrivains américains ici, j’en suis volontairement resté à des grands noms de l’art, dont tout le monde – même sur Causeur – a entendu parler.
Mais je rejoins bien évidemment votre propos et vos remarques sur l’arrogance qu’on nous prête, souvent de manière justifiée.
Pirée dit
A mon tour d’avancer le nom d’un américain, de Springfield, Tennessee : William Ritchey Newton.
Son petit dernier :
“Derrière la façade,
Vivre au château de Versailles au XVIII° siècle”,
Perrin. Achevé d’imprimer, septembre 2008.
Je vous le recommande.
halifax dit
Pour Willy Langdepüt qui dit : “par exemple et selon toute vraisemblance franchouillarde Miles Davies, Ray Charles, Billie Holiday, Bob Dylan ne sont évidemment pas de la Culture” ; et “On s’imagine que notre pays est le seul à avoir une littérature digne de ce nom”.
Il fallait aller au bout de votre raisonnement. Beaucoup de nos compatriotes ont probablement entendu parler ou entendu tout court Miles Davies, Ray Charles, Billie Holiday ou Bob Dylan, au moins une fois et par hasard…
Mais connaissent-ils Russel Banks, Paul Auster, Tennessee Williams, Chester Himes, William Faulkner ou John Dos Passos ? Savent-ils seulement qu’ils sont écrivains et américains ? Et je ne demande pas s’ils ont lu l’un d’entre eux… L’auto-congratulation franco-franchouillarde dont font preuve certains confine à l’autisme et à la cécité (et nos zélites en sont en grande partie responsables, comme nos médias de masse). Ou à l’arrogance comme le pensent fortement tellement d’étrangers…